V COMME VACANCES

A la mer, à la montagne ou à la campagne, les vacances d’été sont d’abord une coupure, un répit, dans une année de travail, une période qui peut être propice aux découvertes, aux rencontres, au dépaysement, mais qui peut n’être aussi qu’une occasion de ne rien faire, pour ceux qui restent chez eux, ou qui reproduisent sur leur lieu de villégiature, leur mode de vie quotidien. Malgré la diversité des lieux, n’y a-t-il pas au fond un vécu commun à tous dans cette période qui revient tous les ans et dont on peut rêver pendant toute une année ? Une période en tout cas qui ne pouvait que stimuler la curiosité des cinéastes documentaristes.

Commençons par les vacances du cinéaste lui-même, puisque Johan van der Keuken nous propose de découvrir celles qu’il passe en famille dans le sud de la France. (Les vacances du cinéaste, 1974). Une façon de profiter de la chaleur de l’été, de prendre des bains de soleil, de se baigner dans la rivière. Van der Keuken filme ce temps de calme et de repos de façon toute simple. Sa femme papote avec les voisins, un couple de vieux paysans. Lui est atteint de la maladie de Parkinson. Il ne parle pas et ne se déplace qu’en tenant la main de sa femme. Elle, elle est intarissable. Un flot de paroles où les mêmes expressions reviennent sans cesse. Elle parle de son mari, épuisé par une vie de durs travaux dans les champs. Elle parle de la vie à la campagne, que les jeunes fuient pour aller à la ville. Elle parle beaucoup au petit dernier de la famille Van der Keuken. Elle lui donne des bonbons, l’amène dans le jardin pour cueillir les légumes. Ce temps de vacances n’a rien d’exceptionnel, même filmé par un cinéaste renommé. Pourtant, le film de Van der Keuken ne se limite pas à cette vision d’un été en famille. Les vacances, pour le cinéaste, c’est l’occasion de se pencher sur son rapport à l’image, Van der Keuken évoque son grand-père, qui est en grande partie à l’origine de sa vocation de photographe, et donc de cinéaste, puisque c’est lui qui lui a offert son premier appareil. Ce qu’atteste le premier portrait qu’il a réalisé, son grand-père justement, qu’il met en parallèle avec celui que ce grand-père a réalisé de lui adolescent. Des vacances propice à se pencher sur son passé. Peut-être pour mieux appréhender son présent.

Denis Gheerbrant, lui, part en vacances, avec sa voiture et sa tente. (Voyage à la mer, 2001).Il effectue un périple de la frontière espagnole à la Camargue. Argelès, Palavas-les-Flots, Le-Grau-du-Roi, de camping en camping, tous différents. Il aime bien le camping, Denis, et les campeurs, avec qui il discute. Parmi ces campeurs, il y a les habitués, qui reviennent tous les ans, et les novices qui sont là pour la première fois. Seuls, en couple ou en famille avec les enfants. Ils ont tous leur façon bien à eux de s’installer. Certains se contentent d’une petite tente. D’autres ont des caravanes pliantes ou des camping-cars aménagés. Il y en a même qui reproduisent un chez soi avec tout leur confort habituel, la télé, la hifi, la haute aspirante et même la « chambre nuptiale » impeccable. Cette chronique de la vie de camping ne recherche pas l’originalité. Gheerbrant filme les vagues, le ciel bleu, le vent dans les arbres. Il filme les corps allongés sur le sable, que l’on recouvre de crème ou déjà rougis par le soleil. Les enfants font des pâtés de sable. Les plus grands jouent au foot et il y en a même qui jouent aux échecs. On fait des cartes postales et on se relaxe à l’ombre ou on bronze au soleil. Les stéréotypes ne sont pas loin. Les vacances, c’est la liberté. Faire ce que l’on veut quand on veut. Plus de corvée de lessive ou de ménage. Et puis, il y a le soleil, si agréable quand on vit dans la grisaille du nord, et le grand air, indispensable lorsque l’on travaille toute l’année enfermé à l’usine. Et pour ceux qui ne sont pas encore installés définitivement dans la vie, il y a la drague et les rencontres. Le film se terminera sur des images de bal, un slow où les corps peuvent s’enlacer…

Les vacances comme parenthèse, c’est aussi ce que filme Claire Simon dans 800 km de différence (2001). Elle raconte l’aventure amoureuse de Manon, lycéenne parisienne de 15 ans, qui passe ses vacances dans un petit village du Var,  avec Greg, apprenti boulanger chez son père dans le village. Outre la distance géographique indiquée dans le titre, bien des choses distinguent les deux jeunes amoureux. Elle vit à Paris, une fille des villes ; il vit dans un petit village du midi. Elle est lycéenne, attirée par la culture et la littérature ; il est apprenti boulanger et se passionne pour le foot et la chasse au sanglier. Elle a 15 ans, lui plus de 18. Elle vit a vec sa mère qui est cinéaste (il n’est pratiquement pas question du père) ; il vit avec son père qui est boulanger, sa mère n’étant même pas évoquée. Le film est alors renvoyé du côté des amours impossibles, vouées dès le premier baiser à la séparation. Une représentation romantique des vacances comme moment du rêve et peut-être de l’illusion, chez les jeunes filles du moins. Comme l’adolescence elle-même.

