P COMME PLACE DE LA REPUBLIQUE.

Place de la République 30 ans plus tard de Xavier Gayan.

Retour place de la République, sur les lieux du tournage, en 1972, du film de Louis Malle. Retour place de la République pour refaire le film le film de Malle, même si, 30 ans après, on risque fort de ne pas revoir le même film. En tout cas, un retour qui n’a rien de personnel, qui n’est pas un retour sur soi, sur son passé, sa vie privée pou professionnelle, comme a pu le faire Nicolas Philibert en Normandie, sur les lieux de tournage de Moi Pierre Rivière… de René Allio dont il avait été l’assistant. Xavier Gayan lui n’a pas connu Louis Malle. Son retour sera donc purement cinématographique. Un hommage à un cinéaste.

Xavier Gayan annonce dès l’ouverture de son film reprendre la démarche de Louis Malle et affirme haut et fort sa volonté de la suivre au plus près. Mais 30 ans après, est-il possible de refaire le même film ? Pas avec les mêmes personnes. Il ne s’agit pas de retrouver celles que Malle avait interrogées en 1972. Projet impossible à réaliser évidemment. Il s’agit alors de travailler comme Malle, tout simplement pourrait-on dire, d’interroger donc des passants anonymes sur les trottoirs de la place de la République, de les aborder, de leur poser des questions, de les laisser parler sur ce dont ils ont envie de parler, de les écouter beaucoup, mais aussi de dialoguer avec eux.

L’incipit du film de Xavier Gayan reprend explicitement celui du film de Malle dont il cite les plans principaux, en particulier celui où Malle, caméra portée à l’épaule, suit un homme, pardessus sombre, cravate et chapeau, avant de l’aborder. Gayan reprend alors la phrase de Malle expliquant on ne peut plus clairement son projet : « Nous avons tourné ce film en 10 jours sur quelques mètres de trottoir Place de la République. Le principe est simple. Caméra et micro bien en évidence nous sommes entrés en conversation avec des inconnus ». Et pour que la référence  soit bien comprise, Gayan fait lire à des passants de petits textes reprenant, mais pas tout à fait à la lettre cette fois, les paroles de Malle. Et d’ajouter que ce nouveau film, réalisé en 2004, permettra de montrer les changements opérés en 30 ans d’histoire. Des changement qui ne concernent pas le lieu de tournage (la place elle aussi a sans doute pas mal changé), mais ceux qui à un moment donné, à la tombée de la nuit ou même sous la pluie, sont présents sur ses trottoirs, qui n’y font peut-être que passer, mais qui tous ont accepté de s’arrêter, de répondre à des questions, de parler d’eux, de leur vie et de leurs pensées.

Le premier intérêt du film de Xavier Gayan est donc de mettre en perspective les parisiens de 2004 et ceux de 1972 et de laisser voir ainsi les différences dont il est question dans leurs discours.

Le spectateur de 2017 (nous) sera alors plus ou moins attentif à ces marques du passage du temps, même si le film ne les souligne pas, se contentant de les inscrire dans son dispositif. Qu’est-ce donc qui est caractéristique de ce début de siècle  dans ce que des personnes rencontrées à Paris, place de la République, par un cinéaste réa      lisant un micro-trottoir ? Chacun pourra faire son propre inventaire. L’élève de BEP qui affirme sa passion pour les jeux vidéo. La dame des « beaux » quartier qui se plaint de l’insécurité régnant place de la République. Cette femme qui passe devant la caméra en parlant dans son téléphone portable. Une autre femme qui vient demander de l’argent à l’homme interviewé. Le groupe d’Algériens, des Kabyles, dont l’un d’eux avoue être sans papier. Comme cet autre Africain d’ailleurs. Et ainsi de suite. La liste dressée sera plus ou moins longue, plus ou moins précise, selon le degré de vigilance et de concentration du spectateur !

Si cette façon, quelque peu historique, d’aborder le film ne manque pas de pertinence, il en est une autre, plus cinématographique et plus originale.

