S COMME SEM

Retracer dans un film la vie et l’œuvre du célèbre caricaturiste du début du XX° siècle ne pouvait être fait que sous la forme d’un dessin animé. Ou plus exactement d’un film d’animation. C’est ce qu’a mené à bon port, Marc Faye dans Sem, le caricaturiste incisif, film co-produit par Novanima, maison de production du cinéaste.

Le film n’est pas un biopic. Et pas seulement parce qu’il a recourt à l’animation. Mais surtout il ne s’attache que très peu à la psychologie du personnage. Ses aventures amoureuses par exemple, s’il en a eu, sont laissées de côté. Sa jeunesse et ses relations familiales ne sont évoquées que succinctement. Bref, la dimension biographique est plutôt réduite au profil d’une présentation de l’œuvre, ce qui fait d’ailleurs l’intérêt visuel du film. Il emprunte pourtant quelques unes des modalités courantes dans le biopic classique. Le recours à un acteur en particulier pour « incarner » le personnage titre. Mais les images qui en sont faites ne sont pas des images « live », mais plutôt des extraits de films ou plus exactement des images fixes détourées à l’ordinateur pour s’intégrer par une animation en stop motion aux dessins de Sem. Car le projet du film est bien de nous faire rentrer dans l’œuvre du dessinateur. Et si le film suit chronologiquement la vie de Sem, de sa jeunesse périgourdine à la vie mondaine au cœur du Tout Paris et auprès des poilus de la guerre de 14, c’est pour chaque fois s’arrêter sur les différents livres et albums publiés, nous en montrer la facture et en préciser la place dans l’évolution de son style. A ces images donc très riches et variées s’ajoute une voix off, écrite en première personne, qui nous donne les éléments indispensables à la connaissance de la vie de Sem, en même temps qu’un commentaire personnel sur ses amis et relations ainsi que sur son époque. C’est cela sans doute qui rapproche le plus le film du biopic.

Le film insiste beaucoup sur la vie mondaine de Sem à la Belle Epoque où il fréquentait régulièrement Maxim’s et le Tout Paris qui en constituait la clientèle. D’ailleurs une séquence nous faisant entrer dans le célèbre restaurant et nous permettant de nous faufiler en caméra subjective parmi les tables des dîneurs ou sur la piste de danse parmi les couples enlacés au temps du tango ou plus distants lors de la vogue du charleston, est utilisée à plusieurs reprises. Il donne aussi la parole à un spécialiste de l’époque. Le film fait de Sem un observateur particulièrement pertinent de la vie de cette époque, mettant l’accent en particulier sur ses relations littéraires, de Feydeau à Proust en passant par Colette. L’image qui revient le plus fréquemment de lui nous le montre tête penchée sur le petit carnet de croquis qu’il tient au creux de sa main.

Le film est une véritable célébration de l’art de la caricature, ce qui aujourd’hui résonne d’une façon bien particulière. Un hommage appuyé à tous ceux qui s’engage sur les traces de cet artiste qui, sans être engagé au sens actuel du terme, n’en est pas moins un défenseur de la liberté d’expression.

Sem, le caricaturiste incisif. Un film de Marc Faye, France, 2016.

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L COMME LIBERTÉ

Officiellement ce ne sont pas des prisons. Mais si les internats neuropsychiatriques en Russie ne sont pas entourés de murs et de grilles, ce sont quand même des lieux de privation de liberté. Ceux qui y sont enfermés sont étiquetés « fous ». En conséquence, ils sont privés de leur « capacité civique ». En clair ce ne sont plus des citoyens. Ils ne pourront ni trouver du travail, ni se marier, et pour les femmes il leur est interdit d’avoir des enfants. Dans l’incipit du film, le cinéaste a demandé à quelques unes de ces femmes quel est leur plus grand rêve. Il n’y a que deux réponses : rencontrer le grand amour et être libre. Être libre surtout. Mais un tel rêve peut-il se réaliser ?

