B COMME BARCELONE

En construcción, José Luis Guerin, Espagne, 2000, 125 mn.

Une ville, Barcelone. Un quartier, le Barrio Chino. Un quartier du centre-ville, un quartier populaire, un quartier pauvre. Un quartier qui intéresse les promoteurs immobiliers.

Le film de José Luis Guerin suit pendant plus de deux années une de ces opérations qui consiste à détruire de vieilles bâtisses insalubres et construire à leur place de nouveaux immeubles d’habitation d’un tout autre standing. Une transformation importante du paysage urbain, architectural et humain. Les anciens habitants sont obligés de partir. Les nouveaux arrivants appartiendront à une classe sociale plus élevée. Film sur une ville, En construcción est plus fondamentalement un film sur la vie urbaine, sur les évolutions radicales par lesquelles l’organisation sociale est brutalement bousculée. Que restera-t-il du Bario Chico dans quelques années ? Son âme peut-elle se perdre dans les tas de gravats des habitations détruites ?

construction 4

Malgré son titre, le film fait une place plus importante aux actions de démolition. Des ouvriers jettent par des ouvertures béantes des restes de meubles abandonnés par les habitants chassés. De gros engins s’attaquent aux murs. De lourdes masses réduisent en poussière les cloisons. Détruire pour reconstruire bien sûr. On a l’impression que les démolitions ne s’arrêtent jamais. Même quand le nouvel immeuble commence à prendre forme autrement que sur un plan. Pourtant, la ville a ses repères, immuables, l’église dont le clocher apparaît souvent en arrière-plan, les trois cheminées d’une ancienne usine et l’horloge géante utilisées tour à tour en plan de coupe. Les vieilles ruelles sont tout aussi indestructibles. Elles sont trop étroites pour laisser passer les bulldozers.

Toutes ces destructions ont un arrière-gout de mort. Le quartier est d’ailleurs construit sur un ancien cimetière remontant à l’antiquité romaine. En creusant de nouvelles fondations, les vestiges apparaissent. Une longue séquence du film est consacrée au travail minutieux d’archéologues mettant à jour un crâne et un squelette. Les habitants du quartier ne veulent pas louper ce spectacle. Guerin filme en plans fixes ces personnes âgées et ces enfants qui commentent les événements. La vie, la mort, le temps qui passe : une plongée dans une philosophie spontanée qui ne cherche pas à échapper à la banalité.

construction 3

Le Barrio Chico reste portant bien vivant. Les enfants jouent au foot et investissent le chantier dès que les ouvriers le quittent. Chacun vaque à ses occupations habituelles. Les hommes chantent dans les cafés. Les femmes font la cuisine. Guerin s’attarde sur quelques personnages, un vieux marin, un couple de jeunes paumés. Lui ne travaille pas et sombre dans la drogue. Pour subvenir à leur besoin la fille se prostitue. Leurs relations ne sont pas toujours idylliques. Mais ils connaissent aussi des moments de grande tendresse. Le film se termine sur une scène où plane tout le mystère de la vie. Filmée en travelling arrière, elle courre dans une rue typique du quartier en portant son ami sur son dos. Où vont-ils ? Ils vont devoir quitter le quartier puisque le squat où ils vivent va être détruit. Comme elle se fatigue, il la porte à son tour sur son dos. La séquence s’étire en longueur. Elle peut durer indéfiniment.

construction 8.jpg

Et puis, il y a les ouvriers engagés sur le chantier. Guerin les filme dans leur travail, couler du béton ou monter un mur de briques. Il saisit leurs conversations, les désaccords sur les horaires, leurs positions politiques ou syndicales. Il les filme dans des temps de pause, pendant leur casse-croute, où les propos sont plus personnels. Là aussi certains d’entre eux deviennent des personnages récurrents, comme ce marocain qui cherche à se faire embaucher et que l’on retrouvera à plusieurs reprises, le jour de la tempête de neige par exemple, ce qui est pour lui une vraie découverte. Le monde du travail s’intègre parfaitement à la vie du quartier. L’immeuble en construction est presque toujours filmé de l’intérieur des futures pièces. Il n’y a pas encore de fenêtres mais leur encadrement permet d’apercevoir en arrière-plan les maisons du quartier, les toits, les forêts d’antennes de télévision. D’autres cadrages ne proposent au contraire aucune profondeur de champ. La vue s’arrête sur les fenêtres ou les pièces des habitations d’en face qui semblent particulièrement proches. . Des relations peuvent alors s’ébaucher entre les ouvriers et les habitants. Une jeune femme étend du linge sur son balcon. L’ouvrier qui la regarde lui adresse la parole. Elle lui sourit, mais disparaît chez elle. A la fin du film, des acquéreurs éventuels visitent l’immeuble presque achevé. Ils s’inquiètent du voisinage, de la sécurisation de l’entrée. Un nouveau mode de vie s’annonce.

construction 9

En construcción est souvent présenté comme un bon exemple de mélange entre documentaire et fiction. Si la vie du quartier et celle du chantier sont filmées de façon classique comme un documentaire descriptif, la vie de ses habitants comporte indéniablement une dimension fictionnelle. Le jeune couple, en particulier, dont les moments de conflit, ou de tendresse, sont visiblement « interprétés », même si les deux personnages ne sont pas transformés en acteurs.

