P COMME PHILIBERT Nicolas

Cinéaste français (né en 1951).

Sa renommée est due à son film phare, Être et Avoir. Sélectionné au Festival de Cannes, il y fut très bien accueilli. Il connut ensuite un succès public de grande ampleur pour un documentaire (presque deux millions d’entrées) ce qui en a surpris plus d’un, mais qui peut se comprendre à la fois par le sujet traité (l’école rurale plutôt traditionnelle, sentant bon la nostalgie) et par la façon de filmer, au plus près des personnages, surtout des enfants, dont les bons mots et les mimiques avaient tout pour séduire. Il n’en reste pas moins qu’Être et Avoir est un film de référence qui mérite d’être vu pour ses qualités cinématographiques, au-delà du public enseignant ou des parents d’élèves.

Être et Avoir est célèbre pour une autre raison qui déborde le cadre strictement cinématographique. Il fut en effet l’objet de deux procès retentissants dans la mesure où ils mettaient en cause le fondement même du cinéma documentaire : la rémunération des personnes filmées. Le premier de ces procès fut intenté à Nicolas Philibert et à son producteur par Monsieur Lopez, l’instituteur qui est au centre de Etre et Avoir. Estimant être un véritable acteur, il demandait en conséquence de percevoir un salaire. De même les parents des élèves les plus présents dans le film («que serait Etre et Avoir sans le petit Jojo ? ») revendiquèrent eux-aussi la reconnaissance d’un statut d’acteurs pour ceux-ci. Heureusement la justice donna raison au cinéaste et donc au cinéma.

1 Nicolas Philibert - Etre et avoir

Nicolas Philibert n’est pas l’auteur que d’un seul film, loin de là. Ses réalisations, nombreuses, couvrent un champ d’investigation suffisamment large pour qu’il puisse être considéré comme un des documentaristes les plus en vue du cinéma français.

Son premier contact avec le monde du cinéma a lieu à 19 ans, pendant des vacances d’été où il est stagiaire sur le tournage du film de René Allio Les Camisards. Il est ensuite assistant du même Allio pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère (1976) expérience qui fut déterminante pour sa future carrière. Il reviendra sur ce début dans un documentaire autobiographique où il part à la recherche des paysans et des habitants de la région où le film est réalisé et qui avaient accepté d’y jouer un rôle (Retour en Normandie 2007). Il évoque avec eux les souvenirs de tournage, la figure du réalisateur, et confronte les anecdotes qui émaillèrent cette prise de contact avec le cinéma. Cette perspective, le cinéma vu de l’intérieur par ceux qui le font, n’est pas sans rappeler l’Agnès Varda des Plages d’Agnès.

La majorité des films de Nicolas Philibert peuvent être considérés comme des films portant sur des institutions (musées, centre de soins…) mais il ne les aborde jamais pour elles-mêmes, trouvant toujours un angle d’exploration original. Pour le Louvre (La Ville Louvre, 1990), il ne filme pas les salles d’expositions ou la foule s’agglutinant devant La Joconde. Il filme le Louvre la nuit où l’activité n’est pas moins intense, mais fort différente. Lorsqu’il veut réaliser un film sur le courant proche de l’antipsychiatrie, il choisit la clinique de La Borde (La Moindre des choses, 1996) où il va suivre la préparation d’une pièce de théâtre par les résidents (on ne parle pas de malades à La Borde) devant être donnée au spectacle de fin d’année en présence des parents et amis. Il ne filme pas alors les pratiques thérapeutiques elles-mêmes, mais montre comment la réalisation de ce projet est elle-même une thérapie. Il avait d’ailleurs déjà abordé le problème du handicap dans Le Pays des sourds (1992) où il montre la vie quotidienne de personnes atteintes de surdité totale. Un film extrêmement sensible mais aussi plein d’humour et d’ironie. Nicolas Philibert a appris pour l’occasion le langage des sourds, cette langue gestuelle qui rapproche ceux qui l’emploient, les obligeant à se faire face dans une réelle proximité.