Le film d’Alexander Kuznetsov n’est pas une plongée au cœur de ce type d’institution. Il ne nous en montre pas le fonctionnement administratif, ni le travail de ceux qui y ont trouvé un emploi, ni le vécu quotidien de ceux qui sont enfermés là. Quelques plans pour dresser le décor suffisent. Car son projet est tout autre. Il va suivre pendant plusieurs années deux jeunes femmes, Katia et Yula, qui vivent ici depuis leur enfance parce qu’elles ont été rejetées par leurs parents et diagnostiquées « folles ». Elles ont donc vécues en orphelinat avant d’arriver à l’internat où elles sont « condamnées » à passer leur vie. Devenues adultes, elles entreprennent les longues procédures qui pourraient leur redonner leur capacité civique et la liberté qui va avec. Un combat pour la liberté donc, un combat incertain, difficile, oppressant même tant les représentants de l’administration semblent souvent insensibles aux conditions humaines des cas qu’ils ont à examiner. Nos deux jeunes filles ont pourtant de la chance. Elles sont soutenues par le directeur de leur internat et leurs compagnes d’infortune leur manifestent une sympathie sans faille. On les sent néanmoins si fragiles face à la grande machinerie bureaucratique… Leur désir de liberté n’en est que plus remarquable.

Ce Bref manuel de libération est une parfaite illustration de l’idée rousseauiste selon laquelle la liberté est un bien inaliénable, qu’il faut être fou pour y renoncer. Sans liberté, pas de vie possible. La première qualité rendue indispensable dans la lutte de libération personnelle est donc la persévérance. Surtout ne pas se résigner. Même après un premier rejet de sa demande, comme c’est le cas de Yula. Elle devra attendre quatre longues années avant d’obtenir enfin gain de cause. Elle devra à nouveau affronter les tests sensés évaluer son niveau intellectuel, les entretiens psychologiques jugeant de ses capacités sociales et affectives et surtout faire face au juge tout puissant dont les questions ne peuvent que déstabiliser. Le film ne montre pas ces quatre années d’attente où il faut se reconstruire pour affronter à nouveau toutes ces épreuves. Mais la joie communicative, lorsque enfin Yula devient libre est un grand moment de cinéma.

Un manuel de libération n’est-il pas quelque chose d’aberrant en soi ? La liberté ne serait-elle pas une caractéristique fondamentale de l’humanité qu’il faille lutter pour la conquérir ? Mais si les hommes sont assez fous pour priver d’autres hommes de leurs droits fondamentaux d’homme dès la petite enfance, alors ce manuel a une valeur inestimable, celle de redonner du sens à la notion d’humanisme.

Bref manuel de libération, un film d’Alexander Kuznetsov, France, 2016, 80 minutes.

Ce film a obtenu le prix du jury Régionyon, (long métrage le plus innovant), et le prix interreligieux (long métrage de la Compétition Internationale qui met en lumière des questions de sens et d’orientation de la vie) au festival Visions du réel, Nyon, 2016.

P COMME PSYCHANALYSE

Il y a au fond du parc de la clinique de La Borde, une petite habitation, une « cabane » où vit, presque en ermite, Marie Depussé, une des soignantes, psychanalyste et écrivaine. La Borde, on sent bien que c’est toute sa vie, beaucoup plus qu’un lieu de travail. D’ailleurs le film que lui consacre Stephan Mihalachi n’a pas pour but de retracer sa carrière professionnelle, ni même son œuvre littéraire. C’est plus une rencontre personnelle avec une personne singulière, et cette solitude qui fait partie d’elle, malgré les liens très forts qu’elle a pu tisser au fil des analyses, avec ceux qui ont été ses patients.

Le film réussit-il a mettre à jour la personnalité complexe de Marie ? Pas vraiment bien sûr. Mais face à la caméra et au cinéaste auquel elle s’adresse comme à une connaissance intime, elle révèle quand même beaucoup d’elle même.

Le film est placé sous le signe de la mort. Peut-être parce que Marie, à laquelle on ne saurait cependant pas donner d’âge, ressent le poids du temps dans son corps. Mais ce n’est absolument pas un film morbide. La mort n’est-ce pas cette certitude de na pas être immortel dont parle Lacan dans un bref extrait télévisé proposé comme une exergue, une certitude qui seule permet de vivre. Le signe de la mort ne serait-ce pas au fond la vie elle-même ? Cette vie que Marie a rempli de rencontres, avec des êtres en souffrance, mais qui grâce à elle, pouvait continuer à vivre. Certains viennent encore la voir dans la cabane de La Borde, non pour continuer une analyse ancienne, mais peut-être pour trouver dans sa parole un simple écho de celle-ci. C’est le cas de Guy, un philosophe dont la parole, dans ses hésitations, entre fortement en résonance avec celle de Marie.

Le film est un portrait tout en nuances, tout en implicites aussi. Les références sont nombreuses, Lacan que Marie a rencontré au tout début de sa carrière, et bien sûr Jean Oury, le fondateur de La Borde, dont une citation clôt le film. Un portrait qui nous dit aussi que dans le cinéma documentaire il ne peut y avoir de rencontre authentique que s’il existe beaucoup plus qu’une connivence entre le filmeur et le filmé, une véritable osmose. Un plan du film nous dit cela de la façon la plus simple qui soit. Le micro posé sur Marie, filmée comme toujours en gros plan, s’est défait. Alors le cinéaste ne peut faire autrement que de rentrer dans le cadre pour le remettre. Un contact physique que la psychanalyse se fera un plaisir de commenter.

