M COMME MERE

La femme couchée de Chloé Léonil.

Une mère et sa fille. Une fille cinéaste qui propose à sa mère de la filmer. De réaliser un film sur elle. Rien que sur elle. De la filmer de façon originale, surprenante, que certains pourraient trouver même choquante. Elle veut la filmer nue. Si la mère accepte, c’est qu’elle a entièrement confiance en sa fille. Elle sait qu’elle sera filmée avec pudeur, avec tendresse,  avec amour. Et que sa fille, par son film, rendra le plus bel hommage qu’une enfant puisse faire à son parent. Filmer ce corps dont elle est née. Un corps qui lui a donné la vie.

Le film commence donc par la « mise à nue » de la mère. Elle se déshabille tout naturellement pourrait-on dire. Pas du tout un strip-tease. Aucun effet qui se voudrait érotique. Pourtant le filmage du corps sera quand même particulièrement sensuel. Allongée sur un lit, la mère donne à voir son corps. Les références plastiques affluent. Nous pensons immédiatement à Goya et surtout à Gauguin. Le titre du film reprend lui une toile de Picasso. Et comme la mère est visiblement métisse, nous sommes renvoyés aussi à la montagne du même nom en Martinique. Tant le corps allongé a une beauté plastique. Tant la façon dont la caméra le survole, lentement, en gros plan, glissant sur les membres, effleurant la peau dont elle nous révèle le grain, est empreinte de douceur. Que dans la simplicité de ces images, ce serait trop peu dire qu’il y a une connivence entre la mère et la fille, une véritable fusion peut-être. Tant et si bien qu’on en vient à penser que le regard du spectateur, lui, ne compte pas. Qu’il est hors-jeu. Qu’il n’est donc pas un regard voyeur. Qu’il ne peut qu’admirer – être admiratif – de la relation mère-fille qui se tisse devant lui, et s’amplifie jusqu’à devenir une explosion d’émotions.

Le cheminement de la caméra s’arrête soudain. Sur cette partie du corps, le ventre, marquée d’une trace, une cicatrice indélébile, souvenir de ce que la naissance de la fille fut une douleur sans doute, mais une douleur annonciatrice de joie. Un plan qui fait du film un hymne à la vie.

 

 

 

 

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O COMME OURY (Jean)

Le sous-bois des insensés, une traversée avec Jean Oury de Martine Deyres

La clinique de La Borde a déjà été le lieu, ou mieux, le théâtre de plusieurs films documentaires, dont le plus connu est sans doute La Moindre des choses de Nicolas Philibert. On peut aussi citer, pour son originalité, Sur le Quai, de Stephan Mihalachi, présenté cette année à Visions du réel à Nyon. Mais dans aucun de ces deux films Jean Oury, le fondateur de la clinique, n’apparaissait et l’on pouvait regretter de ne pas avoir sur nos écrans un film qui lui soit consacré. Avec ce Sous-bois des insensés, le manque est comble. Jean Oury est présent d’un bout à l’autre du film. Un long entretien qui nous permet d’apprécier sa personnalité et de suivre quelques-unes de ses idées fondamentales concernant la psychiatrie et la maladie mentale (la schizophrénie essentiellement).

Le clinique, fondée donc par Jean Oury il y a déjà plus de 60 ans, est présente dans les plans de coupe du film qui jalonne l’entretien. Nous voyons souvent le château, avec quelques personnes qui vont et viennent, entrent ou sortent par l’entrée principale. D’autres plans – toujours des plans fixes d’ailleurs, nous montrent des allées du parc ou l’arrière du château. Mais le plus original, ce qui donne vraiment une tonalité particulière à l’ensemble du film, ce sont ces vues de fenêtres, prises depuis l’intérieur de la clinique. Mais aussi ces vues des salles, filmées cette fois depuis l’extérieur, intérieur  qui nous apparait ainsi à travers des vitres où se confondent les reflets. On distingue plusieurs fois un guitariste jouant quelques accords. Dans la majorité du film les voix des personnes présentes  – les pensionnaires de La Borde – sont peu compréhensibles, sauf dans une séquences situées en fin de film, où les propos tenus sont audibles même s’ils semblent incohérents, à l’exception de cette lamentation répétitive et insistante – « suis malheureux…malheureux…malheureux… » – qui semble ne jamais devoir s’arrêter.

