L COMME LYNCH DAVID

David Lynch, the art life de Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm

Vous connaissez David Lynch cinéaste. Vous avez adoré ou vous avez été déconcerté par Elephant man ou Mulholland Drive. En tout cas vous reconnaissez qu’il s’agit d’un cinéaste qui ne peut pas laisser indifférent. Vous êtes donc curieux d’en savoir plus sur sa personnalité, sur sa conception du cinéma, sur les étapes de sa vie, sur sa formation. Tout savoir sur lui si c’est possible. D’où l’intérêt que peut présenter le film portrait que lui consacre trois documentaristes, Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm.

Vous ne saviez peut-être pas que David Lynch était peintre, comme il est d’ailleurs aussi photographe et musicien. Un artiste complet en somme, connu et reconnu pour ses œuvres plastiques. Une œuvre qu’il a entrepris bien avant de devenir cinéaste. Et qu’il poursuit tout au long de sa vie. Même lorsqu’il se lance dans le cinéma. Aujourd’hui encore donc. C’est d’ailleurs ce que nous montre le film.

The art life, ce n’est pas la vie du cinéaste, c’est la vie du créateur. Le film s’arrête au moment où il part à Los Angeles pour apprendre le cinéma. Et il ne nous présente des extraits que de ces toutes premières réalisations, courtes bien sûr, The alphabet, une animation et The Grandmother qui date de 1970. De quoi nous donner envie d’une suite, qui entrerait plus directement dans la création cinématographique.

Le dispositif du film est sans surprise, particulièrement efficace dans sa simplicité. Deux plans qui l’encadrent pratiquement nous montrent Lynch devant un micro dans ce qui doit être un studio d’enregistrement. Et effectivement il commence à parler. Mais ce qu’il dit, ce qui est ainsi enregistré, ne nous sera restitué tout au long du film qu’en voix off. Les images nous montrant, en dehors des images d’archives le plus souvent en noir et blanc, Lynch aujourd’hui dans son atelier où il travaille, manipulant peinture, colle et pinceaux, ciseaux, burins et autres instruments. Un travail long, précis, calme, sans effusion, comme sa voix d’ailleurs, presque monocorde, qui ne recherche en tous cas aucun effet oratoire. Une grande sérénité donc. Ce que confirme l’image récurrente du film, Lynch assis dans un coin de l’atelier, vu donc avec tout le peu de recul possible dans une pièce, fumant tranquillement sa cigarette. Et nous regardant. Ou peut-être ne regarde-t-il pas vraiment la caméra, mais son travail ou ce qui l’inspire, qu’il est le seul à voir. Et puis, pour souligner encore cette vie tranquille, une petite fille, sa propre fille, est assis là, à sa table de travail, tout aussi occupée que lui.

Dans la bande son, Lynch retrace donc la partie de sa vie le conduisant au cinéma, sa jeunesse, ses années d’études, ses rencontres, les artistes qu’il côtoie, ses amis, sa première femme, les villes dans lesquelles il s’installe. Les moments heureux comme ceux qui qui se révèlent plus noirs. Le tout avec beaucoup de détails, de précisions. Un vrai travail de biographe.

Ce film n’est-il alors rien d’autre qu’une autobiographie qui n’ose pas s’affirmer comme telle ? Lynch est présent du début à la fin, quasiment seul à l’image ou du moins il est bien le personnage central, ce que souligne d’ailleurs un nombre important de gros plans sur son visage. Et il occupe entièrement la bande son, par son récit bien sûr, mais aussi par la musique dont il est en partie le compositeur. Son récit en première personne est rétrospectif et suit un ordre chronologique. Et s’il n’est pas officiellement le réalisateur du film, peut-on penser qu’il n’en est pas quelque part l’auteur ? A l’évidence il ne peut être que l’auteur du matériau biographique mobilisé. Mais bien plus, peut-on imaginé qu’il ne soit en rien intervenu dans le choix des archive et surtout dans le filmage dans son atelier. Et si David Lynch, the art life peut être considéré comme un film lynchien, n’est-ce pas tout simplement parce que c’est un film de David Lynch ?