Publicités

E COMME ENTRETIEN – Caroline Lelièvre

Vous êtes diplômée de l’IFFCAM, master réalisation de documentaires
animaliers, nature et environnement. Présentez-nous cette école et la
formation que vous y avez suivie.

L’IFFCAM, « L’institut francophone de formation au cinéma animalier de Menigoute» existe depuis 2004, basée en Deux-Sèvres, c’est la seule école en Europe qui propose une formation théorique et pratique orientée vers le documentaire animalier et nature. L’École publique, anciennement rattachée à l’Université de Poitiers propose un Master « Réalisation de documentaires animaliers, nature et environnement », elle intègre des étudiants aux profils et formations différentes. Le site de l’école se trouve à la Grimaudière en pleine campagne à 45 min de Poitiers où nous étudions le cinéma, la prise de vue, l’écriture, le montage, l’environnement, la faune, la flore. Quinze étudiants par promotion maximum, les « Iffcamiens », une secte pour certains, une famille
pour d’autres.
Je suis rentrée à l’IFFCAM en 2013, nous devions faire un film par an, entre 15 et 25 min en première année et entre 20 et 45 min en deuxième. Nous réalisions nous même toutes les étapes de création autour du film, de l’écriture au mixage sonore en passant évidemment par le tournage et le montage. Nous nous aidions les uns les autres et ainsi apprenions à travailler en équipe. Des professeurs récurrents nous enseignaient l’écriture de documentaire et l’histoire du cinéma entre autres, nous bénéficions aussi de l’intervention de nombreux professionnels de l’image comme Laurent Charbonnier ou Vincent Munier. Enfin, nous avions minimum deux stages par an, un en novembre d’une semaine environ, axé sur les différentes techniques de prise de vue animalière. A partir de juin nous devions faire au moins un autre stage pour valider notre année, deux si nous trouvions. Ces stages m’ont énormément apporté, j’ai appris beaucoup sur le terrain et sur le métier en assistant des réalisateurs spécialisés dans l’animalier.

Vous êtes donc spécialisée dans un domaine particulier. Qu’est-ce qui explique ce choix.

Très tôt j’ai voulu faire un métier en lien avec l’image, j’adorais aussi écrire, raconter des histoires. J’ai commencé à faire de petits courts-métrage vers 16 ans et à participer à des ateliers vidéos avec une association Rouennaise « Sam&Sara ». En deuxième année de licence « Humanités et monde contemporain » j’ai étudié le documentaire en Estonie durant mon séjour Erasmus. Ce fût une petite révolution intérieure, c’est ça que je voulais faire, du documentaire. D’ailleurs j’avais moi-même commencé un documentaire sur mon expérience Erasmus, je filmais tout ce que je voyais, réalisais des interviews de mes amis espagnoles, français, flamands.. Je tenais aussi un journal de bord et c’est en arrivant en Laponie lors d’un voyage, que j’ai pris le plus de plaisir à filmer. De grandes étendues blanches, il y avait quelque chose de particulier ici, une nature un peu plus vaste et sauvage qu’en France. J’avais découvert L’IFFCAM quelques mois auparavant, je m’étais même rendue au fameux « FIFO » festival de films animaliers très lié à l’IFFCAM. Il m’est apparu un monde de passionnés, la grande famille de cinéastes animaliers et les films des étudiants. C’est donc très impressionnée par leur travail que j’ai désiré faire cette école. Je voulais « faire de l’animalier », mais il se trouve qu’il y a des humains dans tous mes films. Je ne peux pas m’en empêcher, pour moi le documentaire est aussi une excuse pour aller à la rencontre de passionnés et finalement je reviens toujours au même sujet. On peut difficilement avoir l’Homme d’un coté et la nature de l’autre, alors comment faire pour cohabiter?

un autre envol 2
Un autre envol.

Parlez-nous des films que vous avez réalisés dans ce domaine : « Un autre envol », « Des HLM pour les cavicoles », « La quête du vol », d’autres…

La quête du vol et Des HLM pour les cavicoles sont mes films de Master 1 et Master 2. Avec le recul, je vois surtout les défauts techniques et d’écriture, mais ils ont l’avantage d’avoir été réalisés presque sans contrainte éditoriale. Pas besoin de correspondre à une case comme tous les films animaliers aujourd’hui produits pour la télévision, même si au fond on se met des freins tout seul.

La quête du vol est un film de 18 min sur la passion du vol libre, en particulier le parapente. J’ai rencontré de nombreux « libéristes » dans différentes régions de France qui m’ont parlé de leur passion, j’ai eu la chance aussi de voler moi-même avec ces pilotes et de filmer en l’air. Je voulais avec ce film faire découvrir une passion, mais aussi sensibiliser les parapentistes quant à leurs impacts possibles sur les populations de rapaces. Le film a été très apprécié dans le monde du Vol libre, j’ai même eu le droit à un article dans un magazine de vol libre.