Dans Un animal, des animaux (1995) il s’immerge dans la vie du jardin des Plantes à Paris. Il retrace la création de la Grande Galerie de l’évolution, montrant toutes les contraintes, les aléas et les efforts nécessaires pour mener à bien ce projet grandiose. Il reviendra d’ailleurs au Jardin des plantes, plus précisément à sa ménagerie, pour consacrer un film à Nénette (2010) un orang-outang qui en est la plus ancienne pensionnaire. Un film dont le personnage principal est un animal, mais qui n’a rien à voir avec le cinéma animalier habituel. L’accent est tout autant mis sur les visiteurs qui viennent admirer Nénette, mais que l’on ne voit jamais puisque l’image reste sur celle qui est l’objet de leur regard. Par contre, on les entend, des commentaires variés, caractéristiques de ceux qui les profèrent, jeunes ou vieux, touristes étrangers, familles ou couples. Philibert a même enregistré le personnel de la ménagerie, ceux qui s’occupent de Nénette, la soignent et peuvent raconter son histoire. « C’est un film sur le regard, la représentation. Une métaphore du cinéma, en particulier documentaire, comme captation et comme capture », écrit Nicolas Philibert sur son site web à propos de Nénette.

En 2013, il présente à Berlin son film La Maison de la radio, vénérable institution des médias et de la culture. Il réussit à en dégager la portée sans pour autant réaliser un film historique. Le film nous fait découvrir l’envers du décor, les coulisses de cette grande maison qu’est la « maison ronde ». Il nous fait découvrir les couloirs et les studios, tous les studios. Il nous invite clandestinement dans les comités de rédaction du journal parlé. Il nous fait suivre les répétitions du cœur de Radio France, nous fait assister à l’enregistrement d’une pièce radiophonique, ou à l’interview d’un écrivain célèbre. Et il réussit à rendre le son photogénique.

Cinq ans après, il filme une école de formation des infirmières et infirmiers : De Chaque instant. A suivre

L’œuvre de Nicolas Philibert a été couronnée pour Être et Avoir : prix Louis-Deluc en 2002, César du meilleur montage 2003.

Publicités

S COMME SCOP.

Entre nos mains, Mariana Otero, 2010, 88 minutes.

Des ciseaux coupent de la dentelle, les machines à coudre piquent, en gros plan Nous sommes dans une entreprise de lingerie féminine. Les soutiens-gorge et les petites culottes constituent le décor quotidien. Le monde de la légèreté, de la frivolité ? Pourtant, la situation est grave. L’entreprise est en faillite et les femmes qui travaillent là, pour coudre ou emballer les sous-vêtements, les quelques hommes aussi, tous risquent de se retrouver au chômage.

entre nos mains 3

Ces femmes, pour la plupart de simples ouvrières, Mariana Otero va les suivre pendant cette période d’incertitude sur l’avenir de l’entreprise (y aurait-il un repreneur ?) et sur leur avenir personnel. Pourtant, tout n’est pas définitivement joué. L’idée de la création d’une coopérative a été lancée. Les employés, ouvriers et cadres, peuvent racheter collectivement leur entreprise et continuer à la faire tourner. Le film commence lorsque la déléguée des Scop (c’est comme cela que ça s’appelle) vient présenter en petit groupe d’abord, en assemblée générale ensuite, la signification et le fonctionnement de ce type d’entreprise qui échappe au schéma habituel du monde capitaliste. Mais rien n’est gagné d’avance et le chemin de la réussite sera long et forcément semé d’embuches.

entre nos mains 2

Le film suit chronologiquement les différentes étapes de cette aventure. Car c’est bien d’une aventure qu’il s’agit pour le personnel de l’entreprise, une plongée dans l’inconnu avec ses incertitudes qui ne peuvent que générer des doutes. Certains s’engagent immédiatement. D’autres hésitent. Y aura-t-il un nombre suffisant de participants ? Sur une cinquantaine d’employés, il est nécessaire qu’une quarantaine au moins soit partante pour que le financement du rachat soit possible. Chacun doit investir un mois de salaire brut. Une décision pas vraiment facile à prendre.