Est-il possible de refaire à l’identique un film du passé, d’en reprendre purement et simplement – mais strictement – le dispositif ? Celui de Malle a l’avantage d’être simple, donc facilement reproductible. Mais est-ce bien certain ? Les techniques de prise de vue et de son, en 30 ans,  ont évidemment évoluées. Mais le film de Gayan semble ne pas en tenir compte, ou du moins fait comme si cela était négligeable. Le réalisateur s’arroge alors le droit de laisser cela de côté. Mais dans la réalisation de ces deux films, n’y-a-t-il pas quand même des différences, malgré la volonté du cinéaste de 2004 de ne pas en introduire. Des différences qui renvoient non pas aux projets des cinéastes – sur le papier ce sont les mêmes – mais à leur »patte » de cinéaste, à leur position personnelle dans leur métier et dans leur art.

Notons quand même que le matériel technique, caméra et micro, est bien moins visible à l’écran dans le film de 2004 par rapport à celui de 1972. Mais après tout, peu importe le quantitatif. Le cinéaste et son co-équipier sont bien présents à l’image lors des interviews et ne cherche nullement à dissimuler la réalité du tournage.

Ce qui peut sembler par contre plus significatif, c’est la longueur des interviews. Car il y a dans le film de Gayan beaucoup moins de ces « ratés » du micro-trottoir, ces personnes pressées ou intimidées qui fuient la caméra. Mais surtout, il y a  des séquences – en particulier la séquence finale – qui ne sont plus de simples interviews, mais de véritables entretiens.

Le jeune homme d’abord qui parle de Dieu, de sa découverte de Dieu ou plutôt de sa rencontre avec lui. La proclamation d’une foi – qui s’apparente quelque peu à la « foi du charbonnier ») faite avec insistance, mais sans agressivité, spontanément en quelque sorte. Une foi incontestablement authentique et c’est bien la durée de la rencontre qui permet cette inscription de l’authenticité.

Mais le plus significatif reste la séquence finale, longue, dramatique, d’une noirceur qui donne au film dans son ensemble une tonalité pessimiste définitive. Que le cinéaste ait choisi d’en faire le point final du film, sa conclusion en quelque sorte, ne peut pas être dû au hasard. D’autant plus que cette séquence contraste fortement avec celle où Gayan donne le rôle d’intervieweur (Malle l’avait fait dans son film) à un des interviewés, cet africain qui va border les femmes en interpellant leur intimité (portent-elles un string). Séquence hautement comique, burlesque. Les gros plans sur le visage de la femme de la séquence finale sont d’une autre tournure. Malgré la réussite de ses enfants, elle parle de l’échec de ssa vie, échec total, définitif, et qui l’a conduite à une tentative de suicide. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle ne fait aucun geste pour essuyer celle qui coule sur sa joue. Le cinéaste laisse s’installer des silences, n’intervient quasiment plus. La séquence semble d’ailleurs très peu montée. L’intensité émotionnelle qui s’en dégage montre que nous sommes bien au-delà du micro-trottoir.

Place de la République de Louis Malle / Place de la République 30 ans plus tard de Xavier Gayan, deux films dont la confrontation non seulement nous montre les changements dans les discours – et aussi dans la vie – des parisiens rencontrés lors de deux micro-trottoir réalisés à 30 ans d’intervalle, mais surtout elle nous dit que c’est le cinéma qui a changé. On ne peut pas dire que le film de 2004 soit plus profond que celui de 1972, ce qui ne rendrait pas justice au travail de Malle. Mais il n’en apparaît pas moins qu’il n’est plus possible pour un cinéaste du XXI° siècle de faire un film, un documentaire surtout, sans s’engager. Car la noirceur, le côté nocturne, crépusculaire presque du film de Gayan est une véritable prise de position. Le début du XXI° siècle ne serait-il pas en fait la fin d’une époque ?

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I COMME INCIPIT (Louis Malle)

Place de la République de Louis Malle (1972)

La première séquence du film qui nous plonge aussitôt au cœur de l’objet du film et du projet du cinéaste.

Elle nous dit qu’il s’agit de filmer des gens, des passants, des anonymes, pris au hasard sur un trottoir, de les aborder directement et leur poser des questions. De commencer donc un dialogue, qui pourra très bien faire long feu, mais qui pourra aussi se développer, s’approfondir, enclencher une véritable rencontre.

