Z COMME ZAUBERMAN Yolande.

Cinéaste française.

L’œuvre documentaire de Yolande Zauberman est loin d’être pléthorique. Quatre ou cinq films tout au plus. Mais il s’agit incontestablement d’une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Une œuvre qui dérange même. Par les sujets abordés (l’apartheid en Afrique du sud, le système des castes en Inde, les oppositions communautaires en Israël…), mais aussi par la rigueur et la détermination dont elle fait preuve dans la façon de les aborder. Yolande Zauberman est incontestablement une cinéaste qui prend position, et pour qui le documentaire est un moyen de mener un combat, d’alerter les consciences, de s’opposer à l’indifférence qui gagne trop souvent ceux qui ne se sentent pas concernés, ceux qui veulent surtout ne pas être concernés.

Alors que son dernier film, M, vient d’être remarqué et primé à Locarno, il est grand temps de se pencher sur ses films précédents en commençant par cette plongée dans la jeunesse branchée de Tel Aviv, où elle aborde la question des relations intercommunautaires à travers la vision que chaque communauté peut avoir de la sexualité. Un film qui, en même temps, renouvelle grandement la pratique du micro-trottoir. La question retenue comme titre du film, il fallait oser la poser !

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Would you have sex with an Arab ?  Yolande Zauberman ,  2012, 85 minutes

Imaginez qu’une caméra s’avance vers vous, qu’une main vous tende un micro et qu’on vous pose la question « feriez-vous l’amour avec un(e) Arabe ? » Vous pourriez être quelque peu surpris, peut-être alertés ou irrités. Sans doute ne resteriez-vous pas indifférents. Imaginez maintenant que la question soit posée en Israël à des Israélien(ne)s, ou à des Arabes en remplaçant « Arabe » par « juif ». Quelles réponses pensez-vous pouvoir obtenir ?

Cette question, c’est celle qu’a posée Yolande Zauberman à des Israéliens et Israéliennes, qu’ils soient juifs ou Arabes, Une façon pour elle d’aborder, sous l’angle de la sexualité, mais aussi peut-être un peu sous l’angle des sentiments amoureux, les rapports entre communautés déchirées par les oppositions, les conflits, les haines, alors qu’elles sont contraintes de vivre ensemble sur le même sol, dans le même pays, même si la place qu’elles peuvent y occuper sont bien différentes les unes des autres.

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La question est posée par la cinéaste à Tel-Aviv, la nuit (« une ville qui ne dort jamais »), dans des bars ou des boîtes de nuit. Ce choix est déterminant. Posée la journée, dans les rues de Jérusalem par exemple, les réponses auraient été beaucoup plus prévisibles. Ici, nous avons affaire à des interlocuteurs plutôt jeunes, noctambules donc branchés, mais ce qui ne veut pas forcément dire dénués de tout préjugé. De toute façon, le film n’a aucune prétention sociologique. Ce qui compte, c’est la liberté d’expression, la spontanéité et la sincérité avec lesquelles les réponses sont faites. Un micro-trottoir direct où rien n’est préparé et qui, dans un premier temps, peut provoquer des réactions d’étonnement, ou d’amusement, mais jamais d’agressivité.

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Les réponses obtenues sont extrêmement diversifiées. L’intérêt du film réside alors en grande partie dans cette juxtaposition de points de vue différents, souvent contradictoires. Contradictoires entre Arabes et juifs bien sûr, mais aussi au sein même de chaque communauté. Du coup, parler de relations sexuelles entraîne nécessairement le dialogue à se situer au niveau des relations tout court, de la possibilité ou de l’impossibilité de se rencontrer, de se comprendre, d’échapper donc aux déterminations sociales, culturelles ou religieuses. Ce que montre le film, c’est qu’il y encore beaucoup de chemin à faire pour abolir toutes les barrières.

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M COMME MONSANTO.

Le Monde selon Monsanto, Marie-Monique Robin, 2008, 108 minutes.