Sur le quai, un film de Stephan Mihalachi, France, 2016, 65 minutes.

Visions du réel 2016, section Regard neuf.

C COMME CULTURELLEMENT VOTRE

[Critique] Dictionnaire du Cinéma Documentaire – Jean-Pierre Carrier

image dictionnaire du cinéma documentaireUn dictionnaire ambitieux

Parmi tous les genres cinématographiques, le documentaire est sans aucun doute le plus méconnu, voire le plus méprisé. Pas spécialement par le public, qui répond plus ou moins présent selon la qualité de ce qui lui est proposé, mais surtout par les gros exploitants type UGC qui ont clairement choisi de promulguer le cinéma business, et non le septième art dans son pluralisme. A force d’être cloisonné à la vidéo et la télé, à de plus en plus rares exceptions près, l’aura de ce genre en a pâti, mais il est toujours vivace. D’ailleurs, certains grands noms sont montés au créneau pour signaler l’injustice de ce traitement, notamment Chris Marker, Louis Malle, Michelangelo Antonioni ou Werner Herzog. Preuve ultime que le documentaire n’a que très rarement su essayer de sortir de son ghetto, aucun ouvrage à destination utilitaire n’a été édité. Enfin, jusqu’à aujourd’hui…

C’est grâce à Jean-Pierre Carrier (et son éditeur Vendémiaire), titulaire d’un doctorat de Sciences de l’Éducation, et auteur d’ouvrages de fond, notamment Le Petit Ecran des Enfants (Actes Sud, Octobre 2000), que nous devons l’existence de ce Dictionnaire du Cinéma Documentaire. Une démarche inédite pour ce genre, qui prouve à quel point son potentiel est éclatant au-delà d’un intitulé qui, visiblement, ne lui rend pas grand service. La citation de Chris Marker en ouverture de l’œuvre est d’une pertinence à toute épreuve : « Personne n’aime le mot documentaire. Le problème, c’est que l’on n’a pas trouvé mieux pour désigner un ensemble de films dont on sent qu’ils ne sont pas tout à fait comme les autres.« .

Indispensable pour les cinéphiles

Bien évidemment, l’auteur de ce Dictionnaire du Cinéma Documentaire a dû trancher sur certaines possibilités, histoire de proposer un ouvrage et non une gigantesque encyclopédie. Tout d’abord, aucune des 500 entrées ne sont des programmes destinés pour la télévision. Le bien-fondé de cette élection est évident, et tend aussi à marquer une véritable différence entre documentaire et reportage, écran plat et salles obscures. Le Dictionnaire du Cinéma Documentaire gagne ainsi un ton solennel, évite de se perdre en abordant des produits de commande qui, il faut bien l’avouer, n’ont pas grand chose à voir avec le shmilblick. On est en présence d’une œuvre ambitieuse, et Jean-Pierre Carrier évite soigneusement les pièges des entrées funs, à destination d’un public qui n’est pas celui de ce livre.

D’ailleurs, quel est le public de ce Dictionnaire du Cinéma Documentaire au juste ? Disons qu’il devrait rejoindre au plus vite, c’est une urgence, la liste des ouvrages à posséder obligatoirement pour tout cinéphile. Et plus ce dernier est pointu, plus il aura intérêt à avoir ce dictionnaire sous la main. On est clairement en présence d’un livre mûrement réfléchi, incroyablement garni, qui n’existe que grâce à la passion débordante de son auteur. Que l’on soit clair : le contenu n’est pas exhaustif. Comment serait-ce possible puisque chaque entrée est accompagné d’un texte explicatif et pas seulement des caractéristiques de l’œuvre ? Mais l’ensemble couvre l’entièreté du spectre du genre. De 9-3, Mémoires d’un Territoire, jusqu’au mythique Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, le Dictionnaire du Cinéma Documentaire ne fait pas que classer : il entreprend de donner au genre un écho que beaucoup attendaient.

Dictionnaire du Cinéma Documentaire, par Jean-Pierre Carrier. Aux éditions Vendémiaire, 576 pages, 28 euros. Sortie le 3 Mars 2016.