Jean Oury est lui aussi filmé en plans fixes. Assis derrière son bureau, il ne regarde pas la caméra. Pourtant c’est bien un dialogue avec le spectateur qui s’instaure. La cinéaste ne pose qu’une seule fois une question et elle n’apparaît à l’image, en compagnie du perchiste, que dans un seul plan. Ce qui pourrait alors n’être qu’un monologue où le ton relativement monocorde du fondateur de la psychiatrie institutionnelle pourrait susciter la monotonie, est en fait une rencontre extrêmement vivante, avec cet homme âgé, mais dont la vivacité d’esprit est étonnante. Il émaille ses propos d’anecdotes concrètes, décrivant ces personnages qu’il qualifie de « bizarres », des schizophrènes, dont on sent le lien affectif très fort qui peut exister entre eux. Ses critiques contre la psychiatrie traditionnelle sont sans appel, comme celles adressées aux institutions, l’hôpital en premier lieu ou les administrateurs de la clinique. « Il faut d’abord soigner l’hôpital et la société » dit-il. Des critiques formulées avec le même ton de voix, calme, presque douce. On en vient à penser que cet homme ne connait pas la colère. Même si ses prises de positions sont des plus fermes. Ses références ? D’abord Tosquelles, qu’il évoque souvent. Il l’a connu dès 1949 à Saint Alban, dont le film propose quelques images d’archives. Mais aussi Lacan dont il commente la notion de « semblant » « qui donne du sens et du lien social », et même Heidegger, se servant du terme Holzweg pour définir la schizophrénie : « il n’y a plus de chemin. Il n’y a pas d’unité. On n’est nulle part ». Sa culture est immense, de Kierkegaard à Blanchot, mais sans pédantisme aucun.

Le film est encadré par les deux mots que cet homme qui a consacré sa vie (plus de 60 ans à La Borde) à soulager la souffrance des autres propose à notre réflexion. Vaillance qui ouvre le film, renvoyant à l’indispensable disponibilité, jour et nuit, du psychiatre ; précarité en fin de film, celle de la vie quotidienne. «  C’est un mot extraordinaire ».

N COMME NOTRE-DAME-DES-LANDES

Les pieds sur terre de Batiste Combret et Bertrand Hagenmüller

La contestation de la construction d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-Des-Landes a été si médiatisée qu’on peut se demander ce que peut apporter de plus un film. Tout n’a-t-il pas été dit ? Les arguments pour et contre des uns et des autres ne sont-ils pas bien connus, souvent répétés jusqu’à plus soif. Peut-on encore éclairer le problème sous un jour nouveau ? Mais justement, là n’est pas le propos du film. Il ne participe pas au débat pour ou contre l’aéroport, même si ceux qui le soutiennent en sont absent. Il ne retrace pas l’histoire des luttes qui se sont déroulées depuis une bonne dizaine d’années. Il se contente de rencontrer des gens, des femmes et des hommes qui vivent là, dans le petit village de Liminbout. Mais c’est déjà beaucoup. De quoi faire un documentaire vraiment créatif.

Ce village a une situation bien particulière dans l’espace de Notre-Dame-Des-Landes. Situé en bordure de la ZAD, il n’en faisait pas partie dans un premier temps. Il y a été intégré  par la suite, mais il a gardé de son éloignement des centres névralgiques de la contestation, une position presque périphérique, en tout cas excentrée. De toute façon le film n’a pas la prétention de dresser le tableau de toutes les activités réparties sur la ZAD. Filmer la vie à Liminbout fournit déjà beaucoup d’éléments de réflexion.

Comme sur l’ensemble de la ZAD, cohabitent à Liminbout des agriculteurs et des « squatters » venus souvent de villes plus ou moins éloignées et installés dans les bâtiment laissés inoccupés par ceux qui ont cédés aux offres d’achat du promoteur. A Liminbout, une maison a été détruite mais la grange attenante fourni un lieu idéal de réaménagement. En outre, une yourte est construite, pouvant accueillir un couple. Ce que montre le film, c’est que toutes ces personnes, bien différentes à l’origine, aussi bien dans leurs modes de vie antérieurs que dans leurs projets actuels, vont réussir à s’entendre, à vivre ensemble, pas seulement sur le mode de la simple cohabitation, mais sous une forme d’entraide, qui n’est pas sans rappeler la vie en communauté que d’ailleurs certains des squatters ont pu connaître précédemment. Une expérimentation en quelques sortes de nouvelles modalités de vie collective où chacun, gardant sa spécificité, peut néanmoins établir du lien social avec tous les autres.