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C COMME CALABRE

Un paese di calabria de Shu Aiello et Catherine Catella

Depuis que Lampedusa est devenu tristement célèbre, on connait bien les risques que prennent tant de réfugiés pour essayer d’atteindre par la mer, sur des embarcations souvent bien rudimentaires, les rives de l’Europe. On sait aussi que l’Italie est en première ligne dans cette tentative de survie qui conduit souvent à la mort. Mais que deviennent ceux qui arrivent à surmonter l’épreuve et qui se retrouvent démunis de tout sur une plage qui n’a rien d’un paradis estival. Comment sont-ils accueillis, alors que l’on sait aussi que bien des pays en Europe mettent en œuvre des moyens considérables pour les empêcher de rentrer chez eux ou les refouler. En Calabre ce n’est pas le cas et la réussite de l’intégration des immigrés dans un village de la région est exemplaire et ne devrait faire que des émules.

Riace, en Calabre donc, est un village qui, comme beaucoup d’autres,  se désertifiait petit à petit mais inexorablement. Jusqu’au moment où le projet d’un maire de gauche va tout changer. Puisqu’il y a tant de maisons abandonnées, tant de logements disponibles, pourquoi ne pas les offrir à ces réfugiés qui aboutissent sur la côte  sans savoir où aller, sans aucune perspective d’avenir. Un élan humaniste certes, mais qui peut aussi renvoyer à un calcul économique. Dans un premier temps ce sont 200 réfugiés kurdes qui sont accueillis. Et c’est tout le village qui va en profiter. Car cet afflux d’une population nouvelle est un stimulant non négligeable pour l’économie locale. Les commerces ouvrent à nouveau. L’école et l’église ne désemplissent pas. Et si beaucoup de ces nouveaux arrivant (après les kurdes c’est de pratiquement tous les pays en guerre, de l’Afghanistan à l’Erythrée qu’ils sont originaires) ne sont ici que de passage, espérant gagner d’autres régions de l’Europe plus riches, certains restent, s’installent, trouvent du travail et contribuent à faire revivre toute une région qui semblait condamné par la marche de l’histoire.

Le film de Shu Aiello et Catherine Catella n’hésite pas à nous montrer la vie de ce village depuis la mise en place de ce projet sous un jour entièrement positif. Ce qui peut très bien se comprendre dans le contexte géopolitique actuel plutôt tourné vers le repli sur soi, quand ce n’est pas l’intolérance et le racisme. Les images d’une beauté toute touristique abondent tout au long du film. Les premiers arrivant qui sont restés ont trouvé du travail, parlent parfaitement italien et se sont fait des amis parmi les autochtones. Les fêtes sont des plus joyeuses et le mélanges des cultures et des couleurs y est éclatant. De longues séquences sont consacrées à la vie de l’église. Un baptême d’abord d’une petite fille noire dont la marraine est, elle, italienne. Puis une cérémonie, dans une église pleine à craquer, où un africain et une jeune afghane sont appelés à prier dans le micro dans leur langue respective. Le film montre aussi l’école où une enseignante bien sympathique crée du lien avec des enfants de tout âge et de toute origine et leur apprend à parler italien. Un bel exemple de vivre ensemble malgré le moment où, ici comme ailleurs, une querelle éclate entre les jeunes. Mais la maîtresse réussit rapidement à rétablir le calme. Bref tout se passerait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible s’il n’y avait pas la mafia.

Le maire sortant a osé dénoncer ses agissements et du coup le renouvellement de son mandat est en bute à une forte opposition dont l’origine ne fait pas de doute même si le film ne la nomme pas explicitement. Le film donne longuement la parole au père du maire – qui en fait un éloge sans nuance – et ignore l’opposition, même si la caméra ne peut éviter de faire entrer dans le cadre les affiches qui prolifèrent dans le village. Cette bataille politique est la partie la moins convaincante du film car traitée de façon bien univoque. Les cinéastes évitent systématiquement le débat, ce qui peut se comprendre dans leur projet. Mais les arguments en faveur de l’accueil des réfugiés sont eux aussi passés sous silence. Du coup, le film perd un peu de son pouvoir de conviction. Reste qu’il est quand même réconfortant de voir que les réfugiés ne sont pas partout objet de haine et de rejet.