entre nos mains 6

            Cette première phase du film est plutôt lente, mais les choses vont s’accélérer brusquement. Premier coup de théâtre, le patron qui jusque-là était absent du film, fait une contreproposition, au moment même où une majorité des employés a décidé de soutenir le projet Scop. Peut-on se passer de patron ? Comment la démocratie peut-elle s’exercer véritablement dans l’entreprise. Des questions qui ne peuvent être laissées de côté. Mais au moment où la partie semble gagnée, le réel fait subitement retour. Deuxième coup de théâtre, qui remet en cause l’avenir. Un client important, la grande surface Cora, annule sans prévenir ses commandes. Le manque à gagner enterre la Scop.

entre nos mains 4

La désillusion est grande. Pourtant, en accord avec la réalisatrice, les employés ne veulent pas que le film se termine sur cet échec. La dernière séquence du film sera une comédie musicale, écrite et interprétée par les employés. Quelle surprise de voir ces hommes et ces femmes que l’on a côtoyés dans les actes quotidiens de leur activité professionnelle, que l’on a écouté exprimer leurs interrogations sur l’avenir, leurs doutes et leurs espoirs, se mettre subitement à chanter, dans ce même décor de leur entreprise. « La Scop n’est pas une utopie », disent les paroles de la chanson. Un hommage très émouvant au monde du travail.

C COMME CAMP – de transit.

En sursis, Harun Farocki, Allemagne, 2007, 40 minutes.

Les sursitaires dont il est question ici, sont les internés du camp de Westerbork, construit en 1939 par le gouvernement des Pays-Bas pour accueillir les réfugiés juifs allemands fuyant le régime nazi. Lorsque les troupes allemandes occupent le pays, ils placeront le camp sous leur autorité.

            Ce camp a la particularité d’être un camp de transit. Les déportés n’y sont ni battus, ni exécutés. Mais tous les mardis matin, un train où sont entassés près d’un millier de prisonniers, part vers l’est, vers les camps de la mort, Auschwitz en particulier. Tous ceux qui ont séjourné à Westerbork seront exterminés.

en sursis 5

            En 1944, le commandant du camp décide la réalisation d’un film. Il sera filmé en 16 mm, par un prisonnier juif, Rudolf Breslauer, qui périra lui-aussi à Auschwitz. Ce film doit montrer la réalité du camp à ses visiteurs, comme l’indiquera le commandant lors de son interrogatoire à la fin de la guerre. Il ne sera pas achevé par son auteur, mais nous sommes en possession des rushs qui, mis bout à bout, peuvent quasiment constituer un film. Ces images sont parmi les rares qui n’ont pas été détruites par les nazis à la fin de la guerre. Elles constituent donc un ensemble de documents particulièrement précieux sur les camps de concentration. Et en effet, beaucoup d’historiens et de cinéastes, à commencer par Alain Resnais en 1955 pour Nuit et Brouillard, y auront recours dans des montages d’archives. En particulier les séquences qui montrent l’embarquement des détenus dans les trains en partance pour les camps de la mort.


en sursis 2Pourtant le film tourné en 1944 ne se réduit pas à ces séquences. Et le film que Farocki consacre à l’analyse de ces rushs aura pour premier objectif de resituer ces séquences bien connues dans l’ensemble des images tournées par Breslauer. Son deuxième objectif, sans doute le plus important, concernera les enjeux de leur réalisation. Les rushs à sa disposition sont des images muettes. Aussi Farocki réalisera un film muet, s’interdisant de sonoriser par un commentaire ou une musique ces images. Il se contentera d’introduire des cartons d’intertitres. Et de réaliser un montage original.