Les portraits que propose le film de chacun des habitants actuels de Liminbout nous font appréhender cette diversité. Mais tous manifestent la volonté de s’entendre. Unis dans  le refus de l’aéroport, ils prétendent aller plus loin que la simple contestation. Et s’ils se réjouissent du départ des gardes mobiles, dont la présence était pour eux à l’origine de tous les heurts passés, ils ne se font cependant pas d’illusion sur l’issue du projet. Même si l’aéroport finit par être construit, ils affirment leur volonté de reste là, pour poursuivre ce qui pour eux est la découverte de nouveaux modes de vie.

Le film ne théorise pas la contestation de Notre-Dame-Des-Landes. Il y a bien une séquence montrant José Bové faire un discours en comparant le présent à la lutte du Larzac. Mais le film prend nettement ses distances par rapport à l’intervention des politiques. La séquence s’interrompt brusquement : une coupure de courant  prive Bové de la fin de son discours ! Et le commentaire  d’un des squatters est sans équivoque : être élu, c’est rentrer dans le système et donc être récupéré.

Ce film n’est pas vraiment un film militant au sens où il soutiendrait un parti ou des thèses partisanes. Mais il prend nettement position pour la défense de l’environnement et de ceux qui veulent vivre différemment. Liminbout est-il le lieu de la réalisation des utopies ? Avec les pieds sur terre !

 

P COMME PEUPLE EN EXIL

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie de Wang Bing

En voyant Ta’ang on peut penser à un des précédents films de Wang Bing, Les trois sœurs du Yunnan. Ne retrouve-t-on pas le même principe de base, l’immersion dans une communauté particulière dont on va suivre tout au long du film, sans jamais passer à autre chose, la vie. Pourtant les différences entre les deux films sautent aux yeux. Les trois sœurs nous mettent en présence, comme son titre l’indique, de personnages bien identifiées, les trois enfants dont d’ailleurs le nom est inscrit en surimpression sur les images les présentant dans l’incipit du film. Dans Ta’ang, nous avons affaire à des groupes d’anonymes, tous ces réfugiés qui à la frontière entre la Chine et la Birmanie, fuient des zones de combats. Il s’agit de minorités dont nous ne savons pas grand-chose en dehors des quelques lignes les évoquant  succinctement avant que le film ne commence. Là où film au Yunnan personnalisait le propos en le centrant sur les trois enfants, celui-ci affirme dès les premières images sa dimension collective. Nous sommes dans un groupe, ou plutôt dans plusieurs groupes différents, vivant dans des zones géographiques différentes. Ce sera d’ailleurs les seules identifications textuelles données au cours du film. Et ces populations n’ont de commun que de fuir. Fuir sans presque rien emporter de chez eux. Un chez eux qu’ils ont dû quitter précipitamment, la guerre faisant en quelque sorte irruption à l’improviste dans leur vie. Ce qui est le cas surtout du dernier groupe que nous suivons, ces femmes et ces enfants sur un long chemin boueux perdu dans de hautes collines et où il faut chercher un abri pour passer la nuit. D’autres, dès le début du film, sont installés dans des camps où ils tentent de construire des abris. La séquence inaugurale place d’ailleurs cette entreprise sous le signe de la difficulté, un vent terrible arrachant la toile de la cabane dont elle servait de toit. Mais rien ne décourage ceux qui n’ont rien d’autre pour s’abriter la nuit.

La guerre, nous ne la voyons pas, mais nous l’entendons, plus ou moins lointaine, tout au long de la dernière séquence. Mais nous en sentons la présence constante dans la longue fuite en avant, dans la question de la nourriture sans cesse posée (les sacs de riz qu’il faut porter), dans l’inquiétude et l’angoisse, qui ressort souvent des longues discussions la nuit autour d’un feu de bois, ou à la lueur d’une simple bougie, lorsqu’il est difficile de dormir. Ces fuyards que montre le film, ce sont surtout des femmes et des enfants, beaucoup d’enfants. Les plus grands portent les plus petits sur leur dos et les femmes ont aussi visiblement une grande habitude d’être ainsi chargées. Il y a peu de pleurs, peu de cris, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de souffrances. Mais ici, la guerre on n’y peut rien. Alors tout autant être résigné.