Elle nous dit aussi comment ce projet sera réalisé, comment le cinéaste entend filmer, sans jamais se cacher ou  essayer de se dissimuler. Louis Malle sera donc très présent dans le film, comme les autres membres de son équipe. On verra souvent la caméra, un micro tenu à la main ou une perche et les techniciens, collaborateurs du cinéaste. Le film inclut donc le filmage du dispositif du micro-trottoir qui est utilisé, un dispositif qui n’a rien à voir avec la pratique de la caméra cachée. Il ne s’agit pas de voler des images. Et même si à l’époque de la réalisation du film le problème du droit à l’image personnelle ne se posait pas avec la même acuité qu’aujourd’hui, il est clair que pour un cinéaste filmer des personnes renvoie nécessairement à une déontologie, voire à une éthique. Et cela, cette première séquence le proclame clairement.

Donc nous sommes dans un lieu passant, un lieu urbain, une rue ou une place. La caméra est placée au cœur de la foule, des hommes et des femmes pressés, que nous n’avons guère le temps d’identifier, ou de reconnaître. Ils entrent dans le cadre pour en sortir presque instantanément. Car il ne s’agit pas d’un plan d’ensemble. Le cadre est particulièrement serré, au plus près des visages. Choix paradoxale pour nous donner l’impression de la foule. Ou alors il faudrait multiplier les plans, filmer cette foule sous des angles différents, pratiquer le montage rapide et ne proposer que des plans brefs. Ce n’est pas le choix de Malle. La sensation de  foule, c’est le mouvement dans le cadre qui la donne. Et la caméra qui elle-même n’est pas fixe mais bouge beaucoup.

Mais nous nous rendons bientôt compte qu’il y a un objectif précis à ce filmage qui n’est en fin de compte pas du tout laissé au hasard. Le premier élément distinct est le hurlement d’une sirène (ambulance ou police ?). Un son qui se dégage du brouhaha intense de la rue et qui semble introduire l’image, un gros plan sur un personnage, un homme en costume sombre, cravate et chapeau. Un  homme que l’on va suivre – et l’on voit effectivement la caméra qui le suit portée à l’épaule- et qui est donc filmé de dos. Il  marche au milieu de la foule et semble comme porté par elle. Il s’arrête pour traverser une rue à un passage piéton, semble hésiter à s’engager sur la chaussée, se glisse enfin entre les voitures  qui se sont arrêtées, reprend sa marche sur le trottoir.

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C’est à ce moment-là, que le cinéaste choisi de faire irruption dans l’image, d’aborder l’homme qui s’arrête de marcher puisqu’on lui adresse la parole. Pourtant il ne relève pas la tête vers son interlocuteur. Il fait répéter ce que celui-ci vient de dire. « Vous vous êtes aperçu  qu’on vous filme depuis un quart d’heure »? ». L’homme ne semble pas surpris. Non il n’a pas fait attention à la caméra. Malle (car c’est bien lui qui est ainsi présent dans son film) pose les premières questions. «  Vous êtes du quartier » ; « Etes-vous parisiens ». L’homme répond chaque fois par la négative. Un simple mot. Cette première rencontre n’est pas particulièrement fructueuse au niveau du discours. Mais cela fait aussi partie du projet du film.

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On peut alors passer au générique, sur d’autres images, des femmes et un enfant qui dialoguent entre elles en espagnol tout en marchant. Le film a débuté sans transition. En fait, il n’y a pas de générique au sens habituel du terme puisqu’il n’a rien d’écrit sur l’écran. Le générique de Place de la République est entièrement oral. C’est la voix de Malle qui énumère, en off, les membres de son équipe. Il n’en reste d’ailleurs pas à cette dimension banale puisqu’il précise le sens qu’il donne au film, la rencontre avec des parisiens et la présence du cinéaste qui assume pleinement son statut d’auteur.

« Nous avons tourné ce film en 10 jours sur quelques mètres de trottoir Place de la République. Le principe est simple. Caméra et micro bien en évidence nous sommes entrés en conversation avec des inconnus ».

Un incipit qui souligne de façon éclatante la modernité de Malle documentariste.

La série Incipit :

I COMME INCIPIT (Wang Bing) Les trois soeurs du Yunnan

I COMME INCIPIT (Vincent Dieutre) Rome désolée 

F COMME FORBACH

Retour à Forbach de Régis Sauder.

