E COMME ENTRETIEN / Ana Dumitrescu

Avant de vous tourner vers le cinéma documentaire, vous avez travaillé comme photo-journaliste. Expliquez-nous ce tournant. Que reste-t-il de ce premier métier dans votre travail de cinéaste ? Etes-vous encore photographe ?

J’ai débuté par la photographie documentaire sur des sujets variés tels que l’homosexualité en Roumanie ou les Roms déportés pendant la guerre. J’ai toujours aimé les sujets approfondis, prendre le temps de photographier et de connaitre les personnes. Donc on ne peut pas réellement parler de passage au documentaire mais plutôt de changement de support, de la photographie à l’image « animée » (je mets les guillemets car nous ne parlons pas bien entendu d’animation mais de film). Les changements technologiques ont facilités la transition (appareil photo qui filme). Aujourd’hui je ne fais quasiment plus de photos mais la photographie me sert au quotidien. J’ai évolué vers un cadre de plus en plus poussé et j’accorde une attention particulière à la lumière. Je tends à faire de chaque plan une photographie.

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Votre film tourné en Grèce, « Khaos, les visages humains de la crise grecque » a été qualifié de film d’urgence. Que faut-il entendre par là ?

 J’ai deux documentaires que j’ai qualifié d’urgent ce sont Khaos et Même pas peur! Pour moi il y a différent type de documentaires: celui qui raconte une histoire, celui qui raconte le passé ou celui qui interroge le présent. Pour ces deux films j’ai interrogé le présent dans une démarche immédiate. Avec le recul je trouve que le propos reste juste et si j’avais à refaire ces films je ne changerai rien au propos.

Pour revenir à la démarche, ce sont deux films qui ont interrogé le présent et cela pour moi reste une démarche documentaire intéressante surtout au moment de la rencontre avec le public. Cela soulève des questions, des interrogations et cela permet d’apporter un angle complémentaire de réflexion au moment où les choses sont encore dans le vif. Cela reste aussi des documents pour le futur. Ces films ont finalement deux vies: celle immédiate de leur sortie et puis des années après comme un témoignage en temps réel.

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 Votre film Le temps de la lumière porte lui comme sous-titre « une expérience visuelle documentaire ». Quel sens donnez-vous à cette expression ? 

 Ce film est un film à part. Certain le qualifie d’expérimental pour ma part je rejette ce terme car je trouve qu’au contraire c’est un film tout public ancré dans des notions du réel.

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Le film est toutefois particulier car il est entièrement tourné en clair-obscur et seule une partie des visages des protagonistes est éclairée. Je le qualifie plutôt comme un conte documentaire car sa narration se base sur l’intime des personnes filmées qui comme des gouttes d’eau dans un océan se mélange et se lient afin de créer une narration fluide.

Le temps de la Lumière marque une rupture avec les deux précédents films, un tournant définitif vers une approche cinématographique et artistique.

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 Vous considérez-vous comme une cinéaste « engagée » ?

 Je me considère comme humaniste.  J’aime réellement les autres et c’est pour ça que je les filme. Je ne pourrais pas filmer quelqu’un que je n’apprécie pas, ni même en faire un film. Tous mes films ont un point commun, ils parlent de tolérance, de respect, de valeurs humaines. Le cinéma est un puissant moteur pour faire progresser une société. Il permet d’aborder un tas de thèmes qui apporte des regards différents sur des situations parfois méconnus. Donc oui comme beaucoup de cinéastes je suis engagée dans des valeurs communes et humanistes. N’est pas une des raisons qui nous poussent à faire des films?

Présentez- nous votre film, Licu, une histoire roumaine.

 Licu est le dernier film que j’ai réalisé mais également produit avec ma société de production Jules et Films. C’est aussi mon premier film roumain. Je suis française d’origine roumaine et à part une parenthèse photographique de deux ans en Roumanie de 2007 à 2009 je n’y ai jamais vécu. J’ai toujours aimé écouter ma grand-mère racontait les histoires d’avant. D’ailleurs la Roumanie que j’ai connue est une Roumanie issue de la mémoire de mon père et de ma grand-mère. Et finalement ce film est une sorte de madeleine de Proust pour moi.

 

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Je ne peux pas dévoiler beaucoup de choses du film vu que sa sortie est prévue courant 2018 et que je suis tenue pour divers motifs contractuels à la confidentialité mais c’est l’histoire d’une vie, d’un monsieur de 92 ans qui raconte la petite histoire dans la grande histoire. C’est aussi une ode au temps qui passe, à sa vie, à nos vies. Donc c’est cette madeleine de Proust que j’ai mis en image à travers lui.

Quelle est la part de vous-même que vous mettez dans le portrait que vous  faites ?

 Mes films sont subjectifs. C’est à dire qu’ils passent forcément par le filtre de ma propre vision. Dans le cas de Licu c’est un film doublement subjectif car on passe d’abord par le filtre de la mémoire du personnage et ensuite par mon propre filtre. Pour donner un exemple le film se passe en huis-clos dans la maison du personnage. Ceci est un choix assumé. J’aurai pu le filmer en faisant ses courses ou en conduisant (il conduisait encore il y a 6 mois). Mais j’ai décidé de faire dérouler l’action dans cet endroit clos qui a son tour devient aussi un personnage. Cette génération d’un certain âge si ce n’est d’un âge certain sortait peu. Je n’ai jamais réussi à sortir ma grand-mère au restaurant sauf en allant une fois à la montagne avec elle. Donc mes souvenirs sont eux aussi dans un lieu clos.

Votre film peut-il être qualifié de film « historique » ?

 C’est l’histoire d’un homme qui a traversé l’histoire malgré lui. Au final qui choisit réellement de traverser l’Histoire via la guerre ou la dictature? C’est plutôt elle qui nous traverse si ce n’est nous transperce. Sa vision est sienne. Il n’est pas l’histoire il est son histoire.

Quelle est votre perception du cinéma roumain actuel ?

 Il y a des films que j’aime d’autres que j’aime moins. Comme partout. Le problème du cinéma roumain c’est le manque de salles. Un film de cinéma se doit d’être vu au cinéma et c’est là où se situe le problème majeur. Il n’y a quasiment plus de salles et celles qui existent sont uniquement en milieu urbain. Le milieu rural n’a aucun accès à la cinématographie.

Quels sont vos projets ?

 Deux autres longs métrages roumains avant peut-être de repartir vers d’autres horizons. Un sur un musicien extraordinaire rencontré au coin d’une rue et l’autre sur un sujet assez fort et polémique. Le cinéma s’est fait pour faire bouger les lignes. J’espère que ce dernier projet se fera rapidement car c’est un nouveau cap que je veux franchir avec une mise en scène assez audacieuse et osons le dire totalement folle.  On croise les doigts.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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