Des HLM pour les cavicoles, mon film de deuxième année s’intéresse aux oiseaux cavicoles, comme le Pic noir et à la préservation de son milieu naturel, en particulier les arbres habitats. C’est un film, cette fois plus axé sur les animaux que les Hommes, qui avait pour objectif de sensibiliser « le grand public » et il se trouve que pendant le tournage les directives européennes « Oiseaux et Habitats » furent susceptibles de disparaître, j’ai décidé d’orienter la fin du film sur ce risque qui résonnait avec mon message principal « la protection de la nature une affaire commune ». Un autre envol est le film sur lequel j’ai passé le plus de temps, plus de deux ans. Il fait écho à mon film de première année, le vol libre et la préservation des rapaces. J’ai crée une collecte participative afin de commencer le tournage en août 2015 et également reçu une bourse de « Soroptimist », de plus L’IFFCAM m’a largement aidé en me prêtant du matériel. Enfin, mes camarades de promotion sont venu m’aider sur le terrain. Au bout de deux ans et quatre tournages, j’ai été contacté par Paul-Aurélien Combre réalisateur et producteur chez Mona-lisa production, et nous avons proposé le film à France Télévision et c’est comme ça que les derniers tournages furent réalisés et le film produit et diffusé. L’occasion pour moi de faire mes preuves. Occasion aussi de découvrir l’univers de la télévision et de prendre conscience qu’on ne fait pas un film pour soi, mais pour les autres.
J’ai aussi co-réalisé une série Animaux d’ici avec ma promotion pour France 3 Bretagne, 18 épisodes de 3 min sur les animaux, pour les enfants. Une belle expérience qui me donne envie de refaire une série animalière un jour.

rajasthan
L’or bleu du Rajasthan

L’or bleu du Rajasthan a dans votre filmographie un statut particulier, par l’éloignement du pays où il a été réalisé d’une part, mais aussi par le thème abordé qui dépasse le cadre traditionnel du film animalier et de nature pour prendre une dimension plus sociétale. D’autre part, c’est un film collectif. Parlez-nous des conditions de sa conception et de sa réalisation.

Il y a une tradition à l’IFFCAM, à la fin de notre Master la promotion sortante réalise un film collectif. Pendant nos deux années d’études, nous récoltons des fonds, en vendant nos DVD de film de première année, en réalisant des films pour des associations ou entreprises et depuis quelque années aussi grâce au financement participatif. Dans notre cas, nous avons également réalisé une série pour FR3 et nos salaires ont été directement investis dans le film. Faire un film c’est une chose, mais de quoi avions nous envie de parler? En première année plusieurs étudiants de notre promotion ont proposé des sujets et un a retenu particulièrement l’attention celui de Léo Leibovici, un film sur le partage de l’eau en Inde. Léo avait lui même vécu 2 ans en Inde et connaissait bien la culture Rajasthanie. Nous avons élu 3 réalisateurs pour écrire ce film, Léo Leibovici, Camille Berthelin et Félix Urvois. Trois profils différents, trois approches différentes. Le tournage a duré deux mois plus quinze jours de repérages en amont. Sur place j’étais cadreuse et co-réalisatrice du Making-of. Nous avions de vraies conditions de tournage, chacun ayant un rôle à jouer. Il est évident que faire un film à 11 n’a pas non plus était toujours simple, chacun ayant ses idées, mais au final, des retours que nous avons régulièrement, il y a une belle unité dans l’écriture et le style. Nous tenions à laisser la parole aux Indiens, aussi les ONG que nous avions choisies furent crée par des Rajasthanais. La partie post-production fut longue, 5 mois environ et nos deux monteurs principaux Melissa Bronsart et Julien Posnic ont fait un travail remarquable. Ce film fût donc auto-produit avec « l’association des amis de l’IFFCAM », association crée par des étudiants en 2006 et nous continuions à le faire vire en festival, d’ailleurs notre première diffusion fût lors du « Festival international de
film ornithologique de Ménigoute » en octobre 2016. Il a obtenu depuis deux prix. Le prix du Jury au « Festival de l’oiseau et de la nature » en France et le prix du meilleur documentaire au « Smita Patil Documentary and Short film festival » en Inde. Il va prochainement être diffusé à Toulouse et Avignon, toujours dans le cadre de festival de films.