Retour à Forbach est un film enquête. Une enquête double en fait. Une enquête sur une ville, sur son histoire de ces 30 dernières années. Une ville sinistrée, une ville mourante, depuis la fermeture des mines de charbon. ET une enquête personnelle, où il y a une grande part d’autobiographie, même si l’auteur, le cinéaste, ne prend pas sa vie comme sujet du film, donnant plutôt à la ville cette place. Mais l’histoire de la ville n’a ici de sens que parce qu’elle est inscrite dans cette histoire personnelle. « J’ai quitté Forbach, mais Forbach ne m’a jamais quitté. »

La ville c’est donc Forbach, Moselle, Lorraine. Une ville qui a vécu du charbon. Qui a prospéré grâce au charbon. Des ressources minières qui ont enrichi certains des habitants de la ville. Mais pas tous. Le film rappelle ce qu’on aurait tendance à oublier, que ceux qui descendaient au fond des mines y gagnaient juste de quoi vivre, que pour certaines familles c’était la misère, c’est-à-dire qu’on ne mangeait pas toujours à sa faim, un jour sur deux le plus souvent. Mais la fermeture des mines a ouvert une période encore plus dure. Les plus riches sont partis. Ceux qui sont restés n’avaient pas d’autres lieux où aller. Des immigrés pour la plupart. Car bien sûr, la mine demandait beaucoup de main d’œuvre. Bon marché surtout. Alors on accueillait à bras ouvert les polonais, les italiens, et même les arabes. Aujourd’hui, une habitante de Forbach a l’impression de ne croiser dans les rues que « des femmes voilées et des barbus » comme elle dit. Aujourd’hui, dans le centre-ville, les commerces fermés sont les plus nombreux et il était facile de filmer en plans fixes les rideaux de fer baissés ou les devantures où les panneaux à louer sont là pour la forme. Personne n’achète ni ne prend le risque de louer. Aujourd’hui, la ville vote en majorité pour le Front National. Et cela est plus particulièrement une source d’inquiétude pour le cinéaste.

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Régis Sauder est donc né à Forbach. Il y a vécu sa jeunesse, l’école jusqu’au lycée. Il garde des souvenirs précis, comme ce passage à tabac par des « camarades » dans le gymnase du collège qu’il raconte en voix off. Aujourd’hui il filme cette ville qui a beaucoup changée depuis qu’il l’a quittée. La cité ouvrière où les mineurs étaient logés a été rasée. Et la maison familiale doit être vendue puisque les parents ne sont plus là. Le cinéaste filme aussi d’anciennes connaissances et ses anciens condisciples. Celle qui est devenue la directrice de l’école et qui souligne avec enthousiasme la nécessité et le pouvoir de l’éducation. Son ami magrébin,  dont la femme se voile alors que lui était plutôt contre. Lui, il reste à Forbach parce qu’il a un travail. Un travail qui lui permet quand même de nourrir sa famille, grâce aux primes. Et puis il filme cette photo où l’adolescent qu’il était regarde fixement l’objectif. Aujourd’hui il revient à Forbach, non pas pour se désoler sur le temps passé et la perte de la jeunesse. Le ton du film n’est pas à la nostalgie. Il revient et il s’interroge. Pourquoi a-t-il quitté Forbach dès qu’il a été en mesure de le faire. Et si ce retour le conduit à s’interroger sur sa vie, il ne peut pas en sortir indemne. Alors le film joue en quelque sorte le rôle d’exorcisme. Il lui faut filmer les rues de Forbach, les maisons délabrées et victimes des « dégradations minières ». Mais aussi les arbres, les prés, les cerises et les coquelicots. La nature qui reste verte au printemps et la neige qui tombe en hiver. Il lui faut filmer aussi les adolescents d’aujourd’hui, ceux qui n’ont pas connu le Forbach d’avant. Il lui faut aller boire une bière au bistrot  où la patronne est celle qui peut le mieux parler de ce qu’est devenue la ville. Il lui faut faire un film sur Forbach pour pouvoir la quitter à nouveau. Sans doute sans la possibilité d’un nouveau retour.

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M COMME MICRO-TROTTOIR.

La pratique du micro-trottoir n’est pas réservée à la télévision. Des cinéastes s’y sont employés, et non des moindres, de Jean Rouch à Louis Malle en passant par Chris Marker. Ils ont même pu en faire des films entiers.