    Fondée en 1901, Monsanto est d’abord une entreprise chimique avant de se lancer dans l’agroalimentaire pour devenir le numéro 1 mondial de la biotechnologie. Presque 90 % des semences transgéniques utilisées dans le monde lui appartiennent. Pour en arriver là, l’histoire de Monsanto est jalonnée de scandales en tout genre. Monsanto est sans doute la multinationale le plus critiquée, la plus décriée, qui soit. Il n’est pas possible de parler d’elle sans passion et surtout sans être engagé pour ou contre. Le film que lui consacre Marie-Monique Robin évite de se passionner en adoptant un recul par rapport aux faits.Ilse veut objectif et indique ses moyens d’investigation. Il n’en reste pas moins systématiquement situé dans l’opposition à la firme, position qui constitue même son point de départ, au risque pour la cinéaste d’apparaître partisane.

Marie-Monique Robin mène l’enquête en journaliste d’investigation qu’elle déclare être. Son outil principal ? Internet. On la voit tout au long du film devant son écran, tapant des mots clés sur Google, sélectionnant des sites, ouvrant des dossiers et des rapports, sélectionnant des déclarations, des phrases caractéristiques, des noms d’experts, de chercheurs, d’hommes politiques ayant occupé des postes de responsabilité et des militants d’associations impliquées dans la défense des victimes de Monsanto. Puis elle se rend sur le terrain, aux États-Unis surtout, mais aussi dans le monde entier, en Inde, au Brésil, au Paraguay, au Mexique. Elle y rencontre les protagonistes identifiés sur Internet, leur pose des questions dérangeantes, surtout à ceux qui ont eu des responsabilités publiques, et écoute avec une oreille bienveillante un interlocuteur qui mène la même quête qu’elle. Son but, c’est de faire toute la clarté sur les activités de Monsanto et leurs conséquences sur les hommes et sur la planète. C’est aussi d’accumuler le plus de charges possible contre l’entreprise.

L’enquête se transforme ainsi en procès. Procès à charge bien sûr. La défense n’est pas assurée par l’accusé, Monsanto ayant décliné les demandes d’entretien de la cinéaste, et si les partisans des OMG interviennent, leurs propos sont plutôt utilisés dans un sens contraire, d’autant plus que leur embarras à répondre aux questions leur ôte pas mal de crédibilité. De toute façon, le commentaire de la cinéaste de type « quel scandale » ne laisse guère au spectateur la possibilité de se forger par lui-même une opinion.

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Monsanto est successivement accusé de cacher la vérité, de la déformer et de mentir sciemment. Par exemple, un rapport secret montre que la firme connaissait les risques que le pyralène fait courir à la santé humaine bien avant que les scientifiques les révèlent. Mais il s’agissait de ne pas « perdre un dollar » ! Dans le cas du Roundup, un herbicide utilisé tout autant à une échelle industrielle que dans les petits jardins des pavillons de banlieue, la mention « biodégradable » n’a été enlevé des étiquettes du produit que sur décision de justice. Monsanto a aussi été condamnée pour publicité mensongère et le film nous présente quelques-uns de ces spots particulièrement significatifs. Enfin, et ce n’est pas le moins important, le film montre comment Monsanto n’hésite pas à financer des études qui n’ont de scientifique que le nom et surtout il souligne les interventions auprès des hommes politiques. La séquence d’archives montrant Georges Bush père, alors vice-président de Reagan, visitant une usine Monsanto est une pièce phare du film. Au représentant de la firme se plaignant de la lenteur des décisions administratives devant permettre de développer rapidement la recherche et la commercialisation des OGM, Bush répond : « Mon job, c’est la.dérégulation ». La cinéaste a aussi réussi à obtenir quelques déclarations de la part de l’ancien ministre de l’Agriculture de Clinton. Il ne cache pas les pressions dont il a fait l’objet, de la part même de ses collègues du gouvernement favorables à la biotechnologie, uniquement pour des raisons politiques.