Dans le camp de Westerbork, les SS semblent peu présents. Toutes les activités sont confiées aux détenus eux-mêmes. En particulier les tâches de polices. Ce sont même des juifs qui doivent établir chaque semaine la liste de ceux qui seront déportés. Faroki précise que les scènes de désespoir sur le quai de la gare étaient rares. Toutes les images du camp sont empreintes d’une certaine tranquillité. Est-ce là l’idée que l’on peut se faire d’un camp de concentration ? Mais les images réalisées par Breslauer sont des images de commande, et l’on peut comprendre qu’elles sont étroitement surveillées par les nazis. Le but de ce film de commande serait de montrer que le camp est « productif ». D’où ces séquences de travail dans des ateliers, des images qui gomment totalement le fait qu’il s’agit d’un travail forcé. Alors, les intertitres nous le rappellent. Lorsque les images montrent deux hommes trainant dans un champ une charrue, les intertitres précisent : « cela veut dire que nous sommes des bêtes de somme ». Et cette productivité n’est-elle pas plus grande si ceux qui travaillent sont « en pleine forme » ? Les images de spectacles donnés par les prisonniers peuvent aller dans ce sens. Distraire ceux qui travaillent contribue à faire qu’ils travaillent mieux.

en sursis 6

Les images du film de Breslauer sont bien sûr trop lisses pour refléter la réalité des camps, même lorsqu’il s’agit d’un camp de transit où les détenus n’étaient pas exécutés sur place, même si l’on pense qu’ils ne savaient pas ce qui se passait à Auschwitz. Pourtant, ce cinéaste improvisé ce cinéaste aux ordres, réalisant un film de commande, a réussi à introduire dans ses images une toute autre vision de l’univers concentrationnaire nazi. Une première fois lorsqu’il filme une brouette portant les initiales de la police du camp faisant irruption au milieu d’un spectacle de cabaret. Et surtout, lorsqu’il cadre le visage d’une jeune fille dans l’entrebâillement d’une porte de wagon en partance pour Auschwitz. « Sur le visage de la jeune fille, on lit la peur de la mort, ou le pressentiment de la mort » indique l’intertitre. Les recherches d’historiens ont retrouvé l’identité de cette jeune fille. Il s’agit d’une jeune Sinti de 18 ans, Settela Steinbach. Une image qui était déjà présente dans Nuit et Brouillard. De toutes les images qui nous sont parvenues des camps nazis, c’est pratiquement la seule qui soit un gros plan de visage. De Resnais à Farocki, il n’est pas étonnant qu’elle soit devenue un symbole de l’horreur de la Shoah.

P COMME PRISON – parloir

À côté, Stéphane Mercurio , 2007, 90 minutes

            Nous ne pénétrons pas dans la prison. Nous n’en verrons rien, juste un ou deux plans d’ensemble pris de loin. Mais dès le générique, auquel celui de fin fera écho, nous entendrons en off sa vie. Une rumeur sourde, continue, faite de bruits de portes, de serrures, de grilles et de cris. C’est de cette vie du dedans dont tout le film rendra compte, mais de l’extérieur, à travers la parole de ceux, parents et conjoints, qui viennent rendre visite à leurs proches incarcérés.

            Du parloir, nous ne verrons rien non plus, mais c’est lui qui occupe tout le film. Le parloir, la rencontre programmée à l’avance et strictement organisée, c’est ce que le monde carcéral offre aux détenus pour garder un lien avec l’extérieur, avoir encore des relations sociales autres que celle des autres détenus, surtout avec la famille. Mais le parloir, pour ceux qui viennent, il faut le mériter, se plier aux exigences de l’administration, le détecteur de métaux bien sûr, mais surtout ne pas arriver en retard. Il faut aussi se soumettre aux décisions des gardiens concernant ce qu’il est possible de porter aux détenus. Une femme montre les livres qui n’ont pas été autorisés à entrer dans la prison. Une autre se retrouve avec ses fromages qui ont aussi été refusés. Il y a des situations encore plus inquiétantes pour ces femmes qui arrivent au parloir pour apprendre que celui qu’elles viennent voir n’est plus là. Il est peut-être à l’hôpital, mais on ne lui dit pas où ni pourquoi il y est.