 

F COMME FABLE

La cigale, le corbeau et les poulets de Olivier Azam

Voici une fable de notre temps. Une fable qui vous fera rire, par moments. Une fable qui pourra aussi vous révolter, par moments. Ou qui provoquera quelques haussements d’épaule. C’est selon. Une fable en tous cas, qui dénonce avec les armes du cinéma les incompétences du pouvoir politique.

La fable concerne l’affaire des balles de 9 mm envoyées par courrier – anonyme bien sûr – à certains hommes politiques et en particulier au chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy. Une plaisanterie peut-être. De mauvais goût sans doute. Mais en période de risques d’attentats, la menace est prise au sérieux – menace de mort évidemment – et le pouvoir ne pouvait pas rester inactif et traiter l’affaire par l’indifférence, voire le mépris. S’engage alors une course contre la montre, où l’Elysée – qui n’aime vraiment pas être tenu en échec, comme ne manque pas de le souligner les médias – va mobiliser les gros moyens pour démasquer cet outrecuidant corbeau.

Le film nous amène donc sur le lieu de la fable, un petit village de l’Hérault, Saint-Pons-de-Thomières, qui va être investi par 150 policiers dont la brigade antiterroriste. Mais pourquoi ce village-là, et pas un autre du même département, puisque il est facile de comprendre que les lettres en sont issues. Elles sont en effet signées « Cellule 34 », l’Hérault donc, comme les experts du renseignement l’ont très vite compris !  Et d’ailleurs il existe à Saint-Pons un bureau de tabac, qui est en même temps une « librairie régionaliste », La Cigale, qui a tout l’air d’être un repère de gauchistes qui passent leur temps à envoyer des lettres – pas anonymes celles-là, aux élus du coin et au-delà, pour dénoncer les injustices, les mensonges et les abus de toutes sortes. Bref tout ce qui menace la véritable démocratie. Et puisqu’il faut trouver au plus vite les coupables, il ne fait plus de doute que cette cigale-là s’est transformée en Corbeau.

Le film va donc nous présenter les habitants de Saint-Pons qui fréquentent assidument la Cigale, à commencer bien sûr par le propriétaire des lieux, buraliste de son état, Pierre Blondeau, chef supposé de la cellule 34, qui a tout pour déplaire aux autorités. Grande gueule, il ne mâche jamais ses mots, même par écrit, en particulier dans la revue (artisanale) qu’il édite et qu’il distribue lui-même dans les boites à lettres de la commune, sans oublier le député-maire qui y est chaque fois – ça finit par devenir irritant – pris à parti. Aux côtés du buraliste on trouve un ancien militaire président de la maison de retraite  (son bras droit et homme à tout faire), un ouvrier à la retraite membre d’Attac, le boucher-charcutier du village garde-chasse à ses heures, un principal de collège lui aussi à la retraite, un ressortissant suisse, un plombier à la retraite (décidément ils ne sont plus très jeunes) et président du Secours Populaire. Cette joyeuse bande de vieux papys sont tous connus pour être des « rouges », donc des terroristes en puissance. Ils vont tous être interpellés un beau matin à l’aube et placés en garde à vue pour être interrogés. Et la plaisanterie dur jusqu’au moment où le corbeau est enfin démasqué, en la personne d’un « déséquilibré » qui n’a jamais mis les pieds à la Cigale.

Le film ne peut que soulever la sympathie de tous ceux qui se réjouissent de voir « les poulets » roulés dans la farine. Mais il a aussi un côté sérieux lorsqu’il retrace la lutte de ces « résistants » contre l’implantation d’éoliennes et autres menaces sur l’environnement. Ils vont même jusqu’à présenter une liste aux élections municipales et ne ménagent pas leurs efforts dans la campagne électorale. Efforts bien peu couronnés de succès en fin de compte. Le buraliste de la Cigale ne sera pas maire de la commune. Du coup le film prend un petit air de gravité qui contraste fortement avec la folle gaité avec laquelle est traitée l’affaire corbeau. Il y a même une certaine nostalgie : mais où sont les luttes de masse d’antan. Et pour finir, dernier plan quelque peu coloré de tristesse, le buraliste et son fidèle bras droit se représentent eux-mêmes en Don Quichotte et Sancho Panza.