Premier exemple : Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin (1960)

Une seule séquence, la première de ce film qui se veut expérimenter des formes cinématographiques nouvelles, en refusant les acteurs en particulier et en allant au-devant des personnes réelles. Poser dans la rue la question « êtes-vous heureux ? » ne vise pas vraiment à construire une réflexion en profondeur sur le bonheur ou sur la conception que peuvent s’en faire des parisiens anonymes rencontrés au hasard. D’ailleurs, Les réactions des personnes sollicitées par la question sont des plus diverses : il y a celles qui évitent la caméra, celles qui ne veulent pas répondre, celles qui profèrent des banalités. Il y a même un agent de police qui voudrait bien,  mais qui ne peut pas puisqu’il est en service. Bref le micro-trottoir prend une dimension quelque peu futile, qui n’est au fond qu’une entrée en matière, ou une sorte de mise en jambe, pour les séquences autrement plus sérieuses de la suite du film.

chronique été

Deuxième exemple : Le joli mai de Chris Marker et Pierre Lhomme (1962).

Il s’agit de rencontrer des Parisiens et de les écouter. Pourtant si la forme est bien celle du micro-trottoir (on est dans une rue, une place, sur la voie publique le plus souvent, mais pas toujours), les auteurs auraient sans doute refusé cette dénomination. On parlera donc plutôt d’interview. Il s’agit surtout de filmer le plus simplement possible les personnes rencontrées, de les intimider le moins possible par la présence d’une caméra et d’un micro. L’essentiel est de mettre l’interlocuteur en confiance et de ne pas réduire à quelques bribes ses déclarations au montage. Ses propos sont ainsi toujours restitués dans leur continuité, ce qui est certes coûteux en temps (le film aurait pu être bien plus long, bien qu’il fasse déjà 146 minutes !) mais autrement plus authentique. L’interviewer, Marker lui-même ou le plus souvent ses collaborateurs, ne s’efface jamais complètement. Il insiste, demande des précisions. L’interview prend la forme d’un dialogue improvisé, même si des questions préparées à l’avance reviennent fréquemment, pour recentrer les propos sur des enjeux, notamment politiques, qui sont au centre des préoccupations du cinéaste

Les Parisiens présents dans le film ne constituent pas un échantillon représentatif des Français. Pourtant ils sont assez différenciés pour présenter un tableau original. Apparaissent ainsi successivement à l’écran : un tailleur et un bougnat du quartier Mouffetard, deux architectes, une mère de famille nombreuse à Aubervilliers, deux jeunes commis de bourse, les invités d’un cocktail, un chauffeur de taxi peintre amateur , un inventeur à la foire de Paris, un couple d’amoureux, trois sœurs sans profession, des cheminots en grève, deux ingénieurs-conseils, un étudiant africain, une costumière de théâtre aux Champs Elysées, un prêtre-ouvrier devenu militant syndicaliste, un jeune ouvrier algérien ayant occupé un poste de responsabilité dans le FNL. Tous sont anonymes, identifiés seulement par des initiales.

Comme dans Chronique d’un été, une des questions récurrentes concerne le bonheur : « Etes-vous heureux ? » Les réponses sont souvent hésitantes, même pour le couple d’amoureux. Le plus précis est sans doute le commerçant qui intervient au début du film. Pour lui, « ce qui compte, c’est le pognon ». La question sur l’actualité (y at-il eu des événements importants dans ce mois de mai), plus politique par excellence, n’obtient pas toujours des réponses précises, en dehors de la météo désastreuse. La fin de la guerre d’Algérie n’est évoquée que par allusion et les grèves des trains ne semblent concerner que les cheminots. Le film mélange ainsi des propos quelque peu futiles avec ce qu’on appelle aujourd’hui « les grands enjeux de société ». Le logement et l’urbanisme en premier lieu. Les deux architectes rêvent d’immeubles construits au milieu des arbres et ne dépassant pas leur cime. Une femme évoque le « plus beau jour » de sa vie, celui où elle a reçu la lettre lui annonçant, après sept ans d’attente, qu’elle est relogée dans un appartement tout neuf, avec trois chambres. Jusqu’à présent elle vivait dans une seule pièce avec ses huit enfants, plus la petite nièce qu’elle vient d’adopter. La joie des enfants sur le balcon de leur nouvelle demeure fait plaisir à voir.

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Troisième exemple : Place de la république de Louis Malle (1972).