a coté 4.jpg

            Toute cette vie du parloir, nous en prenons connaissance dans une maison d’accueil située à proximité de la prison où se retrouvent celles qui sont venues pour le parloir. Elles sont venues pour une demi-heure, hebdomadaire ou mensuelle selon l’éloignement de leur domicile. Il s’agit surtout de femmes, puisque le centre de détention est masculin. Des mères et des conjoints, qui viennent prendre un café, avant et après le parloir et obtenir de la borne informatique la date de la prochaine visite. Un sas entre le monde de la prison et leur vie quotidienne. Un sas nécessaire tant ce contact avec la prison est difficile à vivre.

Le film nous montre la diversité des situations de ces visiteuses, selon l’âge du détenu, selon la durée de l’incarcération aussi. Mais toutes vivent la même difficulté de devoir faire bonne figure, de paraître en pleine forme psychique et morale, pour ne pas risquer de détruire encore plus le détenu dans cette machine à fabriquer de la récidive.

a coté 2

            Les femmes qui fréquentent le parloir et le centre d’accueil sont présentées dans le film avec une nette progression dans la dramatisation. La première que la cinéaste nous montre est jeune, souriante, pleine de dynamisme. Mais, très vite, les sourires disparaissent pour laisser place aux larmes. Les situations matérielles sont de plus en plus dramatiques, comme cette femme qui élève seule ses cinq enfants et qui n’a pas toujours l’argent du train pour venir à la prison. Les situations affectives sont aussi souvent très tendues. Malgré la force de caractère dont elles font preuve, il n’est pas toujours facile pour elles de maintenir le cap, comme cette femme qui craque après son retour du parloir parce que, dit-elle, il ne pense qu’à lui, alors que sa situation à elle aussi est dramatique. Le film montre alors l’extraordinaire entraide qui existe entre ces femmes qui doivent toutes faire leur possible pour faire comme si leur vie était des plus ordinaires et cacher le plus possible à leur entourage, surtout professionnel, qu’elles ont quelqu’un de proche en prison.

            La majorité du film se déroule dans cet univers particulier de la maison d’accueil qui est aussi un espace clos, malgré l’existence d’un jardin attenant. On sent à chaque plan la grande sympathie qu’éprouve la cinéaste pour toutes les femmes qu’elle rencontre. Quelques questions suffisent à les mettre en confiance. Devant la caméra, elles n’hésitent pas à dévoiler les secrets de leur vie et leurs sentiments.

a coté 3

            Le film comporte pourtant d’autres séquences extérieures à la maison d’accueil. On s’éloigne de la prison pour donner à voir, sous forme de montage photo – de très belles photos – la vie qui se poursuit malgré la prison. Une séquence nous montre aussi des photos du tribunal lors d’un des procès du conjoint d’une des visiteuses. Malgré cela, le film n’est pas un documentaire sur la justice. Les causes des condamnations ne sont presque jamais évoquées. En revanche, il montre avec insistance que s’il reste possible de vivre en prison, c’est grâce aux visites de ces parents et conjoints qui viennent leur manifester leur amour à chaque parloir. Il n’y a pas de plus grande joie pour eux que d’apprendre la libération prochaine, plus tôt que prévu.

E COMME ENTRETIEN – Stéphane Mercurio

A propos de Après l’ombre, 2018, 93 minutes.

Vous avez déjà traité des problèmes des prisons, quoique de façon indirecte, dans certains de vos films. Comment Après l’ombre s’inscrit-il dans la suite de vos travaux?