Dans l’ensemble du film la caméra de Wang Bing est rarement immobile, à l’image de ces peuples en fuite. Dans le camp du début, elle panote souvent rapidement pour suivre une personne, un enfant ou une jeune femme. Sur le chemin boueux de la dernière séquence, elle suit le groupe, portée à l’épaule. Il n’y a que la nuit où elle semble enfin trouver une certaine stabilité. La nuit, la guerre laisse-t-elle enfin aux exilés une sensation de sécurité ? Une sécurité qui ne peut être qu’illusoire…

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A COMME ADOPTION

A COMME ADOPTION

Nos traces silencieuses de Sophie Brédier et Myriam Aziza

Que signifient toutes ces traces que nous portons sur notre corps, ces cicatrices souvent indélébiles d’accidents passés, de brulures, de morsures, d’opérations ? Peuvent-elles nous aider à retrouver le passé, à comprendre tout ce qui a pu être effacé de notre mémoire ? La cinéaste est une d’origine coréenne, adoptée en France à l’âge de quatre ans. Devenue adulte, elle veut savoir. Quelle était sa vie en Corée avant son adoption. Etait-elle orpheline ? A-t-elle été abandonnée par ses parents ? Pour quelles raisons ?

La partie de son enquête qui constitue le film se déroule en France. Elle ne partira en Corée qu’une fois avoir recueilli suffisamment d’éléments pour reconstituer son propre passé. Mais ce voyage, nous ne le verrons pas. Dans le fond, ce serait un autre film.

L’enquête menée dans Nos Traces silencieuses se déroule en grande partie avec les parents adoptifs de la cinéaste, mais aussi avec un couple d’amis coréens qui, bien que vivant en France peuvent évoquer avec précision les conditions de vie en Corée du temps de la petite enfance de la cinéaste. La trame narrative du film consiste donc à confronter la mémoire de la cinéaste avec les dires de ses interlocuteurs. Sa mère évoque l’orphelinat où elle vivait avant l’adoption. Mais la cinéaste se souvent, elle, de son père avec qui elle vivait avant l’orphelinat. A-t-elle été abandonnée ? Pour des raisons économique, de pauvreté ? Ou bien, hypothèse à laquelle elle semble se rallier, son père vivant avec une nouvelle femme ayant elle-même des enfants, celle-ci ne voulait pas garder dans sa famille, cette fille qui n’était pas la sienne.

Quoi qu’il en soit, l’intérêt du film ne porte pas vraiment sur la réalité d’une ou l’autre de ces hypothèses, mais bien plutôt sur cette démarche personnelle qui questionne, à partir de son cas particulier, la signification de l’adoption.

Dans son enquête sur les traces qu’elle porte sur son propre cops, la cinéaste rencontre un ancien déporté qui a fait effacer le matricule qui était tatoué sur son bras. Depuis il porte toujours sur lui , dans son portefeuille, le bout de peau qui lui a été enlevé et sur lequel on peut lire le numéro. La cinéaste elle a une trace de brulure sur la cuisse, trace indélébile de ces quelques années où elle a vécu en Corée dans sa première famille.

 

 

 

 

E COMME ENFANTS CACHES

La Passeuse des Aubrais, film de Michaël Prazan, 2016.

Partir d’une histoire personnelle, intime, pour accéder à la grande histoire, celle des peuples et des nations. Pas seulement pour l’inscrire dans un contexte historique, ou lui donner une portée qui aille au-delà du cas particulier, mais plus simplement pourrait-on dire, pour lui reconnaître son sens véritable, ce que le singulier peut avoir d’universel. Cette démarche a souvent été celle de documentaires autobiographiques, faisant d’une vie unique un signe dans lequel il n’est sans doute pas possible que tous les spectateurs se reconnaissent, mais qui leur permet d’accepter ce qui peut leur être étranger, par la connaissance et aussi par l’émotion.