L’équipe de Louis Malle investit la place de la République, une place particulièrement animée, plutôt populaire, lieu de passage des Parisiens et même des touristes étrangers. On y rencontre toutes sortes de gens, des jeunes et des vieux, des travailleurs et des retraités, des personnes heureuses et d’autres pour qui les temps sont durs et qui n’hésitent pas à le dire.

 Le film de Malle nous propose donc un portrait des habitants de la Capitale. Mais en même temps il met en évidence les moyens de réalisation de ce type de film fait d’interviews, des interviews souvent très courts, comme réalisés à la sauvette. Car il n’est pas toujours facile de retenir devant le micro un passant pressé ou intimidé par la caméra. Certains fuient littéralement. Ou essaient de se dérober, comme cette vendeuse de billets de loterie qui se cache derrière sa main ou une feuille de papier pour ne pas être filmée. Elle finit pourtant par dialoguer avec le cinéaste, comme si celui-ci avait fini par devenir un familier. A force d’être là, dans le paysage de la place, on ne fait plus attention à lui. Tout l’art du documentariste est alors de faire accepter la présence de la caméra, de faire accepter à des personnes rencontrées par hasard d’être filmées et de parler d’eux en toute simplicité.

Malle n’hésite pas à être présent dans l’image, en tant qu’interlocuteur, ou en tant que caméraman. De toute façon, la caméra, le micro, l’équipe de tournage, tout cela est constamment visible dans le film. Malle en fait même un de ses sujets. « Quel effet ça vous fait qu’on vous filme ? » demande-t-il à une de ses premières rencontres. Ou bien, « ça vous surprend qu’on vous filme ? » Il y a aussi cette dame qui n’avait pas compris qu’elle était filmée et qui est toute surprise quand le réalisateur l’affirme avec insistance. Il y a même à la fin du film une séquence où Malle initie une jeune femme rencontrée plusieurs fois auparavant au maniement de la caméra et de la prise de son, écouteurs sur les oreilles. Elle devient en quelque sorte un partenaire du réalisateur, puisqu’elle se livre à quelques interviews, demandant par exemple à des hommes d’un certain âge de s’exprimer sur leur sexualité. La provocation est évidente. La note d’humour aussi.

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Ces trois films ont en commun d’être des films d’enquête, dans une visée plus ou moins explicitement sociologique. Mais l’outil utilisé, le micro-trottoir, ou même l’interview chez Marker, semble en réduire la portée générale, malgré tout l’intérêt que peuvent avoir certaines rencontres individuelles. De toute façon ils ne revendiquent pas vraiment une dimension scientifique, nonobstant la définition du « cinéma vérité » qui inaugure le film de Rouch et Morin. Ainsi ce qui ressort de ce petit retour en arrière sur des films qui ont, quoi qu’il en soit, marqué leur époque, c’est que faire du micro-trottoir ce n’est pas réaliser des entretiens. Même la pratique d’interview mise en œuvre par Marker ne peut prétendre atteindre la profondeur qu’on trouve chez les maîtres du cinéma d’entretien, de Claude Lanzmann  au Depardon de Profil Paysans. C’est sans doute pour cela que le micro-trottoir a disparu aujourd’hui du cinéma documentaire. Les films d’entretien y sont pourtant nombreux, et particulièrement variés, jusqu’à aller à donner la parole à des personnes dont, explicitement, le cinéaste se sent éloigné, voire en totale opposition (Comme Barbet Schroeder avec Idi Amin Dada ou Jean-Stéphane Bron avec Blocher). Mais en dehors de ces cas particulier ce que vise ces entretiens c’est une véritable rencontre, permettant de découvrir une personnalité de la façon la plus authentique possible, ce qui ne veut d’ailleurs pas dire de façon complète. Éviter les artifices, la langue de bois et les postures convenues sont des objectifs cinématographiques que le micro-trottoir n’a guère la possibilité d’atteindre.