 

I COMME INVENTAIRE DES FILMS AUTOBIOGRAPHIQUES

Walk away Renée!

Peut-on faire un inventaire des films que l’on peut considérer comme autobiographiques  (on pourrait aussi les qualifier de films en première personne et parler de cinéma du je). En excluant l’autofiction.

Premier état. A compléter bien sûr.

1 Autobiographie au sens strict (récit de vie où l’auteur, le narrateur et le personnage principal sont une seule et même personne et qui adopte une démarche rétrospective (selon les critères de Philippe Lejeune – Le pacte autobiographique)

Les plages d’Agnès, d’Agnès Varda

2 le journal intime filmé (au jour le jour donc, alors que l’autobiographie au sens strict est un point de vue rétrospectif).

Ce répondeur ne prend pas de message d’Alain Cavalier

Le filmeur d’Alain Cavalier

La rencontre d’Alain Cavalier

Irène d’Alain Cavalier

Lost lost lost de Jonas Mekas

As I was ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty de Jonas Mekas

Walden de Jonas Mekas

Réminiscence d’une journée en Lituanie de Jonas Mekas

Backyard de Ross McElwee

Time indefinite de Ross McElwee

Bright leaves de Ross McElwee

Photographic Memory de Ross McElwee

Demain et encore demain de Dominique Cabrera

Journal intime de Nanni Moretti

No sex last night de Sophie Calle

Lettres d’amour en Somalie de Frédéric Mitterrand

Diary de David Perlov

3 L’enquête personnelle. La recherche du moi, souvent dans une perspective familiale.

Histoire d’un secret de Mariana Otero

Rue Santé Fé de Carment Castillo

L’image manquante de Rithy Panh

Sablé-sur-Sarthe, Sarthe de Paul Otchakovsky-Laurens

Le Fils du marchand d’olives de Mathieu Zeitindjioglou

Agnès de-ci de-là Varda d’Agnès Varda

Retour en Normandie de Nicolas Philibert

Une jeunesse amoureuse de François Caillat

Nos traces silencieuses de Sophie Brédier et Myriam Aziza

Les Carpes remontent les fleuves avec courage et persévérance de Florence Mary.

La terre de la folie de Luc Moullet

Anatomie d’un rapport de Luc Moullet

Nich’s movie de Wim Wenders

Casa de Daniela de Felice

Scènes de chasse au sanglier de Claudio Pazienza

Dans ses bras de Naomi Kawase

Traces de Naomi Kawase

L’heure esquisse de René Allio

Sans gravité de Murielle Labrosse

Visages d’une absente de Frédéric Goldbronn

4 L’autoportrait

Journal de France de Raymond Depardon et Claudine Nogaret

Rome désolée de Vincent Dieutre

Leçons de ténèbres de Vincent Dieutre

Mon voyage d’hiver de Vincent Dieutre

Bologna centrale de Vincent Dieutre

Lettre à ma fille d’Eric pauwels

Mes films rêvés d’Eric pauwels

La deuxième nuit d’Eric pauwels

Amore carne de Pippo Delbono

Là-bas de Chantal Ackerman

News from home de Chantal Ackerman

No home movie de Chantal Ackerman

Mémoires d’un juif tropical de Joseph Morder

Mes toits et moi d’Anne Morin

Les vacances du cinéaste de Johan van der Keuken

Vacances prolongées de Johan van der Keuken

La pudeur et l’impudeur de Hervé Guibert

Tarnation de Jonathan Caouette

Walk away Renée! de Jonathan Caouette

Happy birthday Mr Mograby de Avi Mograby

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon de Avi Mograbi

Août avant l’explosion de Avi Mograbi

 

A COMME ANDES

Le mystère des lagunes, fragments andins de Atahualpa Lichy, Venezuela, 2011.