Après l’ombre est le 5 eme film sur la prison ! J’ai d’abord réalisé A côté, en 2008, sur les familles de détenus qui attendent le parloir. http://www.a-cote.eu/. Il est sorti en salle et il a eu un certain succès. Dans la foulée j’ai fait un court métrage pour canal Plus avec Zazie et Xavier Mathieu sur un mariage en prison. C’est grâce à A côté, que le contrôleur général des lieux de privations de liberté, jean-Marie Delarue m’a proposé de faire un film avec eux en suivant le contrôle et j’ai donc pu entrer en prison et filmer dans les cours de promenades, les cellules, les quartiers disciplinaires. Ce film a été diffusé par canal + et ensuite il est sorti en salle. Iskra l’a produit comme le premier et les suivants. Ensuite j’ai eu envie de travailler sur l’après et c’est ainsi que j’ai croisé la route du metteur en scène Didier Ruiz que j’ai filmé pour ce film Après l’ombre (https://apreslombre.com/) qui est sorti en salle et qui continue a être projeté dans de nombreuses salles notamment pour le mois du documentaire en novembre. Un court métrage, Une si longue peine, a été diffusé par les programmes courts de France 3.
Je laisse passer un peu de temps entre chaque film sur la prison pour parler d’autre chose quand même !

après l'ombre 3

 Quelles ont été les conditions de réalisation, en particulier au niveau de la rencontre et du choix de vos « personnages ».

A vrai dire j’ai choisi Didier Ruiz ensuite c’est lui qui a vu des anciens détenus pour son spectacle. J’ai suivi le travail qu’il faisait avec eux. Mais je savais avant de commencer que la parole des longues peines, pour en avoir rencontré plusieurs, est puissante. J’étais sûre qu’il y aurait des choses fortes. Je n’imaginais surement pas à quel point ce serait bouleversant sur la prison mais aussi sur l’expérience du groupe.

après l'ombre 2

 Comme beaucoup de documentaristes, vous accompagnez votre film en festival ou dans des projections spécifiques. Quelles ont été les réactions du public les plus intéressantes pour vous?

Au fond, je dirais que c’est « facile » de faire des films sur la prison tant les préjugés et la méconnaissance sont importants. Les gens sont étonnés que les personnages du film, des taulards, parlent bien, disent des choses intelligentes, sensibles… J’ai entendu plusieurs fois, « je me rends compte que finalement ce sont des hommes comme les autres ». Il me semble qu’à partir de là, la pensée peut se mettre en route et une réflexion sur la prison sur ce qu’elle produit, détruit, peut avoir lieu. La prison telle qu’elle fonctionne est une catastrophe qui produit l’insécurité de demain. Cet été les suicides se sont multipliés dans les prisons de France avec la canicule, les conditions étaient encore pires.
J’ai aussi entendu l’émotion que le film suscite. Les gens sont souvent bouleversés et bien sûr cela me touche. Ils suivent le récit de cette aventure collective. Le film n’est pas une thèse sur la prison mais un film avec une dramaturgie et j’ai senti que cela fonctionnait. Le film est sélectionné par le festival des libertés à Bruxelles (projection le 22 octobre) puis au festival Jean Rouch a Paris, le 4 novembre, et j’en suis très heureuse.

après l'ombre 4

 Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Je finis un nouveau film avec Didier Ruiz, cette fois sur les personnes trans. Une nouvelle aventure ou je crois que j’ai compris beaucoup de choses et ou le défi de faire un film diffèrent tout en ayant la même trame (un spectacle qui se monte) était passionnant cinématographiquement. Il sera diffusé par la case des courts métrages de France 3, Libres court d’Aurélie Chesné.

après l'ombre 5

Z COMME ZAUBERMAN Yolande – Suite

Classified people, Yolande Zauberman, 1988, 53 minutes.

Les documentaires de Yolande Zauberman sont des films que l’on pourrait qualifier de « clandestins ». Non pas qu’ils soient tournée à l’insu des personnes qu’ils nous montrent – comme le fait de façon déontologiquement contestable le procédé de la caméra cachée. Non, il ne s’agit pas de cela. Mais les réalités qu’ils donnent à voir sont des réalités cachées, ou plutôt des réalités que l’on cache, que les puissances politiques ou financières préfèrent laisser dans l’ombre et éviter qu’elles ne soient mises en pleine lumière sur un écran. Ces réalités, il faut en quelque sorte se cacher pour les filmer, le faire à la sauvette, sans attirer l’attention des autorités. Filmer donc sans autorisation officielle, puisque aussi bien il s’agit avant tout de ne pas s’en tenir aux thèses officielles. Filmer avec pour seul guide la conscience morale du cinéaste.

