S COMME SOBIBOR

Sobibór, 14 octobre 1943, 16 heures, Claude Lanzmann, 2001, 96 minutes.

Claude Lanzmann est l’auteur de plusieurs films qu’on peut regarder comme des satellites de Shoah. Réalisés après son œuvre phare par Lanzmann lui-même ils utilisent d’un matériau, des entretiens surtout, qui n’avait pas trouvé place dans le montage final. Loin de pouvoir être considérés comme de simples chutes écartées au montage,  ces films traitent d’un aspect particulier de l’entreprise nazie d’extermination des juifs d’Europe. Ils méritent donc amplement d’être portés à la connaissance du public et font partie, au même titre que Shoah de l’effort de mémoire indispensable que Lanzmann demande à ses interlocuteurs, tous survivants de la Shoah, malgré la douleur que ne manque pas de provoquer ces souvenirs de l’enfer qu’ils ont vécu. Des souvenirs pourtant bien vifs et que le cinéaste s’efforce de faire formuler, le plus clairement, le plus précisément possible, sans oublier ou laisser dans l’ombre le moindre détail qui pourrait aider le spectateur à comprendre, si ce n’est à vivre un tant soit peu, ce qu’ont été les conditions de survie dans l’enfer des camps.

Parmi ces films – et Lanzmann vient de nous proposer 4 nouveaux épisodes de ce travail regroupés sous le titre Les quatre sœurs – celui consacré à la révolte de Sobibor occupe une place à part. Essentiellement bien sûr parce qu’il s’agit d’une révolte réussie qui permit aux prisonniers de recouvrer leur liberté, ce qui fut assez rare dans la longue histoire de la Shoah. Mais aussi parce que cet épisode permet de dénoncer une des idées reçues, généralement partagée sans aucun recul, concernant l’attitude passive des juifs, leur résignation devant leur sort ou leur ignorance des opérations menées par les nazis. L’épisode de Sobibór montre qu’il y avait bien des prisonniers juifs qui prenaient tous les risques pour essayer de mettre fin à leur souffrance, en affirmant préférer encore la mort sous les balles de leurs bourreaux plutôt que d’être considérés, et traités, non plus comme des hommes, mais comme de simples numéros. Les révoltés de Sobibór firent preuve d’un courage exemplaire, mais aussi d’une ingéniosité et d’une perspicacité sans lesquelles leur entreprise ne pouvait pas réussir. Le film de Lanzmann est un vibrant hommage à ces hommes dont il nous propose d’écouter « la parole vive ».

Sobibor

Sobibór, 14 octobre 1943, 16 heures recueille la parole d’un des survivants parmi ceux qui  participèrent à la révolte du camp, Yehuda Lerner, filmé chez lui en Israël. Un long entretiens comme Lanzmann les maîtrise parfaitement, où il intervient très peu, mais toujours à propos, pour demander des précisions le plus souvent ou faire répéter un point susceptible d’être mal compris. Un entretien en deux parties distinctes, même si rien dans le film ne souligne cette distinction. Mais du coup le récit devient particulièrement prenant, presque haletant, même si on ne peut pas ignorer l’issue. En fait la réussite de l’opération n’est jamais acquise, mais ses acteurs font tout pour qu’elle réussisse, et c’est là l’essentiel. Une préparation minutieuse et une exécution réglée à la seconde près, ce qu’annonce clairement le titre du film.

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La première partie concerne la survie de Lerner dans les différents camps qu’il a connu avant d’arriver à Sobibór. Car il n’a qu’une idée en tête, s’évader. Ne pas se résigner à cet enfermement dans des camps de travail où les conditions de survie sont terribles. Il sait bien qu’à chaque fois il frôle la mort. Mais peu importe. 8 fois il renouvellement sa tentative ; 8 fois il sera repris. Mais sa « bonne étoile » comme il dit lui fera échapper à une exécution immédiate. Son récit est émaillé de souvenirs effroyables, comme ce « jeu » des officiers SS qui consiste à tirer au hasard sur les juifs du camp. Une cruauté que Lerner rapporte sur le même ton calme que ses propres tentatives d’évasion.

Au niveau des images, Lanzmann réalise un montage de vues contemporaines – on connait son rejet de l’utilisation des archives. Des vues de Varsovie avec l’entrée du Ghetto telle qu’elle a été conservée, les rues avec les trams, ou Minks, filmée aussi en 2001. D’autres images nous font découvrir la campagne polonaise, en vues aériennes parfois. Puis c’est l’arrivée à Sobibór. Lanzmann filme alors de plus en plus près le visage de Lerner, n’ajoutant que quelques vues sur une maquette reconstituant le camp, ou sur les oies, un troupeau d’oie représentant celles qui, à Sobibór, étaient utilisées pour couvrir de leurs cris ceux des juifs conduits aux chambres à gaz.

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Lerner décrit les allemands comme étant particulièrement ponctuels dans leurs actions dans le camp. C’est cette caractéristique que le comité qui s’organise en vue de la révolte va mettre à profit. Lerner décrit avec une grande minutie la façon dont il exécuta les deux allemands qu’il était chargé, avec un compagnon, d’éliminer. « Notre seule chance était de tuer les allemands » dit-il. Un acte d’héroïsme sans aucun doute, mais que l’intéressé rapporte sans emphase, sans en tirer la moindre vanité aussi. Pour lui, il s’agissait de conquérir sa liberté, c’est-à-dire de recouvrer sa qualité d’homme.

Avec son film sur Sobibór, Lanzmann montre que, même dans l’horreur des camps d’extermination, la résistance est possible. Qu’elle est la condition même de la survie.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016

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