A COMME AMOUR

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont parisiens, ils aiment faire la fête dans les belles nuits d’été le long des canaux de la capitale et surtout ils aiment l’amour. Ils aiment en parler dans cette atmosphère feutrée si propice aux confidences. Le film nous montre qu’ils en parlent avec un grand talent, un grand sens de la nuance et une sincérité quelque peu stupéfiante. Comme si les adolescents et les jeunes adultes d’aujourd’hui ne connaissaient plus les conventions sociales qui faisaient de la sexualité un tabou indépassable, ni la pudeur qui réservait à la sphère de l’intimité personnelle l’expression du sentiment amoureux.

Le film décline sous une multitude de formes la question fondamentale : qu’est-ce que l’amour ? Une réponse unique est-elle possible ? Le film propose plutôt un ensemble d’élément vécus, de remarques ponctuelles puisées dans les expériences des uns et des autres, des couples d’amoureux qui se regardent les yeux dans les yeux, ou des amis dont chacun attend des conseils de l’autre et n’hésite pas d’ailleurs à en donner. S’élabore ainsi un petit répertoire des questions existentielles qui caractériseraient cette jeunesse amoureuse bien insouciante et d’un romantisme qu’on aurait pu croire d’un autre siècle. Comment sait-on qu’on est amoureux ? Comment sait-on que l’autre est amoureux de soi ? L’amour est-il une passion qui submerge, qui transporte, qui transforme ? Et quelle place la tendresse peut-elle y occuper ? Des questions éternelles. Mais auxquelles chacun croit pouvoir apporter sa réponse personnelle, pas forcément originale, mais sincère et donc authentique.

Un film en tout cas bien agréable à regarder. Les lumières de la nuit ont de multiples reflets sur l’eau du canal. Et la débandade sous les trombes d’eau de l’orage qui met fin au deuxième chapitre n’enlève rien à la bonne humeur générale. Un film aussi bien agréable à écouter, puisque la parole ici est reine. Une parole spontanée, sans retenue parfois, sans tabous en tous cas, des échanges où chacun écoute l’autre et où tous donnent l’impression de se comprendre. Ceux qui parlent de leur ex ne le font jamais dans le registre du reproche. Et si l’amour conduit parfois à des déceptions, la vie se charge bien vite de les réparer. Un monde vraiment idéal ! Mais cette jeunesse n’est-elle pas un peu trop idéalisée ?

Un peu, beaucoup, passionnément. Un film de Fabienne Abramovich, Suisse, 2016, 77 minutes

Visions du réel, 2016.

I COMME IRAN

I COMME IRAN

Est-il possible de faire de la musique en Iran ? Chanter en solo pour une femme est quasiment impossible. Et la musique électronique, cette musique bien trop occidentale, donc dégénérée, est condamnée comme dangereuse et donc interdite. Pour ses adeptes, il ne s’agit pas seulement de contourner les tracasseries administratives, il faut aussi échapper aux poursuites de la police et beaucoup n’ont pas toujours pu éviter de se retrouver en prison. C’est ce que vivent quotidiennement Anoosh et Arash, les deux héros du film de Susanne Regina Meures, Raving Iran, deux DJ de la scène house de Téhéran.

Toute la première partie du film est réalisée de façon clandestine, en caméra cachée dans les voitures arrêtées par les barrages de la police. Puis c’est la galère, de bureu en bureau pour obtenir les autorisations indispensables. Même pour faire imprimer la jaquette d’un CD il faut respecter les normes imposées. Pas d’anglais surtout. Sauf peut-être pour l’expression Made in Iran, puisqu’elle est « à la gloire du pays », comme le décrète sans rire une fonctionnaire voilée derrière son bureau. Les musiciens eux non plus n’ont pas vraiment envie de rire. Surtout lorsque les imprimeurs refusent de les aider par crainte de la prison ou de se faire confisquer leur matériel de travail.

Malgré cela, nos deux DJ ne se découragent pas. Et ils finissent par organiser, de façon clandestine bien sûr, une rave party de nuit dans le désert. Ce qui d’ailleurs nous vaut des images du réveil des participants, le matin, qui ne manquent pas d’humour.

Et puis, c’est presque le miracle, un coup de tonnerre en tout cas pour Anoosh surtout qui vient de passer quelque temps en prison à cause de ses activités musicales. Avec son ami et partenaire ils sont invités au plus grand festival techno du monde, une grande fête qui se tient à Zurich en Suisse. Préparatifs fiévreux et les voila dans l’avion en partance vers la liberté.