C’est ce que fait Yolande Zauberman en Afrique du Sud dans son film sur l’apartheid, Classified people. Tourner en Afrique du Sud en 1984 n’est à l’évidence pas chose facile. Il fallait pas mal de courage pour aller sur place rendre compte d’un régime parfaitement odieux, d’en montrer la dimension d’injustice, mais aussi son côté arbitraire dans sa mise en œuvre. Et cela sans se limiter à la protestation ou à la dénonciation véhémente. Le film de Yolande Zauberman n’est pas un cri de révolte. Il montre à partir de cas concrets ce qu’est ce système, froidement, lucidement, avec des moyens limités certes (des travellings dans les villes, des plans fixes sur quelques personnes qui ont accepté de s’exprimer), mais avec une grande force, celles des images. En 1984 on pouvait en France et dans le monde occidental savoir ce qu’était l’apartheid, ici on le montre ! En 2013, il faut revoir ce film pour ne pas oublier.

Classified people est constitué de quatre rencontres qui sont autant d’occasions de rentrer dans la réalité vécue du système, d’en percevoir les implications concrètes, des plus dérisoires aux plus  violentes.

En premier lieu, ceux autour desquels s’organise tout le film, un couple de personnes âgées, victimes arbitraires du système. Doris a 71 ans, Robert 91. Ils vivent ensemble depuis 21 ans. Elle est noire ; lui a été classé métis parce qu’en 1914 il a combattu en France dans un régiment d’hommes de couleur. Il s’était alors marié avec une Française dont il a eu deux enfants. En 1948, lorsque sont promulguées les nouvelles lois, sa vie familiale bascule pour lui. Sa première femme, ses enfants sont blancs et ne peuvent entretenir de relations avec un non blanc. La fin du film nous montrera ces deux enfants, devenus depuis longtemps adultes, hautins et méprisants face à ce père pour lequel ils ne semblent éprouver aucune affection.

La rencontre avec un avocat, blanc bien évidemment, nous permet d’appréhender le système de justification que peuvent mobiliser ceux qui tirent bénéfice de l’apartheid sans aucune mauvaise conscience. Pour lui, les lois de discrimination raciales ont été votées en toute légalité et ne peuvent donc pas être contestées.

Troisième rencontre, troisième situation particulière, un journaliste métis qui évoque la proposition qui lui a été faite de revendiquer officiellement, devant la commission ad hoc, le changement de classification pour « devenir blanc » et les tests et autres enquêtes dégradantes auxquels il refuse de se soumettre. La juxtaposition avec le discours de l’avocat, suffit à montrer que la conscience morale ne peut être que du côté des victimes.

Enfin, le film nous montre aussi la violence absolue du racisme dans les propos d’un Blanc, un individu anonyme, filmé seul devant un mur de briques, dans une lumière presque tamisée. Des propos qu’il faut avoir le courage d’enregistrer tant on pourrait penser qu’ils ne peuvent pas être réellement tenus : « un nègre est un nègre, ça n’a rien d’un homme », et plus avant dans le film « un Noir ce n’est pas un homme, c’est un chien. Un chien de merde. » Faire entendre de tel propos suffit à justifier l’existence d’un cinéma d’investigation et de dénonciation.

Ces différentes prises de parole sont entrecoupées de longs travellings, filmés « clandestinement » depuis une voiture sillonnant les rues des villes ou la campagne. Il ne s’agit pas pourtant d’une simple illustration, ni même d’une description du contexte. Ces images sont en elles-mêmes une démonstration, bien plus percutante qu’un long discours. Faire se succéder sous la même forme d’un travelling qui semble ininterrompu le filmage des maisons des quartiers blancs, puis celles du ghetto métis, pour finir dans le ghetto noir, est une idée toute simple mais une vraie idée cinématographique, terriblement efficace de surcroît.