« Monsanto, une multinationale qui vous veut du bien », dit le sous-titre du film. Les PCB, les hormones de croissance bovine, la dioxine, la liste est longue des produits dont on ne peut nier qu’ils ont eu des conséquences désastreuses sur la santé et sur l’environnement. A propos des OGM c’est surtout la pratique commerciale de la firme qui est montrée du doigt à travers sa politique des brevets mettant en difficultés financières de nombreuses exploitations aux Etats-Unis et conduisant nombre de paysans au suicide en Inde. Un monde où toute l’agriculture, tous les produits que nous consommons seraient d’origine transgénique, c’est sans doute le rêve de Monsanto. Un moyen d’assoir un pouvoir sans limite sur le monde entier qui ne peut que nous effrayer.

V COMME VOYAGE – en hiver.

Mon voyage d’hiver, Vincent Dieutre, France-Belgique, 2003, 103 minutes.

Chargé par sa mère de conduire son neveu à Berlin, Vincent Dieutre prend la voiture à Paris en hiver et parcourt avec cet adolescent secret les autoroutes enneigées qui les conduiront dans la capitale allemande d’après la chute du mur. Un voyage qui est pour lui l’occasion de réactiver des relations amoureuses anciennes et aussi d’assouvir sa passion pour la poésie et la musique allemandes, de Schubert à Beethoven. Le film prend la forme d’un road movie, avec beaucoup d’images de route, de circulation, de voitures dans les rues des villes. Un voyage froid, comme le film. Un film personnalisé, comme son titre l’indique, avec la voix off du cinéaste (il n’y a aucun dialogue) exprimant en continu ses sensations et ses sentiments. Un film qui est aussi une exploration de toute une culture.

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Dieutre s’avoue surpris, au début du film, d’être ainsi chargé de la garde d’un adolescent. « J’étais bien la dernière personne à qui confier un enfant. Jusque-là, l’enfant c’était moi. » La mère qui connait bien cet homosexuel, ancien toxicomane, lui a fait ses recommandations : ne pas fermer à clé la porte de la chambre d’hôtel et ne pas abuser des cachés. Jusqu’à Berlin, la route est longue et les étapes nombreuses. Le film se donne le temps d’explorer la relation entre l’homme et l’adolescent, au-delà des simples conventions sociales. Une dimension originale dans toute l’œuvre cinématographique de Dieutre. Quel type de relation s’établit entre eux ? Dieutre se vit-il en père, en grand frère, en ami, en ange gardien ou simplement en accompagnateur sur le mode touristique ? Le film ne tranche pas, ouvrant seulement de temps en temps quelques pistes dont le spectateur peut, ou pas, se saisir. A l’évidence, Vincent prend soin de son protégé. Il veille à ce qu’il n’ait pas froid dans la voiture. Et de façon tout aussi évidente, l’adolescent a besoin d’une protection affectueuse. Lorsqu’il ne dort pas la nuit à l’hôtel, il se rend dans la chambre voisine retrouver Vincent. Une fois, il trouve la porte fermée. A son retour, tard, Vincent le découvrira endormi dans le couloir. Le voyage ne supprime pas pour autant leurs différences. S’ils visitent ensembles des musées, l’adolescent préfère les jeux vidéo aux concerts de musique classique. Après l’entracte, Vincent reste seul dans la salle, visiblement inquiet. Il attendra endormi dans le hall le retour de l’adolescent, tard dans la nuit.

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Les principales étapes du voyage sont l’occasion pour le cinéaste de retrouvailles avec d’anciens compagnons. Jorg, par exemple, avec qui il a vécu une de ses relations amoureuses la plus intense. Le neveu filmera un matin ces deux hommes enlacés, endormis dans leur lit. Tout en restant extérieur à leur relation, l’adolescent partage un peu de leur intimité et Vincent fera par la suite le récit de la vie de Jorg et de leur vécu commun. Dans une autre ville, c’est dans le cimetière où repose Tom que se fera le récit de leur amour. Dans tous ces retours dans le passé, le film prend un ton nostalgique. Pourtant, il est aussi tourné vers l’avenir, à l’image du pays. A l’arrivée à Berlin, Dieutre évoque le mur ancien et la marche vers la réunification. Si le film n’est pas historique, il s’inscrit pourtant dans un cadre qui dépasse la dimension personnelle.