Quels sont pour vous les plus grandes réussites du cinéma animalier et de nature. Quelle vous semble être sa place aujourd’hui dans le monde de l’image. Sauf exception n’est-il  pas cantonné à la télévision ?

rajasthan 2
L’or bleu du Rajasthan

Je vais choisir trois films très différents tant par la forme que par le fond. Le premier La marche de l’empereur de Luc Jacquet. Un film qui m’a marquée par sa beauté, son traitement et qui peut parler à tout le monde, même si on ne s’intéresse pas vraiment à la nature. Fait intéressant, c’est le documentaire français le plus vu au monde et le plus rentable de l’histoire du cinéma et du documentaire.
Ensuite, Green de Patrick Rouxel, un film engagé, qui dénonce la déforestation en Indonésie. Nous vivons l’histoire du film à travers les yeux d’une jeune Orang-outan. La particularité de ce court-métrage est qu’il n’y a aucun commentaire, juste des images et parfois de la musique. Un film sans budget, sans trucages et très poignant.
Enfin, La Vallée des loups de Jean-Michel Bertrand, « Un plaidoyer pour le sauvage ». Nous suivons la quête de Jean Michel Bertrand, son objectif, filmer une meute de loups installée en Savoie. 3 années de quête pour quelques minutes d’images de loups. L’intérêt du film est clairement la quête plus que les images de loup. C’est aussi un film engagé, rempli d’émotions et qui nous montre ce qu’est la nature, la nature sauvage. Il nous apprend aussi que l’animal passe toujours avant « La belle image », un bon exemple pour tous les réalisateurs animaliers en herbe. Je recommande d’ailleurs de découvrir les films des Iffcamiens, souvent en marge des productions actuelles. En effet, le genre animalier est régulièrement figé dans des cases, en particulier à la Télévision, soit on fait un film scientifique soit on fait un film avec des animaux mignons pour faire rêver et sourire si je caricature. Le cinéma permet une plus grande liberté, car le film animalier n’est en réalité pas uniforme, il évolue constamment et peut, comme les autres genres de films être le fruit d’un grand travail intellectuel, esthétique et artistique. Il faut laisser sa chance au cinéma animalier, comme le dit Maxence Lamoureux, auteur du livre Les cinéastes animaliers, enquête dans les coulisses du film animalier en France. « Du chemin reste à parcourir pour que l’image de l’animal soit perçue par tous comme le témoignage
d’un espace d’altérité riche d’enseignements. Car qui, à part les animaux sauvages, pourrait offrir à l’être humain, un autre regard auquel se confronter? Il faut filmer ce que le sauvage nous apprend de nous-mêmes. »

Sur quoi travaillez-vous actuellement. Avez-vous des projets en dehors du domaine du film animalier et de nature ?

Pour le moment je suis un peu dans l’attente, j’ai un projet de film, mais rien de sûr. Dans l’immédiat je souhaite et espère assister très prochainement des réalisateurs avec plusieurs années d’expérience derrière eux. J’ai encore beaucoup à apprendre du métier. Généralement je ne cherche pas un sujet pour faire un film, le sujet vient à moi par hasard, grâce à des découvertes et rencontres, je ferai peut être un film uniquement sur le bipède Homo Sapiens un jour.

Note : l’IFFCAM est menacée de disparaitre!  Voir les infos ici : https://www.change.org/p/nous-avons-besoin-de-votre-soutien

 

J COMME JUGE

Ni juge, ni soumise, Jean Libon et Yves Hinant, Belgique, 2017, 1H 39.

Peut-on voir ce film, peut-on en parler, sans avoir à l’esprit, sans évoquer, la célèbre série télévisée, devenue culte bien sûr, Strip-tease ? Le critique peut-il passer outre la référence, ne serait-ce qu’en mentionnant l’existence d’un épisode de la série qui était en son temps consacré au même personnage, dont personne à l’époque ne songeait à prétendre qu’il était joué par une actrice.

Mais nous ne sommes plus à la télé ! Et nul ne saurait prétendre qu’il ne s’agit que d’une entreprise de conquête du grand écran par le petit. Car il s’agit bien de cinéma, rien que du cinéma. Un film documentaire qui se prend presque pour un thriller, avec une bonne dose de comédie. Mais qui en même temps nous plonge dans une réalité dont il est difficile de dire qu’elle est purement inventée et que personne n’a jamais rencontré rien de tel dans ce bas monde.ni juge ni soumise 6

Le film que nous proposent aujourd’hui les auteurs de Strip-tease utilise en tout cas sans complexe les mécanismes devenus courant du cinéma documentaire qui se veut divertissant – un vrai spectacle – tout en approchant un réel particulier, original car n’étant pas à la portée de tout le monde et faisant donc l’objet dans le public de stéréotypes ou de fantasmes, plutôt que d’une vraie connaissance : centration sur un personnage phare, hors du commun si possible mais possédant des côtés attachants malgré ses provocations et sa tendance à se sentir bien supérieure au simple mortel ; un personnage qu’on suivra tout au long du film dans sa vie, professionnelle en l’occurrence, ce qui n’interdit pas quelques incursions dans son intimité privée ; le tout sans commentaire, sans jugement, sans prendre position pour ou contre ses actions et surtout en donnant l’impression de n’en rien cacher, de révéler même, grâce à la position de proximité maximale de la caméra, son essence la plus secrète.