Si vous ne connaissez pas les Andes vénézuéliennes, ce film est une bonne occasion de les découvrir. Il nous offre en effet une plongée au cœur de ces hautes montagnes, avec des vues vertigineuses sur les profondes vallées, et des échappées tout près des nuages et même du ciel. Les images ont la beauté que l’on attend, n’évitant pas –comment serait-ce possible d’ailleurs – une part d’exotisme. Mais il évite de sombrer purement et simplement du côté du tourisme, car il réussit à nous faire pénétrer dans la vie des habitants de ces petits villages, de les suivre dans leur vie culturelle, en écoutant leur musiques et leurs chants, en participant presque à leurs danses et surtout à leurs fêtes, particulièrement colorées et bruyantes ! Une région reculée du monde, presque isolée, où les coutumes et traditions ancestrales restent particulièrement vivantes. Et comme aux plus belles heures du cinéma direct, celles de la trilogie de l’Île-aux-Coudres des Perrault et Brault, le film acquière une véritable portée ethnographique, sans jamais être exagérément didactique, même lorsqu’il s’agit de recueillir la parole de spécialistes.

Le film est construit de façon particulièrement ingénieuse. Si le générique nous présente, dans un texte en surimpression, la présence et la prégnance des légendes, la première séquence est beaucoup plus terre à terre. Nous rencontrons en effet l’animateur de la radio locale, seul moyen de communication dans cette région que les ondes hertziennes de la télévision ne peuvent pas atteindre. Et puis, nous le retrouvons dans sa tournée de « bibliomule », parcourant sur son animal les sentiers escarpés pour porter des livres aux enfants des villages les plus lointains. Et c’est un grand plaisir de voir la joie de ces enfants à son arrivée et leur attention dans la lecture d’un album. Nous sommes bien loin des légendes annoncées et il faudra attendre les dernières séquences du film pour aborder directement ce « mystères des lagunes » du titre. Entre temps nous aurons écouté beaucoup de chants et de musiques, surtout du violon, nous aurons assisté à la fête de la Saint Isidore et à celle de la Saint Benoit où les innombrables danseurs et musiciens, habillés comme la statue du Saint, ce sont passé le visage à la suie pour être noir comme lui. Tout cela et surtout la longue séquence de cette fête qui prend des dimensions inimaginables dans nos campagnes, nous conduit à petit pas vers cette évocation finale des lagunes de haute montagne et des croyances qui s’y rattachent. Le calme de l’eau après la furie de la multitude d’explosions de poudre qui scandent la fête. Pourtant les eaux des lagunes  ne sont pas vraiment dormantes.

Ce film est accessible en VOD sur Viméo. Un bonne occasion de faire des découvertes surprenantes.

I COMME INCIPIT (Vincent Dieutre)

Rome désolée de Vincent Dieutre.

Le premier plan du film. Un plan fixe. Long. Une première image. Une image sombre. Une image de nuit. Avec des lignes de lumière quand même. Des éclairages. Des néons qui se perdent dans la profondeur de champ. Et puis de cette profondeur – un fond qui n’est pas à l’infini quand même – arrivent deux phares, deux yeux, deux trouées lumineuses, qui viennent vers nous. Premier mouvement dans ce plan fixe. Nous qui sommes là, en attente. On finit par deviner que nous sommes sur un quai. Train ou métro. Avec quelques hommes qui attendent. Qui font les cent pas sur le quai en attendant. Des hommes dont on ne voit que le pantalon. Puis le train – parce qu’il s’agit bien d’un train – vient s’arrêter devant la caméra posée sur le quai. Une entrée en gare calme, sans rien d’agressive. Les trains ne foncent plus sur les spectateurs de cinéma.

         On ne distingue guère la descente des passagers du train, mais peu à peu le quai devient animé, encombré même, une foule de voyageurs, qui se pressent, de croisent, les uns s’éloignant de la caméra toujours fixe, les autres s’en rapprochant pour la dépasser et disparaître dans son dos. Le cadrage ne permet pas de voir les visages. Anonymat

         C’est le début d’un voyage – ou son terme. L’annonce d’un départ, ou un point de chute. La voix est claire, contrastant avec la noirceur de l’image. Elle définit un trajet, un itinéraire. Pourtant tout le film se passera dans la même ville : Rome.

