E COMME ENTRETIEN / Hélène Milano

Pouvez-vous retracer pour nos lecteurs votre parcours de cinéaste ?

Je n’avais pas de plan de carrière prédéterminé. Je viens du théâtre. Je suis comédienne depuis 30 ans et je mettais en scène au théâtre. Un jour que j’écrivais et travaillais sur un projet, j’ai réalisé que je n’étais pas en train d’écrire pour le théâtre mais pour le cinéma et ce fut mon premier film. Puis un jour que je réfléchissais à un projet de film pour une fiction j’ai compris que mon film devait être un documentaire. Ce fut mon premier docu. J’aime les frontières poreuses. J’ai donc à ce jour réalisé 3 films courts de fiction et 4 documentaires. J’ai eu la chance que mes films soient toujours diffusés et cela a compté dans mon parcours comme des signes d’encouragement mais je suis malgré tout un parcours un peu sinueux.

Vous êtes aussi scénariste, actrice et metteure en scène de théâtre. Parlez-nous de ces autres activités.

Au théâtre mon trajet d’actrice a été jalonné de très beaux rôles. J’adore me promener dans les univers des auteurs qui ont un souffle, une façon de penser et une langue singulière. Au fur et à mesure de la connaissance d’un rôle, j’ai la sensation d’épouser un univers qui m’était inconnu avant, de découvrir presque une façon de respirer le monde propre à l’auteur, de pénétrer des fondations lumineuses ou sombres, des inconscients. Cette connaissance s’évanouira quand je ne jouerai plus mais elle laissera une trace en moi. On « sait », parce que la rencontre a été profonde, mais on ne « sait » plus parce que ça n’existe plus au présent. Au cinéma j’aime toujours cette proximité avec la caméra. Une forme d’intimité. Là aussi je me laisse emmener dans un univers inconnu. En fait, tout ce que je fais, que ce soit comme actrice ou comme auteure, nourri l’un ou l’autre aspect de mon travail. Par exemple mon travail documentaire nourri ma relation à un texte ou mon travail de scénariste. J’aime l’idée d’être un peu transformée par chaque aventure. Plus j’avance dans le temps plus j’ai la sensation d’une proximité de plus en plus grande entre toutes les formes de travail, c’est juste que je change de place et d’outils.

Sur les Roses noires, j’ai plusieurs questions à vous poser. D’abord pouvez-vous rappeler la genèse du film.

Le rapport à la langue est pour moi une question centrale. Petite fille d’immigrés italien je ne parle pourtant pas la langue de mes grands-parents. La question des racines et des fondements de l’être au présent dans le verbe m’intéressait. D’autre part, être auprès de jeunes qui vivent en France une forme d’exclusion sociale inacceptable était important pour moi. Je trouve dans cette exclusion une violence installée que je n’accepterai jamais parce qu’extrêmement injuste. De toute façon je déteste les frontières entre les gens qu’elles soient sociales, de genre ou culturelles (ce qui ne veut pas dire nier qui on est bien sûr).

Pour Les Roses Noires, un jour, j’ai assisté, à la sortie d’un collège, à un changement brutal de posture de jeunes filles toutes plus belles les unes que les autres, installées là sur la barrière, parce qu’il s’était produit une altercation avec des garçons. Cela m’a interpellée. Elles ont pris d’un coup une posture « phallique », comme on prend un costume dans lequel on entre, aussi bien dans leurs corps que dans la langue de l’insulte. Je n’ai rien contre l’insulte en général (ça soulage et on en joue !!!) mais là j’ai senti qu’il se jouait quelque chose d’autre. Je me suis alors posé la question : est-ce que l’on est ce que l’on dit ? Est-ce que l’on dit ce que l’on est ? Est-ce qu’on joue avec ça ? La maturation du projet a démarré là et s’en est suivie une richesse de questionnement incroyable pour moi.

7 Hélène Milano - Les roses noires
Les Roses noires

Comment avez-vous rencontré les jeunes filles du film ? Quelles ont été vos relations avec elles pendant le tournage ?