Ces adolescents, comment occupent-ils les deux longs mois d’été où les contraintes et les repères horaires de l’année scolaire ont disparus ? Blaise Harrison filme un adolescent de 15 ans, Arman, pendant cette période d’oisiveté où il faut trouver des occupations, surtout si l’on ne quitte pas son lieu de résidence habituel (Armand, 15 ans, l’été, 2011). Tout commence donc au collège que l’on quitte, la séparation d’avec les copains et les copines en attendant de les retrouver pour la plupart l’année suivante. On évoque ces vacances tant attendues mais qui seront bien différentes les unes des autres. Il y a ceux qui partent, presque tous avec les parents, et ceux qui restent. Mais ces différences ne sont pas le sujet du film. Le cinéaste a choisi de rester avec Armand, un ado comme les autres, qui passent ses vacances chez lui. Enfin, un ado presque comme les autres. Le film le suit dans ces longues journées d’été qui se succèdent presque à l’identique, avec ces activités typiques des ados de notre époque. Avec le copain qui, comme lui n’est pas parti, il joue aux jeux vidéo, avachi sur le canapé devant la télé. Il passe beaucoup de temps aussi au téléphone, surtout pour envoyer des SMS ou lire ceux qu’il reçoit. Il y a un point d’eau à proximité et dès qu’on le peut on va se baigner. Le soir, certains soirs du moins, c’est sortie en boite. Il y a au moins une fête avec feu d’artifice. Et des attractions foraines où l’on peut rechercher des sensations fortes. Bref, beaucoup de garçons de 15 ans peuvent se retrouver dans ce portrait bien banal. Banalité qui n’est pourtant ici qu’une apparence. Armand est un ado comme les autres mais il est en même temps très différent de ces copains. C’est sa particularité que le film s’attache à mettre en évidence par petites touches. D’abord, Armand est gros, pas obèse affirme une de ses copines, mais il reconnaît lui-même qu’il est « enveloppé ». Pourtant, il ne semble pas en souffrir. Il est bien dans sa peau  et il accepte son corps comme il est. Il en fait même un atout. Surtout auprès des filles. Car si Armand a des copains, il a surtout des copines. Tout un groupe, dont il est le centre et le pôle d’attraction. C’est qu’il est beau parleur, d’une gaité à toute épreuve, respirant la joie de vivre. Avec ses petits airs efféminés, il ne joue jamais le petit coq au milieu de sa cour féminine. Bref toute l’admire et il doit bien y avoir l’une ou l’autre pour être amoureuse de lui en secret. Les vacances d’été, à 15 ans, ne sont-elles pas le moment idéal des premiers émois amoureux, des premiers baisers, voire des premières expériences sexuelles ? Les vacances, un temps d’insouciance, certainement. Mais en même temps on ne peut pas ne pas s’interroger sur l’avenir, même s’il se limite à savoir qui sera dans sa classe à la rentrée. Cette parenthèse dans la scolarité n’est-elle pas aussi un temps d’interrogation sur soi-même. Armand, comme beaucoup d’ados est particulièrement sociable. Mais il connait aussi des moments de solitude où il se retrouve face à lui-même. La grande force du film est d’utiliser la beauté des images pour en rendre compte, comme ces gros plans de visage filmés pendant le feu d’artifice, un visage éclairé par les fusées lumineuses et qui émerge ainsi à chaque éclair de l’obscurité dans laquelle il est plongé. Mais les vacances ne peuvent pas durer toujours. La fin de l’été approchant, il faut préparer la rentrée.

 

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016

Une réflexion sur « V COMME VACANCES »

  1. Excellente analyse de documentaire ( à mon humble avis ) Vous êtes un Maître ds ce domaine. Par contre votre perception des  » vacances 2016  » ne me semble pas tt à fait exacte ! Nous ne sommes plus en 36 et même si,  hélas ces fameuses vacances ne sont pas à la portée de tous,  certaines avancées sociales ( RTT etc ) ont permis à ceux qui travaillent de se familiariser avec des repos réguliers.  Bravo, vous m’ avez donné l’ envie de voir ce dont vous parlez. C’ est rare ! Envoyé depuis un mobile Samsung

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