Le film de Michaël Prazan, La Passeuse des Aubrais, est une réflexion sur la vie de son père. Un père dont il nous dit quelle était sa relation affective avec lui. Mais aussi la perception de ce que son vécu a de dimension historique. Ce père est en effet un « enfant caché ». Pendant la guerre il a échappé à l’extermination des juifs par les nazis grâce à des français qui l’ont recueilli et caché. A six ans, il a franchi la ligne de démarcation grâce à une « passeuse» qui mettait sa propre vie en péril pour pouvoir le mettre en sécurité, lui et sa sœur. Un passé qui ne laisse pas le fils indifférent.

Le film est organisé en deux parties distinctes, bien qu’au fond il s’agisse bien d’un seul et même développement de la même problématique. La première partie est consacrée aux enfants cachés. Partant du cas du père du réalisateur, il s’agit d’appréhender leur vécu, douloureux, et leurs conditions de survie, problématiques, dans le passage de la ligne de démarcation. Après la libération, ils se retrouvent dans leur grande majorité (leur nombre est estimé à environ 50 000) orphelins, leurs parents ayant été déportés et assassinés dans les camps nazis. Par qui sont-ils recueillis ? Un orphelinat, une association juive ? Trouvent-ils une nouvelle famille ? Le père du réalisateur évoque ce couple, son « pépé » et sa « mémé » dont il est littéralement arraché à la libération pour rejoindre des membres éloignés de sa famille. Le cinéaste cite alors Le Vieil Homme et l’enfant de Claude Berri, des images joyeuses qui contrastent avec les moments douloureux vécus par tous ces enfants.

La deuxième partie pourrait être un hommage à ces couples, souvent âgés, qui se sont occupés parfois avec beaucoup d’amour, de ces enfants cachés et de ceux qui, non sans péril, les ont fait passer en zone libre. C’est sur cette problématique du passage qu’elle va se focaliser sous la forme d’une enquête particulière. Qui était cette femme qui conduisit le père du réalisateur et sa sœu en zone libre, au nez et à la barbe des allemands et de la police française pourrait-on dire. Quelles étaient ses motivations ? L’interprétation du père du cinéaste est catégorique. Cette femme, selon lui, était de mèche avec les allemands à qui elle devait remettre les enfants. Au dernier moment, elle se serait ravisée et les aurait sauvés en renonçant à les dénoncer.

Cette interprétation ne satisfait pas le cinéaste qui va alors donner à son enquête une tonalité presque dramatique, insistant beaucoup sur les zones d’ombre qui lui semblent subsister dans le récit de son père. Il finit par retrouver la « passeuse » qui accepte de témoigner devant la caméra. Elle garde un souvenir particulièrement vif de cette journée qui constitue un acte héroïque resté anonyme, comme bien d’autres sous l’occupation. Elle n’avait en fait aucun lien avec la gestapo ni avec ce collaborateur qui traquait les juifs pour les dénoncer, voire les assassiner lui-même. Le fil évoque son procès et sa condamnation à mort à la libération. Quant à la passeuse, elle  retrouvera après bien des péripéties cet enfant qu’elle a sauvé. Cette rencontre sera pour elle la récompense méritée des risques qu’il lui a fallu alors prendre.

En fin de compte, le film de Michaël Prazan met en évidence les incertitudes de la mémoire. Les récits de son père et de la passeuses sont si différents quant à leur signification réelle. Toujours est-il qu’il reste indispensable pour que les enfants cachés de la guerre soient évoqués au grand jour et que les passeurs qui les ont sauvés ne soient pas oubliés.

La Passeuse des Aubrais a reçu le Prix du jury professionnel et le Prix des jeunes journalistes IJBA au festival international du film d’histoire de Pessac 2016.

T COMME TADMOR

Tadmor de Monika Borgmann et Lokman Slim, 2016.

 Est-il possible de filmer la vie dans les prisons ? De montrer comment supporter la privation de liberté et l’enfermement ? Les spectateurs peuvent-ils se mettre à la place des prisonniers, ressentir comme eux cette réalité, totalement étrangère à ceux – le plus grand nombre, heureusement – qui ne l’ont pas connue ? Un certain nombre de films (comme Etre là de Régis Sauder ou César doit mourir des frères Taviani) ont fait le pari de pouvoir appréhender le monde carcéral et de le donner à voir sans faux-semblants et sans préventions. Néanmoins, la prison reste toujours un monde à questionner. Comment y sont traités ceux qui doivent, malgré tout, rester des êtres humains ? Dans un pays démocratiques, les droits de l’homme ne sont pas abolis entre les murs de la prison. Mais qu’en est-il dans une dictature ? Peut-on seulement imaginer un fragment de l’enfer qu’y  connaissent ceux que le système ne considère plus comme des hommes ?