E COMME ELOQUENCE

A voix haute, la force de la parole de Stéphane de Freitas et Ladj Ly

Un concours d’éloquence. Un concours à la gloire de la parole. Sa puissance. Ses pièges et ses artifices. Un concours où il faut savoir s’exprimer de façon claire et intelligible, mais aussi de façon persuasive, de manière à agir sur son auditoire, le séduire, le bousculer, ne le laisser surtout pas indifférent. La parole qui donne le pouvoir. Par l’art de manier les mots, de les choisir en anticipant l’effet qu’ils peuvent produire. Et par le choix des arguments. Pas forcément les plus justes, dans le deux sens de ce mot. Mais les plus percutants, ceux qu’on n’oubliera pas. Une argumentation qui ne vise que la persuasion. Tout cela s’apprend. La réussite nécessite donc effort et persévérance. Il faut s’entrainer sans cesse, régulièrement, accepter les critiques, les conseils, savoir intégrer à sa personnalité les techniques, les ficelles. Se dépasser soi-même. Ne jamais baisser les bras. Et si dans le concours il n’y a qu’un seul gagnant, tous les participants auront gagné l’essentiel : la confiance en soi pour devenir un battant, pour réussir socialement par la maîtrise du Verbe.

Le film présente donc ce concours (dénommé Eloquentia, du nom de l’association qui sponsorise l’événement) qui se déroule chaque année à l’université de Saint-Denis. Un concours qui s’adresse donc en priorité aux jeunes étudiants habitant la banlieue (la Seine-Saint-Denis, autrement dit le 9-3) ce qui laisse entendre qu’ils ne font pas partie des plus favorisés. L’essentiel sera consacré à la préparation suivi par une poignée de ces jeunes dont on découvrira peu à peu la personnalité. Et les épreuves du concours lui-même seront filmées comme un jeu télévisé, avec un amphi plein à craquer où les supporter manifesteront bruyamment leur enthousiasme. Les candidats devant alors jouer le plus possible le rôle de star que les organisateurs attendent d’eux.

La préparation est confiée à des spécialistes, et les exercices qu’ils proposent donneront des idées à bien des animateurs et même à des enseignants. Un avocat pour l’argumentation ; une metteur en scène de théâtre pour la diction et la posture corporelle ; un slameur pour la poésie. Car avant de les déclamer en public, les candidats devront rédiger leur propres textes sur un sujet imposé, des thèmes demandant un engagement personnel, pour ou contre, mais sans que le choix du camp soit laisser à l’initiative de chacun. Il faut être capable de défendre toutes les positions et donc de laisser de côté ses préférences et ses convictions personnelles. Nous sommes explicitement du côté de Protagoras ou Gorgias, les sophistes, plutôt que dans la descendance de Socrate. La philosophie  écartée de l’université ?

Le film nous propose cependant des portraits quasiment intimistes de ces jeunes particulièrement attachants, filmés parfois dans leur vie personnelle et familiale  et dont les relations de groupe sont toujours sincères et chaleureuses. On ne peut que leur souhaiter de réussir pleinement dans leur vie.

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I COMME IMAGES

Voyage of Time : Au fil de la vie de Terence Malik.

Des images pour dire le monde, l’univers. La magie des images, la beauté des images. Des images grandioses, surprenantes , hétéroclites. Une succession d’images qui doit faire sens.

Des oppositions simples : la nature d’un côté, la vie des hommes de l’autre. La simplicité versus la complexité. La vie originelle versus l’organisation sociale dans ce qu’elle peut avoir de pas vraiment organisée.

Des images pour dire la luxuriance de la nature et l’émerveillement qu’elle peut susciter. Et d’autres images pour nous faire nous interroger sur l’histoire des hommes, passé et avenir.

Un texte accompagne ces images. Un texte haché, discontinu, qui sait s’interrompre pour laisser la place à la musique, omniprésente elle. Pour laisser le spectateur savourer les images. Un texte poétique. A la limite de l’incantation parfois. Mais qui souvent se limite à des mots. Des mots simples. Répétés. Mère. Un texte qui pourrait avoir une existence autonome. Qui en tout cas ne décrit jamais les images.

Le film est entièrement basé sur le primat du visuel. Il fait le pari de la force de séduction des images. Mais ne sait-on pas, depuis longtemps déjà, que justement les images sont de l’ordre de la séduction. Ici, comme dans bien d’autres situations, elles nous invitent à se laisser happer par elles. Et du coup à laisser à la porte de la salle tous ses soucis. A oublier nos problèmes. Effacer en soi toutes traces de la vie quotidienne. Car le film nous entraine bien loin de la banalité de nos vies étriquées. Ce qui domine, c’est le jamais vu parce qu’inaccessible au regard humain, le fond des océans et leur profusion de poissons, du plus petits au plus gros. Les irruptions volcaniques aussi avec leurs explosions de feu et leurs coulées de laves incandescentes. L’eau et le feu se rejoignent donc, à quoi il faut ajouter bien sûr l’air et la terre.