Le film de Susanne Regina Meures est clairement une dénonciation de la dictature iranienne et un soutien aux revendications de cette jeunesse qui rêve de s’en affranchir. Mais le choix qui s’offre aux deux jeunes DJ n’est pas simple. Faut-il rester en Suisse pour profiter pleinement de la liberté et faire la musique qui est toute leur vie. Cela implique de ne plus revoir leur famille et leurs amis et de renoncer à la vie qui était la leur jusqu’alors. Le film nous montre leurs hésitations et joue quelque peu sur le suspens. Quelle décision vont-ils prendre. Ce n’est que dans le taxi qui les conduit à l’aéroport qu’ils décident de ne pas retourner à Téhéran. Le film ne dit pas ce que sera leur vie nouvelle. Réussite ou déception ?

Raving Iran, un film de Susanne Regina Meures, Suisse, 2016, 84 minutes

Visions du Réel 2016

M COMME MICHAEL MOORE

L’incipit du film donne le ton : depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, aucune des aventures militaires américaines n’a connu le succès. Corée, Vietnam , Afghanistan, Irak… Alors, les chefs militaires du pays n’ont plus qu’une seule solution : faire appel à Michael Moore, et le charger d’une mission de sauvetage désespérée : partir en Europe pour y découvrir « ce qui marche », des recettes qui, appliquées aux États Unis pourraient résoudre les maux du pays, comme la violence policière dont Michael Moore nous montre à plusieurs reprises des images particulièrement éloquentes.

Et voila donc notre cinéaste partir à l’assaut de la vieille Europe. Il va aller de découvertes en découvertes, toutes plus stupéfiantes les unes que les autres pour un américain, des solutions locales qu’il appréhende d’abord avec un certain scepticisme, mais vis à vis desquelles il va vite être convaincu, même avec un enthousiasme qui se veut communicatif.

La liste des solutions miracle à la Michael Moore constitue un catalogue fourni des innovations politiques, économiques et sociales de cette Europe parfaitement inconnue pour les habitants du nouveau monde. Qu’on en juge. En Italie les employés bénéficient de plus de 80 jours de congés payés par an, ont un treizième mois et un congé de maternité pour élever les enfants. En France, les cantines scolaires servent aux élèves des repas que tout américain ne peut considérer que comme gastronomique. En Finlande, le système scolaire, le plus performant du monde, a supprimé les devoirs à la maison et l’épanouissement de l’enfant passe avant tout autre considération. En Allemagne, on enseigne la Shoah pour que personne ne puisse oublier son horreur et que la formule « plus jamais ça » ne soit pas un simple slogan creux. Et ainsi de suite. La gratuité de l’enseignement supérieur éviterait que des étudiants soient envoyés en prison parce qu’ils ne peuvent plus payer leur dettes. La dépénalisation de la drogue ferait baisser sa consommation. En Islande, le premier pays au monde à avoir élu à la présidence une femme, la seule banque qui ne sombra pas dans la crise financière a justement des femmes à sa tête et en Tunisie les femmes se sont massivement investies dans la révolution qui mis fin au régime de Ben Ali. La succession de ces idées toutes simples est impressionnante. Et l’on ne peut que s’étonner qu’il ait fallu attendre le film de Michael Moore pour les faire connaître de l’autre côté de l’Atlantique.

Le film joue beaucoup sur l’humour et l’ironie, surtout dans sa première partie. Et il ne peut qu’être reçu avec la plus grande sympathie dans cette Europe dont c’est un américain qui en affirme sans réserve le génie. Mais comment sera-t-il perçu aux États Unis, par les partisans de Trump par exemple ? Et d’ailleurs suffit-il d’appliquer des recettes qui peuvent certes être efficaces dans un contexte donné pour qu’immédiatement tous les problèmes soient résolus ? Mais après tout, la naïveté de Moore ne doit pas minimiser l’intérêt de son projet : montrer aux américains qu’ils ne sont pas toujours nécessairement les plus forts et qu’ils devraient mettre un bémol à cette superbe qui les fait ignorer le reste du monde. Une tentative de dénoncer cet orgueil national démesuré qui risque d’être vécue comme une « blessure narcissique » insupportable. Et bien, tant pis pour les américains. Et tant mieux pour le reste du monde, un monde qui, chez Michael Moore, ne connaît pas la misère, le chômage, le terrorisme et bien d’autres maux que les belles solutions que présente le film n’ont pas réussi à éradiquer. Question de temps ? Au fond, ne soyons pas rabat-joie. Le bonheur social existe, Michael Moore l’a rencontré. Avec un peu d’effort, il est à la portée de tous. On voudrait bien y croire.

Where to invade next ? De Michael Moore, États Unis, 2015, 120 minutes.