Après S 21, le centre d’extermination mis en place par les Khmers rouges filmé par Rithy Panh, voici Tadmor – nom arabe de Palmyr – la prison réputée, si l’on peut dire, comme étant la plus dure de la Syrie et du régime des Assad. S’il n’est pas possible – à l’évidence – qu’une caméra puisse pénétrer à l’intérieure de ce type de prison, reste-t-il une possibilité de recueillir la parole de ceux qui y ont séjourné et qui en sont revenus. Comment faire le récit de l’horreur, de la torture devenue quotidienne, de la déshumanisation ? Quelles images en proposer ? Est-il seulement possible d’en proposer ?

Tadmor n’est pas un film sur la mémoire. Ceux qui ont y ont été emprisonnés, et qui vont affronter la caméra,  ne peuvent rien oublier de ce qu’ils y ont vécu, quelle que soit la durée de leur enfermement.  Ils ne veulent pas non plus simplement témoigner de ce qu’il a d’inacceptable. Mais ils ont besoin – pour eux-mêmes, pour leur survie toujours à conquérir, ou à reconquérir – de mettre en parole leur vécu – ce vécu en soit invivable, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de vivre, qu’on ne peut pas imaginer vivre. Le recours à la parole peut bien sûr être compris comme un exorcisme. Il a peut-être plus profondément le sens de l’affirmation de l’humanité et donc de la liberté comme caractéristique fondamentale de l’humanité, de la qualité d’homme. Une parole qui ne se veut pas libératoire – ou libératrice. Parce que ces hommes privés de liberté sont malgré tout resté libres, parce qu’ils sont restés des hommes, malgré la volonté de leurs bourreaux de ne plus les considérer comme des hommes. Revenus de Tadmor, ils peuvent dire la liberté, en mettre en mots, des mots qui la rendent plus précieuse que jamais, pour tous les hommes, sous tous les régimes, en dehors même de toute référence historique. C’est pourquoi d’ailleurs Tadmor n’est pas un film d’histoire. C’est un film de philosophie.

En 2011, d’anciens prisonniers libanais de Tadmor, ont saisi l’occasion du déclenchement de la révolution contre le pouvoir d’Assad pour solliciter deux cinéastes afin de faire entendre cette parole de liberté. Et le film va dans une de ses parties en effet les écouter parler de ce vécu passé mais qui est pour eux toujours un présent. Assis sur une chaise face à la caméra, en chemise blanche, ils racontent dans le détail, sans colère, sans haine dirait-on, posément, presque calmement. Ils décrivent les sévices, les actions des gardiens à leur encontre, les coups, les blessures infligées, physiquement et moralement, les insultes et invectives, tout ce qui simplement conduit la majorité de ces prisonniers à la mort. Parfois ils se lèvent de leur chaise, pour montrer plus précisément comment cela se passait. Une démonstration en quelque chose, mais dont nous voyons bien qu’elle est véritablement sans commune mesure avec ce qu’était la réalité.

Le film cependant n’en reste pas à faire entendre cette parole. Il va mettre en œuvre des actions. Des actions qu’il ne faut pas comprendre comme des reconstitutions – l’enfer ne se met pas en scène. Les anciens prisonniers de Tadmar « jouent » Tadmor. Ils le mettent en actes comme ils l’ont mis en mots. Ils incarnent Tadmor devant la caméra parce qu’ils l’ont vécus dans leur corps. Ils ne miment pas la douleur, la souffrance, ils la rendent présente aux yeux du spectateur, par la seule présence de leur corps se courbant sous les coups et les insultes des gardiens. Ces séquences sont bien évidemment chargées de très fortes émotions. Mais elles ne cherchent pas à apitoyer. Ni non plus d’ailleurs à faire se révolter le spectateur. Mais elles nous disent avec la plus grande force que la liberté est un bien inaliénable. Quelles que soient la folie et la cruauté des hommes, il faut croire qu’elle finit toujours par triompher.

Tadmor a été diffusé en compétition documentaires au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, novembre 2016.