Le film se termine au Tibet. Du côté du mysticisme. Y a-t-il là de quoi sauver le monde ?

 

D COMME DEMY (JACQUES).

Le Sabotier du Val de Loire, Jacques Demy, 1955.

Demy documentariste ? Surprenant ! Quoique. Après tout, certains cinéastes de la Nouvelle Vague ont aussi débuté par le documentaire, Godard par exemple avec son film sur le béton (Opération béton, 1955). Ou surtout Rohmer qui travailla de nombreuses années pour la télévision scolaire (de 1964 à 1970).

Et si Demy n’a en fait réalisé que trois documentaires, (Le Sabotier du Val de Loire en 1955, La mère et l’enfant en 1958 et en 1959 Ars), ces films ne sont pas simplement à ranger dans un jardin des curiosités pour cinéphiles ou universitaires poursuivis par le démon de l’exhaustivité. Car le premier de ces films surtout n’a rien à envier à une partie de la production de l’époque, la partie la plus séduisante d’ailleurs, celle qui sous l’égide de Georges Rouquier  s’intéressait aux métiers artisanaux, en particulier dans la France rurale.

La référence à Rouquier est omniprésente dans le film de Demy, et pas seulement dans le générique qui crédite ce dernier de « supervision ». Rappelons donc les films de Rouquier que Demy pouvait avoir vus au moment de réaliser Le Sabotier du Val de Loire, sans oublier bien sûr Farrebique.

Le  premier film de Rouquier, Vendanges, date de 1923 ; un film d’amateur qui sera perdu ou peut-être détruit par Rouquier lui-même. Suivront Le Tonnelier en 1942, sa première œuvre donc qui obtient le grand prix au Congrès du film documentaire à Paris, puis Le Charron en 1943. Ces titres disent tout du projet de leur auteur : filmer cet artisanat qui, à l’époque, n’était en rien des « petits métiers », mais constituait la vie même des villages ruraux. Dans la même année 1943, il réalise L’Économie des métaux et La Part de l’enfant, des films de commande. Dans sa filmographie ultérieure on retrouvera ces rencontres avec des artisans filmés au cœur de leur activité, Le Chaudronnier en 1949 ou, plus tard,  Le Maréchal-ferrant en 1976.

Filmer un artisan au travail pour Demy, comme pour Rouquier, c’est filmer la précision du geste, la rigueur dans l’exécution de la tâche et bien sûr l’amour du travail bien fait. Demy nous montre, sans rien oublier, les différentes étapes de ce travail depuis la découpe du peuplier jusqu’à l’accrochage final de la paire de sabot sous le toit. A chaque étape, des gros plans sur le maniement de l’outil en dévoile la spécificité. Et le tout sans commentaire, sans explication, sans accompagnement musical même pour ces séquences qui aujourd’hui sont des témoignages inestimables sur une époque révolu. Chaque outil a une fonction bien définie ; chaque action avec les différents outils produisent des bruits spécifiques. Un filmage très moderne donc, avec ses plans de coupe sur le visage de l’artisan pour montrer son application et sa concentration. Il est tout entier dans son travail et le film nous propose d’être véritablement à ses côtés.

Le film, et c’est là aussi une dimension très actuelle, n’en reste pas à l’exécution de ce travail. Il nous propose un portrait de l’homme, en évoquant les moments les plus importants de sa vie, son mariage, l’adoption de l’orphelin Claude, mais, aussi ce qui fait la banalité du quotidien et les habitudes, comme la messe du Dimanche et la partie de pêche. Un plan dans la chambre conjugale, le Sabotier aux côtés de sa femme endormie, suffit à nous faire entrer dans son intimité. De retour de l’enterrement du père Joubert, un de ses derniers camarades de jeunesse, il ne peut s’endormir.

En 1955, il n’était sans doute pas pensable de réaliser un documentaire sans ajouter un commentaire  « over ». Celui de Demy est particulièrement sobre, évitant toute redondance avec les images. Le récit de la mort du père Joubert apporte incontestablement une dimension supplémentaire au filmage de la veillée funèbre. Et il y a beaucoup d’émotion dans la voix du réalisateur.

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