 

A COMME AMOUR

A COMME AMOUR

Si l’amour est sans doute le thème le plus traité par le cinéma de fiction (l’amour sous tous ses aspects, même si en fin de compte les films peuvent se résumer le plus souvent par la simple formule « l’amour toujours »), qu’en est-il du cinéma documentaire ? Peut-il explorer d’autres voies que la simple enquête à visée plus ou moins sociologique ou psychologique ? De l’observation méticuleuse des manifestations d’amour à l’évocation nostalgique de ses propres aventures amoureuses, bien des films montrent que c’est possible. Et le sentiment amoureux en sort le plus souvent magnifié, le regard chaleureux porté sur lui ne lui faisant nullement perdre son mystère.

Illustration par quelques exemples choisis.

1 – La dimension autobiographique d’abord. Le plus souvent dans un regard rétrospectif. Le souvenir des moments du bonheur passé. Une évocation nostalgique donc mais qui montre aussi que les sentiments ont une deuxième vie dans les souvenirs.

  • Jaurès de Vincent Dieutre, 2012.

Pendant tous ces mois où il venait passer la nuit avec Simon dans l’appartement de Jaurès, la station de métro, Vincent faisait des images prises depuis la fenêtre de l’appartement. Les rues, les voitures, les passants, le métro, un immeuble en face, et surtout le canal en contrebas.

Ces images, Dieutre n’en fera un film qu’après sa séparation d’avec Simon, à la fin d’un amour vécu comme grandiose, le plus fort, le plus beau qu’il ait connu. Un bonheur qui ne pouvait pas ne pas s’achever un jour. Ce jour-là, cette fin, ouvre le temps du film.

. De l’homme aimé, il n’y a pas d’image. Du bonheur non plus en définitive. Il s’incarne seulement dans ces quelques vers repris plusieurs fois dans le film :

« S’il est vrai Simon que tu m’aimes

Et j’entends que tu m’aimes bien

Je ne crois pas que les rois même

Aient un bonheur pareil au mien. »

  • Une jeunesse amoureuse de François Caillat, 2011.

Un itinéraire amoureux, du merveilleux premier amour jusqu’au drame de l’amour devenu enfin adulte. Le récit cinématographique des amours de jeunesse quelques 30 ans après, en  filmant les lieux où ils ont été vécues. Se dessine ainsi une géographie parisienne des amours, du pont de Bir-Hakeim à la place Gambetta, du jardin du Luxembourg au Marais. Caillat filme les rues, les immeubles, les portes, les fenêtres des appartements qu’il a successivement occupés avec ses amoureuses. Et il alterne ce matériau avec des photos, des films en super-8 tournés à l’époque, et surtout les lettres qu’il a reçues, en grand nombre, chaque fois que, dans son aventure amoureuse, le couple vivait des moments de séparation. Les photos sont plutôt floues, refilmées en 8 mm. Les personnages, le cinéaste et ses amoureuses, sont peu reconnaissables. La qualité des films « amateurs » contrastent aussi avec les images réalisées aujourd’hui. Les couleurs sont presque passées. Le temps a fait son œuvre.

Restent les lettres, pieusement conservées. Nombreuses dès la première rencontre, avec un leitmotiv : je t’aime. Mais aussi de belles formules que le cinéaste prend plaisir à répéter. Il filme le texte en gros plan, promenant sa caméra sur le texte, rapidement, n’isolant que quelques mots ou expressions. Des amours enfouies dans le passé mais qui revivent le temps d’un récit filmique.

2 – Puis les amours de tout le monde. Les amours de tous les jours. Marqués par la banalité sans doute. Mais toujours authentiques devant le regard attentif et participant du cinéaste.

  • Amour rue de Lappe, Denis Gheerbrant, 1984.