ni juge ni soumise.jpg

Donc le film propose de passer une heure et demie en compagnie d’une juge d’instruction de Bruxelles (la ville est très présente à l’image), au terme de laquelle nous aurons l’impression de la connaître comme une vieille relation, et de pouvoir la reconnaître immédiatement si nous la croisons dans les rues de la capitale belge (les nombreux plans de sa 2 cv bleue s’impriment sans peine dans toutes les mémoires). Et bien sûr, les cinéastes n’ont pas à forcer le trait pour surprendre le spectateur, pour en choquer certainement certains aussi, tant elle semble tout faire pour cela. Mais est-ce que cela veut dire qu’ils la filment telle qu’elle est « vraiment », sans qu’elle–même ne force le trait en quoi que ce soit, qu’elle n’en rajoute jamais, qu’elle résiste parfaitement à la tentation de la réplique « qui tue », simplement parce qu’elle sera enregistrée, et que bien sûr elle ne sera pas coupée au montage.

ni juge ni soumise 5

Il est clair ici que la vertu du film c’est de réussir à faire que le plus grand nombre de spectateurs croient, sans douter un instant, à l’authenticité du personnage. Pour cela il utilise un filmage simple (du moins en apparence), sans effets outranciers ou trop visiblement spectaculaires. Il nous montre un personnage « naturel », puisque tous ceux qui l’entourent le considèrent comme tel. Un personnage qui tient parfaitement sa place institutionnelle (nous la voyons même dans la dernière séquence vêtue de la robe noire propre à sa fonction). Et qui exerce pleinement son métier. Même si nous ne pouvons que penser que, décidément, ce n’est pas comme cela que « normalement » il s’exerce.

ni juge ni soumise 3

Reste la question de l’image de la justice qui ressortirait du film. Dévalorisée, tournée quelque peu en ridicule ? Telle n’est sans doute pas l’intention des auteurs. On peut plutôt penser qu’il est rassurant de voir dans cet exercice banal, voire  trivial, un côté surtout humain, sans prétention à l’impartialité ou à une rigueur qui se voudrait scientifique. Au fond, le titre du film ne veut-il pas nous dire qu’il nous montre une justice qui n’est pas soumise à cette image traditionnelle qui la place au-dessus des hommes.

C COMME CONVERSATION.

Atelier de conversation, Bernhard Braunstein, 2017, 66 minutes.

« – On parle beaucoup dans ce film.

– Bien sûr, c’est un film sur la parole, sur la langue orale, et donc sur la communication interpersonnelle. Car on n’y parle jamais seul. Comme nous maintenant, il s’agit bien de dialogue.

– Mais est-ce que cela ne réduit pas le rôle des images ? Au fond on pourrait s’en passer…

– Je ne crois pas. Les images me semblent importantes, indispensables. Pour personnaliser le discours, lui donner de la chair. Et cela justifie pleinement les gros rapprochés, sur les personnes. Des visages toujours expressifs. Des plans qui nous touchent. Car en tant que spectateurs, nous sommes en situation de communication avec ceux qui parlent. Qui nous parlent.

atelier conversation

– Un atelier, c’est un lieu de travail.

– Oui mais ici le travail échappe à la représentation devenue classique à partir du XX° siècle, le travail comme torture (selon l’étymologie) ou comme aliénation (selon la tradition marxiste). Pour les participants de l’atelier, le travail n’est pas non plus opposé au loisir. C’est donc un véritable travail formateur. On en sort transformé de cet atelier. Et c’est un travail qui est devenu un véritable plaisir.

– Ceux qui viennent à ces séances sont là pour apprendre. Apprendre à parler. Apprendre le français, la langue. Pourtant, ce ne sont pas des débutants.

– Ils viennent là pour perfectionner, approfondir, leurs compétences linguistiques. Avoir une pratique libre, pouvoir s’exprimer sans contraintes, sans censures, même si tout ne peux pas être dit, même si on peut être contredit, même si sa parole n’est pas en soi une vérité. C’est une situation unique, si rare dans la vie quotidienne. C’est là le grand intérêt de cet atelier. Au fond, il n’y a qu’une règle, c’est de parler français. Et de s’écouter les uns les autres.

atelier conversation4

– C’est aussi l’intérêt du film qui en rend compte…

– Le film bien sûr n’existe que parce que l’atelier existe depuis longtemps, que c’est une pratique bien rodée. Mais le film a sa logique propre, un fonctionnement filmique construit très rigoureusement. Ce n’est pas un hasard s’il débute par une question sur les clichés, car nous sommes dans une situation multiculturelle où il est improbable que chacun ait une connaissance réelle, non stéréotypée des tous les autres et de leur culture spécifique. De même, la dernière question porte sur l’amour, ce qui donne une note plutôt optimiste, malgré les différences qui s’expriment. On n’en reste pas aux difficultés économiques, qui ne sont certes pas laissées dans l’ombre, mais la crise c’est aussi ce qu’un des participants appelle « le pessimisme ambiant ».

– En avançant dans le déroulement du film il y a de plus en plus de plans de coupe, sur le contexte, la BPI, le centre Pompidou, et même une vie générale de paris.

– Filmer une institution, depuis Wiseman, c’est aussi filmer ses aspects cachés, ce que le public ne voit jamais. Ici le rangement et le ménage ! Comme à l’Opéra de Paris ou à la National Gallery de Londres (parmi les films de Wiseman) on passe aussi l’aspirateur.

atelier conversation9

– Pour en revenir à l’atelier, il se caractérise surtout par la diversité des participants.