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Le récit de voyage laisse d’ailleurs régulièrement la place au filmage d’exécution de pièces de musique, en particulier de Schubert dont la Sonate en La majeur rythme tout le film. La poésie allemande est elle aussi très présente à travers la déclamation de poèmes. Le cinéma de Dieutre a souvent cette dimension érudite qui fait un de ses charmes. Finalement, le film peut être compris comme proposant une double initiation : la découverte des villes allemandes par un adolescent, la rencontre avec la culture allemande pour le spectateur.

S COMME STORCK Henri

Cinéaste belge (1907-1999)

Henri Stock est généralement considéré comme « le père du documentaire belge ». Son premier film consacré à sa ville natale, Ostende, est déjà significatif de la volonté qui l’animera toujours de montrer le réel avec une touche de poésie. Créateur de la Cinémathèque royale de Belgique, il sera après la Libération un cinéaste reconnu, auteur de plus de 70 films dont de nombreux films sur l’art, domaine où il fait figure de novateur. Son film consacré à Rubens lui vaut d’ailleurs le grand prix du documentaire du Festival de Venise en 1949. Pourtant en 2006, une polémique éclate en Belgique à propos de son action pendant l’Occupation. Désireux de continuer de tourner à tout prix il n’aurait alors pas hésité à accepter des responsabilités au sein d’un organisme de propagande nazie.

Son œuvre avant-guerre est marquée par un engagement politique proche du communisme. Militant pour la paix, il réalise en 1932 un film antimilitariste, Histoire du soldat inconnu, qui sera d’ailleurs interdit en France. « Un montage féroce fait alterner sarcastiquement les bonnes intentions théoriques et le guignol politique des discours et des défilés, sur métaphores de cheminées d’usine s’effondrant au ralenti ou du cadavre exhumé d’un ‘soldat inconnu’ » peut-on lire dans la fiche de présentation du film dans le fonds Henry Storck. Mais son travail le plus connu de cette époque est le film Misère au Borinage (1933), réalisé en collaboration avec Joris Ivens. Ils y filment la misère des mineurs du Borinage après la grande grève de 1932, brisée par la force par le gouvernement, leurs conditions de vie extrêmement difficiles, insistant sur leurs maladies physiques comme conséquences de leur exploitation. Aux images prises sur le vif, les auteurs mêlent ce qui peut être appelé des scènes de reconstitution, réalisées avec des mineurs employés alors comme figurants. Mais la reconstitution peut très bien devenir scène du réel comme c’est le cas lors de cette manifestation organisée pour les besoin du film : les ouvriers défilent derrière un portrait de Karl Marx. Mais la police, prenant cela pour une manifestation réelle, intervient pour la disperser, ce que les deux cinéastes s’empresseront de filmer. Ce film est aujourd’hui encore un modèle du cinéma social militant.

En 1988, est créé un fonds Henri Storck « afin de conserver et de gérer le patrimoine cinématographique d’Henri Storck et d’autres cinéastes qui lui étaient proches comme Luc de Heusch, Charles Dekeukeleire, Ernst Moermans, David Mc Neil, Pierre Alechinsky et Patrick Van Antwerpen. » http://www.fondshenristorck.be . Il gère également un prix Henri-Storck décerné à un film documentaire.

P COMME PHILOSOPHIE -Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir, une femme actuelle, Dominique Gros, France, 2007, 60 minutes

Est-il possible de faire de la philosophie au cinéma ? C’est-à-dire, non pas de faire un film qui aurait une teneur ou une portée philosophique, comme certaines fictions pourraient le prétendre, mais un film qui soit de la philosophie, fait par un philosophe bien sûr, faisant partie intégrante de sa pensée et de son œuvre.