J’ai rencontré les jeunes filles par les travailleurs sociaux, les principaux d’éducation ou des professeurs, bref au gré des personnes que j’ai rencontrées dans les quartiers et que j’ai sollicitées pour nourrir ma réflexion et pour rencontrer des jeunes filles. Quand j’ai réussi à établir la confiance avec ces personnes-là elles m’ont présenté aux filles et j’ai bénéficié de leur capital confiance. Mais ce n’était pas pour autant gagné, ensuite c’était à moi d’établir une confiance directe et durable.

Avez-vous gardé des contacts avec elles ?

Oui. Pas avec toutes. Pour certaines, c’est épisodique elles disparaissent et réapparaissent. J’entretiens le lien. D’autres ont vécu des choses difficiles qui les ont sorties de toutes relations et enfin avec d’autres il s’est noué une longue amitié. On se voit. Il y a deux jours je reçois l’annonce joyeuse d’une des filles qui a réussi son diplôme d’éducatrice et c’était très émouvant.

 Les « roses noires », ce sont ces adolescentes qui cachent leur féminité, et deviennent des « garçons manqués » essentiellement pour échapper au risque de « réputation ». Pouvez-vous nous en dire plus sur cette problématique.

C’est évidemment vaste comme problématique comme vous pouvez le voir dans le film. Pour certaines c’est principalement une quête d’égalité puissante. Elles revendiquent le droit de se comporter avec la même liberté que les garçons. Pour d’autres le moteur principal c’est reculer le moment où le corps entre en zone de surveillance, elles se protègent ainsi et se laissent grandir cachées. D’autres ont un questionnement plus profond sur ce qui est féminin et ce qui est masculin.  Dans tous les cas, elles échappent au contrôle par « la réputation » qui est un mécanisme social terrible (tous les villages et dans toutes les cultures le savent !) et très efficace pour faire passer les messages des interdits ! Enfin elles se protègent de la violence de certains garçons (pas tous !) qui ne s’exerce pas puisqu’elle est du coup « un pote » en étant un « garçon ». Dans tous les cas il s’agit de stratégies adolescentes qui nous renseignent sur l’intime et aussi sur l’état de la relation garçons filles. Cette question s’étend aux relations hommes femmes dans toute la société.

Les Roses noires, c’est aussi un film sur le langage, sur l’importance du langage comme marqueur social. Est-ce pour vous un des enjeux principaux des jeunes de banlieue aujourd’hui ?

Le langage c’est fondamental. Prenez toutes les thématiques du film et la question de la langue est centrale que ce soit dans le rapport à la langue maternelle ou dans le rapport aux mots de l’amour. Dans chaque thématique la langue est un symptôme ou un révélateur d’une problématique complexe. Elle génère une foule de questions : comment aujourd’hui se fait-il par exemple qu’avec des jeunes qui pourraient parler plusieurs langues très couramment nous n’ayons pas su en faire une force positive ? Il faut aussi regarder comment la langue « de cité » est une richesse d’invention et d’identité très fort et ce tout ce qu’il faut entendre avec cela. Pour autant, aucune de ces jeunes filles n’est dupe de l’adaptabilité des différents niveaux de langage nécessaires selon les mondes dans lesquels on souhaite évoluer. Elles sont très positives à l’idée d’acquérir les outils pour être aussi à l’aise dans les sphères ou le langage est beaucoup plus normé car elles se sentent parfois en insécurité linguistique. Et ce qui est majeur avec cela c’est le croisement avec le train de l’école du collège et du lycée et comment cela conditionne leur parcours d’étude et ces inégalités sont, au final, très injustes.

roses noires 6

Comment concevez-vous votre rôle de cinéaste dans les situations d’interview (ou d’entretien) qui constitue le fondement de votre film. Quelle importance donnez-vous au montage. Dans Les Roses noires vous n’intervenez pas à l’image. Qu’est-ce qui justifie pour vous ce choix. Car bien sûr vous êtes quand même très présente dans votre film.

Mon rôle en situation d’interview est de faire dire, d’écouter, de faire qu’il se dise. Je pars du principe de ne « pas m’interroger sur l’autre, mais d’interroger l’autre » (Lévinas) ce qui fait une différence de posture. J’aide à faire mettre en mots et à parcourir avec l’autre un questionnement. Ici c’est particulier car le film est un film sur le langage mais de façon générale j’aime aussi la confidence et que le moment d’entretien soit un moment où il se produise une découverte pour la personne autant que pour moi.