– Il est en effet bien difficile pour le spectateur de repérer le nombre exact des nationalités représentées. Il faudrait pour cela faire un arrêt sur image de la partie du générique de fin qui les énumère. Il y a peut-être une dominante, les pays en guerre (Afghanistan, Syrie, Irak…) dont les ressortissants sont venus en France en tant de demandeurs d’asile et de réfugiés. Mais il est particulièrement intéressant qu’ils soient mis en contact avec des pays « riche », européens ou les États-Unis. Tous ne viennent pas chercher exactement la même chose dans l’atelier, mais tous ont cette volonté de maitriser une langue qui leur est indispensable dans leur vie quotidienne en France. Et tous manifeste une soif de communication, une envie, un besoin, de rencontres pour supporter leur déracinement et leur solitude. Dans le plan final, à la fin de l’atelier, ils continuent d’échanger…leur numéro de portable sans doute aussi.

atelier conversation10

– Il y a dans ce sens une scène particulièrement émouvante, celle où deux jeunes femmes ne peuvent retenir leurs larmes en parlant de leur « mal du pays », que Skype ne peut pas vraiment supprimer.

– Oui, le film nous fait vraiment rencontrer tous ces « étrangers », qui se rapprochent de nous en parlant notre langue. Mais plutôt que de rechercher ce qu’il y a de commun entre eux tous, c’est la richesse de leur diversité et donc des différences que le film met en évidence. « Étranger, mon ami, mon frère ». Une invitation à les accueillir. »

atelier conversation12

A COMME ARRIVANTS.

Les Arrivants, Claudine Bories et Patrice Chagnard, France, 2009,  113 mn

            Les arrivants, ce sont ces hommes et ces femmes ayant fui leurs pays (la Tchétchénie, la Chine, L’Érythrée, le Sri Lanka…) où leur liberté, leur sécurité, leur vie tout simplement, étaient menacées, en espérant pouvoir demander en France l’asile politique. Des réfugiés dans des situations personnelles, et matérielles, extrêmement difficiles et qui vont se trouver engagés dans un marathon administratif et juridique face auquel ils sont entièrement démunis. Arriver à déposer cette demande pour qu’elle ait un minimum de chance de ne pas être immédiatement rejetée est une entreprise difficile, présentant bien des écueils que la majorité de ces arrivants n’ont guère de chance de pouvoir surmonter sans aide. Cette aide, un organisme associatif financé par l’État, La CAFDA (Coordination pour l’accueil des familles demandeuses d’asile) est chargé de la leur fournir. C’est là qu’est réalisée la totalité du film, en suivant plus particulièrement le travail de deux de ces travailleuses sociales (Colette et Caroline) chargées d’accueillir les arrivants et d’essayer de résoudre leurs problèmes immédiats, nourriture et logement. Mais il s’agit aussi de préparer, grâce cette fois à une aide juridique, le dossier de demande d’asile proprement dit devant être déposé à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides).

            Enregistrant les entretiens successifs menés par Colette et Caroline avec les demandeurs qu’elles sont chargées de suivre, le film insiste surtout sur les difficultés de leur mission. Étant donnée la diversité des pays d’origine des arrivants, la présence d’un interprète n’est pas toujours acquise. Les budgets dont elles disposent ne sont pas extensibles. Comment alors financer les repas et l’hôtel lorsqu’il n’y a plus d’argent ? Chaque cas est un cas particulier, dramatique en soi. Mais est-il possible dans le cadre d’une activité professionnelle de se laisser envahir par les sentiments ? L’apitoiement n’est pas ce que des femmes enceintes, par exemple, attendent, mais des solutions concrètes immédiates. Comment alors trouver le bon ton, manifester une certaine chaleur dans le contact sans pour autant laisser croire que ce que l’on sait impossible et hors des moyens disponibles sera quand même réalisé comme par miracle. C’est le grand mérite du film de ne pas chercher à embellir une situation qui par bien des aspects est inextricable. Ce qu’il met en évidence, c’est que notre pays a bien du mal à honorer sa réputation de pays des droits de l’homme. Les idéaux de la Révolution française ont-ils encore une signification face aux contradictions du système administratif mis en place. Et puis iIl nous montre aussi que le travail social a ses limites. Épuisant en soi, il met à rude épreuve la résistance même des employées qui, ici, n’ont rien de super héros. Le film contient à cet égard une séquence surprenante au premier abord où Caroline déraille véritablement et explose de façon agressive devant la femme qu’elle reçoit. Cette scène, particulièrement violente, met mal à l’aise. Mais elle pose le vrai problème : chaque spectateur, chaque citoyen, n’est-il pas directement concerné par la question du respect des droits de l’homme ? Ce qu’elle nous dit, c’est qu’il est bien facile de se décharger de son devoir d’engagement en évoquant les lacunes de l’État et les faiblesses de travailleuses dont il serait facile de critiquer l’incompétence. Facile, mais particulièrement injuste. En nous montrant cette faiblesse, le film prend un risque. Le risque de se voir accuser de jouer sur le spectaculaire en mettant en avant ce qui est hors norme. Mais aurait-il un intérêt s’il se contentait de dire que tout va pour le mieux dans le plus beau pays du monde ?