            L’entreprise semble a priori bien improbable. D’autant plus qu’elle implique, en toute rigueur, que le philosophe soit aussi cinéaste ! Pourtant, les philosophes, contemporains surtout, sont bien présent au cinéma, dans des films documentaires dont la diversité est de plus en plus grande.

La solution plus courante, parce que la plus facile à mettre en œuvre, est le film-portrait, avec le recours aux archives, en particulier les émissions de télévision, et l’utilisation d’interviews, originales si possible, qui deviennent le cœur de tout projet. Il vise, en effet, à donner la parole à un penseur, à lui permettre de présenter ses thèses, de développer ses idées, souvent de faire le point sur les questions qu’il a auparavant abordées. Ces films portent presque exclusivement sur des penseurs connus et reconnus, la célébrité, ici comme ailleurs, devenant la garantie du succès auprès du public. Serait-il donc si difficile de sortir des sentiers battus et de se lancer dans l’aventure de la découverte, tout autant philosophique que cinématographique ?

            Les principaux penseurs du XX° siècle, de Sartre à Ricœur en passant par Aron, Morin ou Lévi-Strauss, se sont livrés à l’exercice de la série d’interviews devant la caméra, ou ont fait l’objet d’un film portrait « la vie et l’œuvre de… »

            Le film que Dominique Gros consacre à Simone de Beauvoir, Simone de Beauvoir, une femme actuelle, est un bon exemple de ce classicisme. Conçu initialement pour la télévision et effectivement diffusé sur Arte, son édition en DVD en fait en quelque sorte un film à part entière, même s’il n’a jamais été diffusé en salle. Mais ses caractéristiques, sa construction, les éléments constitutifs de la bande image et de la bande son en font une œuvre finalement bien différente parce que mûrement pensée, de la grande majorité des émissions que la télévision peut parfois consacrer à la philosophie.

Le film est construit sur le modèle chronologique, en isolant les étapes marquantes de la vie de l’écrivaine. D’où un premier défi que doit relever un tel projet, être à la fois exhaustif et en même temps s’arrêter sur les moments forts de cette histoire. Le niveau visuel joue lui sur la bipolarité, alternant les images fixes (photos) et les images animées d’une part et d’autre part les images actuelles au moment de la réalisation et les images tirées d’archives. Quant à la bande son, elle est également composite, usant successivement d’accompagnement musicaux, de bruit d’ambiance, mais aussi en voix off d’extraits d’œuvres, romans ou mémoires.

Les images d’archives utilisées, qui constituent la substance même d’un tel film, doivent répondre à deux exigences qui peuvent paraître opposées, même si en fait elles se révèlent complémentaires : les images connues sont indispensables, mais en même temps le film doit aussi présenter une certaine originalité, faire des découvertes ou des révélations, d’où la nécessité de faire une recherche documentaire poussée. Le travail du réalisateur consiste alors à organiser le matériau choisi, en donnant un sens à ses choix, les rendre incontestables. C’est là sans doute, dans la maîtrise indispensable du montage, qu’on reconnait un vrai cinéaste.

Le film-portrait présente, ici comme souvent, une autre dimension significative, qu’on pourrait appeler l’effet rétroviseur. Du fait de sa réalisation après la disparition de l’intéressée, il a une facture rétrospective, ce que soulignent d’ailleurs les témoins et spécialistes convoqués et intervenant en quelque sorte en contre-point des dire de l’auteure elle-même. Puisqu’ils l’ont connue personnellement, n’attend-on pas d’eux des anecdotes, voire des révélations, sur sa vie  (dans le cas de Beauvoir, ses relations amoureuses).? Cette dimension sera alors renforcée par le choix d’une iconographie intime ou du moins présentant un certain degré d’intimité contrastant avec la dimension publique de la femme engagée et de la militante.

