C COMME CHINE

La Chine, Chung Kuo,  Michelanchelo Antonioni, 1972

Antonioni a commencé sa carrière cinématographique par la réalisation de documentaires. Huit au total entre 1947 et 1953, des courts métrages très proches du néoréalisme italien naissant. Le premier, Gens du Pô, est tout à fait caractéristique de cette perspective : filmage sur le terrain, au plus près du réel, rencontres avec des gens simples, mais dont les qualités humaines sont indéniables. En même temps, ce travail prépare à l’évidence l’œuvre future, en anticipant non seulement sur la forme, mais surtout sur les contenus. Par exemple, le suicide, que l’on retrouve dans plusieurs de ses films, et auquel Antonioni consacra un film en forme d’enquête, Suicides manqués en 1953.

         À partir du Cri, Antonioni semble renoncer au documentaire, et le succès international de ses films pourrait l’en détourner définitivement. Pourtant, en 1972, il reviendra vers le documentaire avec La Chine, Chung Kuo réalisé dans des conditions bien particulières, mais qui ne peut pas être considéré comme une simple parenthèse dans son œuvre. La Chine est un film d’Antonioni à part entière. Il a en outre l’intérêt de montrer les difficultés que peut rencontrer un cinéaste en allant tourner à l’étranger, loin de ses origines. Son mérite est d’avoir réussi à maintenir jusqu’au bout le côté personnel de son approche et la singularité de son regard. Les pressions étaient fortes cependant pour tenter de le faire dévier vers d’autres perspectives.

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         En 1972, nous sommes en plein cœur de la révolution culturelle maoïste. Le projet du film semble avoir été initié par Chou En-lai qui devait y voir une occasion de développer les relations avec l’Occident. Il entre en contact avec la RAI, la télévision italienne, qui sollicite Antonioni alors sans projet et l’envoie en Chine. Le problème pour le cinéaste est alors de ne pas se limiter à filmer ce que les autorités chinoises veulent bien lui montrer comme devant faire partie du film. Il doit donc résister pour gagner une certaine liberté, filmant beaucoup, ce qui à l’arrivée donnera un film de plus de trois heures.

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         C’est peu dire que le film d’Antonioni a provoqué quelques remous. En Chine d’abord. La femme de Mao, voyant là une occasion de combattre Chou En-lai, lance une campagne extrêmement virulente contre le film. Il lui est reproché de ne pas montrer la réalité de la révolution culturelle, de déformer la situation du pays en mettant davantage en évidence l’existence de la pauvreté plutôt que les grandes réalisations du régime. Selon le discours officiel, le cinéaste a trahi la confiance de ses hôtes et se montre méprisant, voire insultant, envers le peuple chinois. Le film est bien évidemment interdit dans le pays et il fallut attendre trois décennies pour que les Chinois puissent le voir.

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         En Europe, la critique a été tout autre, mais tout aussi violente. On a reproché à Antonioni d’avoir été particulièrement naïf dans son rapport avec les Chinois et de ne pas avoir su voir, et de ne pas avoir montré, le côté totalitaire du régime. Il aurait dû alerter l’opinion mondiale des excès de la révolution culturelle qui commençaient pourtant à être connus à l’Ouest, en particulier à travers le livre de Simon Leys (Les Habits neufs du président Mao) qui, le premier, a rendu compte des envois massifs d’intellectuels et de citadins travailler à la campagne.

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         Face à ces critiques, il reste un film certes partiel mais qu’on ne peut guère accusé d’être partial. Il nous propose une vision de la Chine qui, à l’époque, avait l’intérêt de la découverte et qui aujourd’hui prend la dimension d’un témoignage historique.

« Nous n’expliquons pas la Chine. Nous voulons juste observer ce grand répertoire de gestes, de visages et d’habitudes. Venant d’Europe nous pensions escalader des montagnes et traverser des déserts. Mais la Chine reste en grande partie inaccessible, interdite. Même si les Chinois nous ont ouvert des portes et qu’ils jouent au ping-pong politique, nos accompagnateurs avec une souriante fermeté ne nous ont fait parcourir que des itinéraires délimités. » Cet avertissement qu’Antonioni adresse au spectateur dès le début de son film est éloquent. Son film n’est pas un film politique, contrairement au Comment Yukong déplaça les montagnes de Joris Ivens, c’est un film de cinéaste qui montre la réalité qu’il a pu saisir avec sa caméra, ce qui l’a surpris (l’accouchement sous acupuncture), ce qui l’a déçu (la Grande Muraille). Surtout, il filme les Chinois, leur visage, leur sourire, avec une grande spontanéité, dans la mesure où tant de plans sont pris sans être posés, comme à la dérobée.

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La Chine d’Antonioni est tout le contraire d’un film de propagande, un film dont la forme et le propos sont en opposition directe avec l’utilisation du cinéma par la propagande.

 

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F COMME FILMUS

Filmus un film de Clément Safra.

Ce film n’est pas un documentaire mais pourrait être un documentaire. Ce film est une fiction mais pourrait ne pas être une fiction. Il fait partie de ces créations cinématographiques qui abolissent la distinction entre fiction et documentaire.

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         Ce film prend le risque de réduire le son de la presque majorité de ses plans à des murmures d’insectes. Il prend le risque de ne pas sous-titrer les quelques dialogues qui se déroulent entre les personnages, une femme et un enfant. De longs plans fixes cadrant des personnages immobiles ou qui se meuvent très peu.

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         Ce film fait le pari de la poésie. Une poésie forestière, humide, rugueuse comme le tronc des arbres. Une poésie marquée par le vert des images, la couleur de l’espoir.

         Une femme et un enfant donc – une mère et son enfant – la Vierge et l’Enfant. Et de gendarmes qui sont semble-t-il à leur recherche, même s’ils ne se donnent pas vraiment les moyens de les trouver. Nous, nous pouvons passer de longs moments avec eux. Ils ne semblent pas fuir, mais pourtant il faut bien qu’ils échappent aux gendarmes. Ils n’ont pas peur. Les scènes de leurs jeux sont paisibles. Ils sont si bien ensemble, dans cette forêt où les arbres creux peuvent servir de cachette. Et la lumière, les trouées de lumière qui parfois les illuminent, les font accéder au sacré.

Ce film a été présenté en sélection officielle au festival de Locarno 2017

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