arrivants 10

 

 

M COMME MELGAR FERNAND

Cinéaste suisse (né en 1961)

Fernand Melgar est un cinéaste suisse né au Maroc de parents espagnols qui finirent par s’installer en Suisse. C’est dire qu’on n’est pas surpris de trouver le thème de l’immigration dans une majorité de ses films. Dans son premier documentaire (Album de famille 1993), très personnel, il retrace justement l’itinéraire de ses propres parents depuis le sud de l’Espagne jusque dans le froid helvétique. Classe d’accueil (1998) aborde le problème de l’intégration des jeunes étrangers en Suisse. Pour La Forteresse (2008), il passe plusieurs mois dans le centre d’enregistrement et de procédure de Vallorbe où il suit les procédures de demande d’asile. Vol spécial (2011) est tourné dans un centre de détention administrative près de Genève. Un ensemble particulièrement cohérent, toujours réalisé du point de vue des immigrés, filmés avec une grande empathie.

megar forteresse 2
La Forteresse

 

En regard de cette implication personnelle du côté de ces déracinés qui n’ont plus d’autres perspectives d’avenir que de pouvoir vivre et travailler en Europe occidentale, on peut être surpris de la polémique déclenchée à propos de Vol spécial à la suite de sa présentation au festival de Locarno où le producteur et président du jury Paulo Branco traita Vol spécial d’œuvre « fasciste » et « obscène », l’accusant de faire preuve de « complaisance envers les institutions » et de « complicité avec les bourreaux ». Son argumentation repose sur le fait que le cinéaste ne questionne pas les gardiens du centre de rétention qui s’occupent des étrangers en voie d’expulsion. Par la suite, il fut aussi reproché au cinéaste de ne pas avoir mentionné qu’un des hommes filmés possède un lourd casier judiciaire, condamné en particulier pour trafic de drogues. De même l’affirmation selon laquelle des milliers de personnes sont enfermées sans décision de justice pour la seule raison d’être en situation irrégulière dans le pays fut contestée comme erronée par des responsables politiques suisses. Bref on a reproché au film de contenir des erreurs et de ne pas être objectif et au cinéaste de ne pas suffisamment dénoncer une situation inacceptable. Des critiques fondamentalement contradictoires, et bien injustes par rapport à l’engagement de Melgar en faveur des immigrés et par rapport à son travail de cinéaste mettant en œuvre une méthodologie de cinéma direct, sans commentaire et sans jugement, mais ne cachant pas son point de vue personnel. Au fond, qu’un tel film ait été vécu comme dérangeant ne fait que souligner sa force, et sa valeur, reconnue d’ailleurs par deux prix (premier prix du jury des jeunes et prix du jury Œcuménique) au même festival de Locarno où la polémique prit naissance.

melgae vol special
Vol Spécial

Le film suivant de Melgar, L’abri, s’intéresse lui au sort des sans-abris, ceux qui vivent dans la rue et cherchent un lieu pour passer la nuit un peu plus au chaud en hiver. Sans commentaire, sans entretien, sans jugement de sa part, le cinéaste filme un centre d’hébergement d’urgence à Lausanne. L’établissement dispose de 100 places. Mais ceux qui viennent demander un peu d’aide, un lit et un repas chaud, sont bien plus nombreux. Aussi tous les soirs d’hiver, c’est la même situation qui se renouvelle. Le personnel est obligé de « trier » ces demandeurs qui tous ont besoin d’aide. Les femmes et les enfants – car il y a là aussi, à la porte de l’Abri des enfants en bas âge – sont bien sûr prioritaires. Pour les hommes, peut-il y avoir des critères objectifs ? Une situation qui parfois est à deux doigts de vraiment dégénérer, et qui ne peut guère éviter les bousculades ou les manifestations de colère. En ce qui concerne la vie du centre proprement dite, Melgar  prend souvent en compte les difficultés que rencontre le personnel, et surtout le directeur, pour faire respecter un règlement strict, sur la question de la cigarette par exemple. Ainsi tous les pensionnaires d’une chambre où l’un d’eux a fumé sont exclus pour une semaine. Une sanction dure à accepter pour les innocents. Pourtant le film montre tout le dévouement dont ceux qui travaillent au centre sont capables. Et l’on se dit que dans ce pays pourtant réputé pour être riche, la Suisse, les laissés pour compte de la société ont bien besoin d’une aide humanitaire pour tenter de survivre en gardant un minimum d’espoir dans des jours meilleurs.

melgar abri 3
L’Abri

Melgar fait partie dès les années 80 de la culture underground de Suisse romande où il fonda avec des amis le cabaret Orwell puis la scène rock, La Dolce Vita. Il est membre depuis 1985 de l’association Climage, un des plus importants producteurs de documentaires dans le cinéma indépendant en Suisse.

 

A COMME ADOLESCENT – Portrait

17 ans, Didier Nion, 2003, 80 minutes.