A COMME ABECEDAIRE – Deleuze

L’Abécédaire de Gilles Deleuze, Pierre-André Boutang, 453 minutes

Peu de philosophes ont introduit le cinéma dans leur œuvre, à l’exception notoire de Gilles Deleuze dont les deux livres qu’il a consacré au septième art font référence. D’un autre côté, le documentaire réalisé par Pierre-André Boutang sous le titre L’Abécédaire de Gilles Deleuze peut être considéré comme partie intégrante de l’œuvre du philosophe. Film tout à fait original, il ne s’agit ni d’un portrait ou d’un itinéraire du philosophe, encore moins d’un cours filmé ou d’une conférence. Dialoguant avec Claire Parnet, Deleuze philosophe. Il ne nous offre pas alors uniquement de la philosophie filmée, mais du cinéma-philosophie.

         L’Abécédaire de Gilles Deleuze se démarque des portraits filmés de plusieurs façons. D’abord par le choix des thèmes abordés. Il ne s’agit nullement de proposer une synthèse de la pensée du philosophe. Encore moins de faire œuvre de vulgarisation. Il s’agit plutôt de proposer une pensée en acte, vivante, ancrée dans son temps sans concession à l’actualité. Bien sûr, certaines entrées renvoient explicitement à l’histoire de la philosophie (Kant, Wittgenstein), mais d’autres sont beaucoup plus personnelles, comme l’alcool ou la maladie. Ces dernières illustrent bien cette perspective pour Deleuze d’être devant la caméra un penseur qui pense, comme en direct, dans une rencontre personnalisée avec le spectateur, même si c’est par l’intermédiaire d’une interlocutrice unique tout au long du film. D’ailleurs, le rôle de Claire Parnet n’a ici rien à voir avec les pratiques habituelles du journalisme ou de l’animatrice de télévision. Il ne s’agit pas de pousser le philosophe dans ses retranchements, ni surtout d’essayer de le piéger. Il ne s’agit même pas de susciter sa parole, mais plus précisément de le laisser penser. La connivence entre les deux interlocuteurs est évidente. Claire Parnet n’est visiblement pas étrangère à la pensée de Deleuze. Mais elle n’est pas non plus positionnée dans le rôle de disciple ou de faire-valoir du maître. Décidemment, nous ne sommes pas à la télévision !

         À partir de cette personnalisation du dialogue, le film explicite ses conditions de réalisation. Deleuze est malade ; il souffre d’insuffisance respiratoire et doit régulièrement avoir recours à des bouteilles d’oxygène. Cette contrainte ralentit le tournage. Claire Parnet est alors particulièrement attentive à la capacité physique de Deleuze de poursuivre cet entretien qui est pour lui un véritable travail, exigeant sur le plan intellectuel mais aussi physique. D’autant plus que le résultat final est un film de huit heures, en plans fixes, avec comme seule « distraction » l’apparition de Claire Parnet ou quelques claps annonçant un numéro de bobine. D’où l’inévitable question : est-ce regardable ? Dans sa continuité, sûrement pas pour le commun des spectateurs. La forme de l’abécédaire d’ailleurs permet de choisir ses entrées et de passer de l’une à l’autre à sa guise, une sorte d’anticipation du webdocumentaire, du moins dans l’édition en DVD. Dans celle-ci, Deleuze propose lui-même un mode de lecture qu’il appelle « l’accès par le milieu » qui tend à rompre avec la linéarité de l’ordre alphabétique (et même avec l’ordre des raisons, option philosophique étrangère à sa pensée !)

A COMME ABECEDAIRE DOCUMENTAIRE.

Un projet : établir l’abcdaire du cinéma documentaire. Voici pour commencer une liste – incomplète pour l’instant, donc évolutive – des notions, thèmes, thématiques, qu’il s’agira de développer en montrant leur fréquence dans les films, et leur importance dans de cinéma dans son ensemble. Et bien sûr ce sera un moyen de répertorier des films, de mettre en évidence les différentes perspectives abordées par les cinéastes, de cerner la place que le cinéma documentaire peut occuper dans la pensée contemporaine. Filmer le monde, la société et soi-même.

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