Z COMME ZAUBERMAN Yolande.

Cinéaste française.

L’œuvre documentaire de Yolande Zauberman est loin d’être pléthorique. Quatre ou cinq films tout au plus. Mais il s’agit incontestablement d’une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Une œuvre qui dérange même. Par les sujets abordés (l’apartheid en Afrique du sud, le système des castes en Inde, les oppositions communautaires en Israël…), mais aussi par la rigueur et la détermination dont elle fait preuve dans la façon de les aborder. Yolande Zauberman est incontestablement une cinéaste qui prend position, et pour qui le documentaire est un moyen de mener un combat, d’alerter les consciences, de s’opposer à l’indifférence qui gagne trop souvent ceux qui ne se sentent pas concernés, ceux qui veulent surtout ne pas être concernés.

Alors que son dernier film, M, traitant de la pédophilie chez les ultra-orthodoxes juifs d’Israël, vient d’être remarqué et primé à Locarno (prix spécial du jury), il est grand temps de se pencher sur ses films précédents en commençant par cette plongée dans la jeunesse branchée de Tel Aviv, où elle aborde la question des relations intercommunautaires à travers la vision que chaque communauté peut avoir de la sexualité. Un film qui, en même temps, renouvelle grandement la pratique du micro-trottoir. La question retenue comme titre du film, il fallait oser la poser !

Zauberman yolande 7

Would you have sex with an Arab ?  Yolande Zauberman ,  2012, 85 minutes

Imaginez qu’une caméra s’avance vers vous, qu’une main vous tende un micro et qu’on vous pose la question « feriez-vous l’amour avec un(e) Arabe ? » Vous pourriez être quelque peu surpris, peut-être alertés ou irrités. Sans doute ne resteriez-vous pas indifférents. Imaginez maintenant que la question soit posée en Israël à des Israélien(ne)s, ou à des Arabes en remplaçant « Arabe » par « juif ». Quelles réponses pensez-vous pouvoir obtenir ?

Cette question, c’est celle qu’a posée Yolande Zauberman à des Israéliens et Israéliennes, qu’ils soient juifs ou Arabes, Une façon pour elle d’aborder, sous l’angle de la sexualité, mais aussi peut-être un peu sous l’angle des sentiments amoureux, les rapports entre communautés déchirées par les oppositions, les conflits, les haines, alors qu’elles sont contraintes de vivre ensemble sur le même sol, dans le même pays, même si la place qu’elles peuvent y occuper sont bien différentes les unes des autres.

Zauberman yolande 5

La question est posée par la cinéaste à Tel-Aviv, la nuit (« une ville qui ne dort jamais »), dans des bars ou des boîtes de nuit. Ce choix est déterminant. Posée la journée, dans les rues de Jérusalem par exemple, les réponses auraient été beaucoup plus prévisibles. Ici, nous avons affaire à des interlocuteurs plutôt jeunes, noctambules donc branchés, mais ce qui ne veut pas forcément dire dénués de tout préjugé. De toute façon, le film n’a aucune prétention sociologique. Ce qui compte, c’est la liberté d’expression, la spontanéité et la sincérité avec lesquelles les réponses sont faites. Un micro-trottoir direct où rien n’est préparé et qui, dans un premier temps, peut provoquer des réactions d’étonnement, ou d’amusement, mais jamais d’agressivité.

Zauberman yolande 3.jpg

Les réponses obtenues sont extrêmement diversifiées. L’intérêt du film réside alors en grande partie dans cette juxtaposition de points de vue différents, souvent contradictoires. Contradictoires entre Arabes et juifs bien sûr, mais aussi au sein même de chaque communauté. Du coup, parler de relations sexuelles entraîne nécessairement le dialogue à se situer au niveau des relations tout court, de la possibilité ou de l’impossibilité de se rencontrer, de se comprendre, d’échapper donc aux déterminations sociales, culturelles ou religieuses. Ce que montre le film, c’est qu’il y encore beaucoup de chemin à faire pour abolir toutes les barrières.

A Suivre.