Le montage c’est une sculpture dansée. Voilà c’est ce que j’essaye de faire avec la matière afin de générer un questionnement mille-feuille. J’entrechoque les questionnements et les personnages. Alors au final c’est très monté et en même temps très fidèle. Enfin, je ne suis pas présente à l’image car je voulais leur laisser toute la place et si je suis en creux c’est bien comme ça.

Les films sur la banlieue, ou sur les habitants des banlieues, les jeunes en particulier, sont assez nombreux. Comment situez-vous le vôtre dans cette production ?

Et bien si vous cherchez ce qui existe avant mon film sur les jeunes filles et avec des jeunes filles et autour de ces problématiques vous serez surpris. (Depuis il y en a eu plus !) De mon point de vue, il n’y a pas assez de films « sur » la banlieue et « en » banlieue. Que ce soit avec des jeunes ou pas. Ce qui m’étonne toujours c’est que personne ne remette en cause qu’il y ait un nombre considérable de films qui se passent dans d’autres milieux (dans des appartements parisiens par exemple !) et dès qu’il s’agit de la banlieue on se met à compter ! Pour moi on aura vraiment progressé quand on aura des westerns, des policiers, des drames, des comédies, des comédies musicales, des bons films, des mauvais films, bref quand on considèrera l’œuvre, le sujet, la réussite ou pas du sujet traité, la pertinence, sans compter combien ça fait de films « sur » la banlieue ! La banlieue c’est quand même un lieu où vivent des millions de gens avec plein d’histoires diverses à raconter et des situations extrêmement riches !

D’autre part, je crois qu’aller faire des films dans des zones dites prioritaires c’est très important. La force de l’art dans l’évolution d’une société est considérable et fait avancer les choses alors oui il faut y aller faire plein de films avec des points de vue différents pour générer du débat et surtout de la rencontre entre des milieux différents.

Votre film date de 2010, 7 ans plus tard, les situations que vous avez rencontrées sont-elles encore présentes dans les cités ?

Oui et non. La conscience des problématiques de la relation garçons filles est plus présente et plus parlée. Le voile a progressé pour les jeunes filles comme une stratégie possible de protection ou de repères ce qui était moins présent. Certains aspects s’apaisent et d’autres pas du tout.

Vous réalisez actuellement un film sur les garçons, Les Charbons ardents. Est-ce une « suite » des Roses noires ?  Quelles différences trouvez-vous chez ces garçons par rapport aux filles ? En quoi ce film peut-il être différent du précédent ?

Je fais le film pour apporter un éclairage sur cela, les problématiques du masculin ! Donc plein de choses très complémentaires. Au final je pense que les deux films marcheront ensemble en se renvoyant des questionnements différents mais je n’ai pas voulu faire un film miroir alors j’investis le rapport au travail. Dans sa forme ce sera un film très différent car les garçons n’ont pas du tout le même rapport à la prise de parole et à l’image, et parce que j’évolue aussi dans ma façon d’aborder les choses même s’il y aura, au final je crois une proximité profonde.

Pour terminer, donnez-nous votre sentiment sur la situation actuelle du cinéma documentaire.

Je manque d’expertise précise mais je peux dire que c’est une forme qui plait de plus en plus au public (dans tous les milieux) et que de façon tout à fait paradoxale ce sont des films qui ont de plus en plus de mal à se faire. A la télévision « les cases » se réduisent avec des lignes éditoriales très serrées. Mais le vrai sujet c’est la distribution des films en salles puisque 90 % des écrans sont occupés par 10% des films (fictions et docu) alors le documentaire, de fait, a une place trop restreinte. Et ça c’est un manque de vision parce que la richesse documentaire est très grande avec des auteurs et des films très différents. Les distributeurs doivent se battre beaucoup pour des diffusions larges. C’est globalement qu’il faut revoir comment la création documentaire est soutenue, accompagnée et diffusée.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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