Rue de Lappe, en plein cœur de Paris, près de La Bastille. Une petite rue, où les immeubles sont plutôt délabrés. Une rue pas très commerçante, mais il y a plusieurs cafés, des bistrots qui foisonnent de vie et où se retrouvent les habitués, habitant le quartier essentiellement.

Les Parisiens que Gheerbrant rencontre dans les cafés, il les retrouve, certains du moins, chez eux, dans leur intimité, en couple ou seul. Se construit ainsi une série de portraits mêlant vie sociale et vie personnelle où le thème de l’amour revient sans cesse. De l’émoi du premier baiser à la complicité du couple de vieux mariés, en passant par ces deux homosexuels qui ont lu dans les cartes du tarot la solidité de leurs sentiments, ce sont toutes les facettes du vécu amoureux qui sont ainsi évoquées en toute simplicité, sans fausse pudeur et sans effet littéraire. Bien sûr, la majorité de ceux qui fréquentent les bistrots de la rue ne sont plus toujours très jeunes. Leurs propos sont parfois empreints de nostalgie. Mais aucun n’est tourné vers le passé. C’est à leur vie présente qu’ils sont attachés, sans regrets particuliers, pour profiter autant qu’ils le peuvent des plaisirs de la vie.

3 – L’amour adolescent, vu par les adultes, les parents. Une mère par exemple. Un premier amour, le temps de vacances dans le midi ensoleillé. Un amour qui devra se terminer à la rentrée.

  • 800 kilomètres de différence, Claire Simon, 2001.

Une représentation romantique de l’adolescence comme moment du rêve et peut-être de l’illusion. Manon, lycéenne parisienne de 15 ans, passe ses vacances dans un petit village du Var avec sa mère, la cinéaste Claire Simon. Le film est donc d’emblée situé dans le cadre d’une histoire familiale. S’il raconte l’aventure amoureuse de Manon avec Greg, apprenti boulanger chez son père dans le village, c’est précisément à travers le regard de cette mère cinéaste qui prend un plaisir évident à filmer le visage de ce jeune garçon et surtout celui de sa propre fille, épanouie par le soleil des vacances et la rencontre amoureuse.

Outre la distance géographique indiquée dans le titre, bien des choses distinguent les deux jeunes amoureux. Elle vit à Paris, une fille des villes ; il vit dans un petit village du Midi. Elle est lycéenne, attirée par la culture et la littérature ; il est apprenti boulanger et se passionne pour le foot et la chasse au sanglier. Elle a 15 ans, lui plus de 18. Elle vit avec sa mère (il n’est pratiquement pas question du père) ; il vit avec son père, sa mère n’étant même pas évoquée.

Tout se termine par les pleurs de la séparation, inscrite pourtant dès le début de l’aventure. Une adolescence naïve, sans doute. Mais entièrement sincère dans l’expression de ses sentiments.

4 – L’amour toujours. L’amour dont on parle entre amis. L’amour dont on aime parler, jusque tard dans la nuit. Surtout les nuits d’été où personne n’a sommeil. Des récits multiples dont on pourrait faire un film aussi long que la nuit.

  • Un peu, beaucoup, passionnément, Fabienne Abramovich, 2016

La question fondamentale : qu’est-ce que l’amour ? peut-elle avoir une réponse unique? Evidemment non ! Le film propose plutôt un ensemble d’élément vécus, de remarques ponctuelles puisées dans les expériences des uns et des autres, des couples d’amoureux qui se regardent les yeux dans les yeux, ou des amis dont chacun attend des conseils de l’autre et n’hésite pas d’ailleurs à en donner. S’élabore ainsi un petit répertoire des questions existentielles qui caractériseraient cette jeunesse amoureuse bien insouciante et d’un romantisme qu’on aurait pu croire d’un autre siècle. Comment sait-on qu’on est amoureux ? Comment sait-on que l’autre est amoureux de soi ? L’amour est-il une passion qui submerge, qui transporte, qui transforme ? Et quelle place la tendresse peut-elle y occuper ? Des questions éternelles. Mais auxquelles chacun croit pouvoir apporter sa réponse personnelle, pas forcément originale, mais sincère et donc authentique.