C’est l’année d’avant la majorité, l’année d’avant le permis de conduire. Jean-Benoît est en apprentissage dans un garage, pour passer le BEP. La mécanique, c’est son truc : mettre les mains dans un moteur, il aime. Mais il faut aussi apprendre les maths, le français, l’anglais, l’histoire. Et là, c’est difficile. Il n’a pas envie de faire des efforts pour ce qui ne l’intéresse pas. Et pourtant, il veut l’avoir son BEP. Il veut s’en sortir, réussir quelque chose dans sa vie. Enfin.

 Le film suit pendant ces deux années d’apprentissage cet adolescent qui ressemble à tant d’autres, mais qui est aussi unique. On le suit dans l’atelier, au travail, dans ses loisirs aussi, sur la plage avec sa copine. Helena, visiblement il l’aime bien. Elle aussi, même si tout n’est pas toujours facile entre eux. La passion de Jean-Benoît, c’est son aquarium et ses poissons. En dehors des voitures, bien sûr.

Il évoque le passé de cet adolescent par petites touches. D’abord, les années au foyer dans lequel Jean-Benoît a été placé par la justice avant de rentrer en apprentissage. Des années difficiles, comme étaient difficile la vie familiale, la violence familiale, les disputes incessantes entre les parents, leurs séparations, leurs réconciliations, leur incapacité à éduquer correctement leur fils.

17 ans 2

 Son enfance, il en parle en regardant des photos de lui petit, une enfance qui aurait pu être heureuse, qui devait être malgré tout heureuse. Mais la vie est toujours faite de problèmes, auxquels il faut faire face, auxquels il n’est toujours possible de faire face.

Le passé, Jean-Benoît l’évoque aussi en revenant sur les lieux qui l’ont marqué, le foyer et la maison acheté par son père et où il a vécu sans doute les meilleurs moments de sa vie. Six ans qu’il ne l’avait pas revue, depuis la disparition du père, évoquée devant sa tombe. Son père, c’était la violence, l’alcoolisme, pour finir par le suicide. Jean-Benoît évoque tout cela rapidement. Comme sa relation avec sa mère. Une mère qui n’en a pas vraiment été une.

17 ans 7

Le film comporte de longs moments d’entretien avec Jean-Benoît, seul face à la caméra, ou parfois en présence d’Helena à ses côtés. Des entretiens menés par le cinéaste, qui pose les questions, qui pousse Jean-Benoît à aller plus loin dans sa confession.  Car ces entretiens où l’on sent toujours la présence du cinéaste derrière la caméra, où l’on sent toujours qu’il s’agit d’un dialogue même si Jean-Benoît ne regarde jamais la caméra, ces entretiens sont bien de véritables confessions. Jean-Benoît essaie de dire sincèrement non pas simplement ce qu’il ressent au moment où il est filmé, mais comment il vit sa vie et la place qu’y occupe l’apprentissage et le BEP. La perspective de l’examen qui se rapproche de plus en plus est l’horizon temporel qui structure le film, avec ses moments de doute, avec l’évocation par les formateurs des difficultés de comportement de Jean-Benoît, surtout dans les matières théoriques. Des formateurs qui n’ont pas l’air très optimistes quant à l’avenir de cet élève qui manque singulièrement de confiance en lui. Pourtant, tout au long du film, Jean-Benoît répète sa volonté de l’avoir ce BEP, de l’avoir coûte que coûte, même s’il ne montre pas toujours qu’il fait tout pour cela, jusqu’à oublier la date de la première épreuve.


17 ans 3Le projet du film et sa réalisation dans la durée contribuent-ils à la réussite de Jean-Benoît au BEP ? Le cinéaste n’est pas pour lui un filmeur anonyme, un reporter qui chercherait de la matière pour son enquête. Le cinéaste, c’est Didier, et le film n’occulte pas la relation forte, au moins de sympathie qui unit les deux êtres de chaque côté de la caméra. Didier pousse Jean-Benoît à aller de l’avant, à ne pas renoncer, à vaincre ses vieux démons. On a parfois l’impression qu’il joue le rôle du père absent, même si leur relation n’est pas toujours très facile, comme le montre cette séquence où le cinéaste reproche à Jean-Benoît de ne pas lui accorder assez de temps, assez d’attention, alors qu’il a parcouru 700 kms pour venir le rejoindre. Pour fuir les reproches de Didier ; Jean-Benoît part seul sur les rochers bordant la mer. Didier n’a plus qu’à faire parler Helena, jusqu’alors témoin muette de la scène, et qui ne peut qu’évoquer les difficultés de sa relation avec Jean-Benoît. Elle est parfaitement consciente de l’importance qu’elle a pour lui, ce qu’il reconnaîtra aussi plus tard dans le film. Elle aussi joue en somme le rôle de la mère défaillante. Mais elle a aussi fait découvrir l’amour à Jean-Benoît. Ce qui est tout aussi fondamental.

Le film se termine bien. Mais reste le sentiment que tout aurait pu mal tourner pour Jean-Benoît. Sans la présence, tout au long de ces deux années, du cinéaste ?