A COMME ABECEDAIRE DOCUMENTAIRE.

Un projet : établir l’abcdaire du cinéma documentaire. Voici pour commencer une liste – incomplète pour l’instant, donc évolutive – des notions, thèmes, thématiques, qu’il s’agira de développer en montrant leur fréquence dans les films, et leur importance dans de cinéma dans son ensemble. Et bien sûr ce sera un moyen de répertorier des films, de mettre en évidence les différentes perspectives abordées par les cinéastes, de cerner la place que le cinéma documentaire peut occuper dans la pensée contemporaine. Filmer le monde, la société et soi-même.

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C COMME CAMP.

No Pasáran, album souvenir. Henri-François Imbert, 2003,70 minutes

No Pasáran est le film le plus engagé d’Henri-François Imbert, celui dont la portée historique et politique est la plus affirmée. Déjà son titre renvoie à la guerre d’Espagne, du côté républicain, et si son point de départ reste, comme dans les films précédents, un événement personnel, presque une anecdote privée, le film va prendre très vite une dimension beaucoup plus large. Il aborde l’existence de camps de concentration en France, dans le Roussillon, dès 1936, pour « accueillir » les réfugiés catalans fuyant depuis Barcelone les troupes franquistes. Ces camps d’ailleurs, dans la presse de l’époque, sont appelés alternativement camps de concentration ou camps de réfugiés. Le film vise à retrouver la trace de leur existence. Pratiquement oubliés dans la mémoire collective française en dehors de la région où ils ont existé, il n’en reste pas moins une étape importante dans l’évocation de ce qui fut avec les camps nazis une des plus grandes hontes du XX° siècle et qui se poursuit au XXI° avec le camp de Sangatte où se retrouvent en 2003 les réfugiés Afghans et Irakiens.

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Comme les films précédents d’Imbert, No Pasarán a un point de départ impliquant personnellement son auteur. Cette fois, il s’agit de retrouver les cartes postales manquantes dans une série éditée à propos des réfugiés républicains catalans suite à leur défaite en 1936 à Barcelone. Imbert retrouve en effet dans la collection de sa grand-mère quelques-unes de ces cartes, non envoyées d’ailleurs, ce qui souligne leur dimension de trace historique. Il forme alors le projet de retrouver toutes les cartes de cette série (elles sont numérotées), non pour essayer d’identifier les personnes qui y sont photographiées, mais plutôt de retrouver les lieux où ces photos ont été prises, les routes parcourues par les colonnes de réfugiés, les gares d’arrivée de leurs trains, et surtout les camps où ils ont été enfermés.

De vendeurs de cartes postales en collectionneurs, les rencontres d’Imbert permettent peu à peu de reconstituer la série et d’en ouvrir de nouvelles. Mais l’appétit de collectionneur du cinéaste passe très vite au second plan. Il devient évident que sa recherche concerne surtout l’existence des camps, essayant de les localiser avec précision à partir des images retrouvées et des souvenirs des rares témoins survivants qu’il rencontre. Il filme les lieux présents sur les cartes postales et confronte ces images actuelles avec leur représentation ancienne. Les camps d’Argelès sont devenus des campings pour touristes, ou des plages où plus rien n’évoque aujourd’hui la présence ancienne de barbelés. Identifiant grâce aux cartes postales de nouveaux camps, éloignés de la Catalogne, ne fait-il pas un travail d’historien ? Du moins un travail sur la mémoire. A Bram qui connait aujourd’hui l’existence sur la commune d’un camp avant la guerre ?

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Du Boulou à Sangatte, Henri-François Imbert trace un itinéraire cinématographique qui nous rappelle que la France a elle aussi connu sur son territoire l’univers concentrationnaire.

 

L COMME LANZMANN CLAUDE

Cinéaste français ( 1925 – 2018 )

« Quand venait l’heure de nous coucher et de nous mettre en pyjama, notre père restait près de nous et nous apprenait à disposer nos vêtements dans l’ordre très exact du rhabillage. Il nous avertissait, nous savions que la cloche de la porte extérieure nous réveillerait en plein sommeil et que nous aurions à fuir, comme si la Gestapo surgissait. » Le Lièvre de Patagonie. Gallimard, 2009.

Claude Lanzmann n’est pas seulement cinéaste. Il est aussi écrivain et journaliste. Dès 1943, à l’âge de 18 ans, il s’engage dans la Résistance en Auvergne. Il est alors en Hypokhâgne au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et il entre aux Jeunesses Communistes. De retour à Paris en 1945 il fera une année de Khâgne au lycée Louis-le-Grand, mais échouera au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Il terminera après la guerre ses études de philosophie à la Sorbonne, puis en Allemagne à l’Université de Tübingen.

De retour en France, il travaille comme journaliste dans le groupe de presse de Pierre Lazareff, France Dimanche, France-Soir et même Elle. Sartre le remarque en 1952, lors de la publication d’une série d’articles sur l’Allemagne de l’Est par Le Monde. Il va alors collaborer à sa revue, Les Temps Modernes, dont il deviendra le directeur en 1986, à la mort de Simone de Beauvoir qui aura été sa compagne. Engagé politiquement dans la lutte contre le colonialisme, il signera le Manifeste des 121 qui dénonce la torture en Algérie, ce qui lui vaudra d’être inculpé. En même temps il est de plus en plus concerné par la création de l’État d’Israël, ce qui se concrétisera par la réalisation de son premier film, Pourquoi Israël ?, sorti en 1970.

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Sa carrière cinématographique atteint son apogée dès son second film, Shoah (1985), un film fleuve de plus de neuf heures, reconnu mondialement comme l’œuvre indépassable concernant l’extermination des juifs d’Europe par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Lanzmann aura travaillé près de 12 ans pour réaliser ce film. Partant d’une recherche longue et rigoureuse, sa méthode se caractérise essentiellement par des entretiens particulièrement exigeants pour les survivants qu’il retrouve, les victimes mais aussi les bourreaux. Les longues périodes de tournage sont suivies de quatre années de montage. Après Shoah il n’est plus possible de parler du génocide juif sans faire référence à cette œuvre hors norme.

Lanzmann poursuivra dans ses œuvres suivantes son approche de l’État d’Israël. En 1994, sort Tsahal qui analyse la spécificité de l’armée israélienne. Un film à qui il a été reproché d’adopter le point de vue de l’armée elle-même, sans prise de distance, et sans évoquer les débats suscités à son sujet jusqu’en Israël. Son rôle pendant la guerre du Liban est passé sous silence.

À partir de la masse considérable de rushs réalisés pour Shoah, auxquels il ajoutera des tournages nouveaux, Lanzmann réalisera quatre films centrés tour à tour sur quatre personnages particuliers : Maurice Rossel (Un vivant qui passe, 1997) qui fut le seul délégué du Comité international de la Croix-Rouge à se rendre à Auschwitz , Yehuda Lerner (Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, 2001) survivant de la seule révolte réussie d’un camp d’extermination nazi, Jan Karski (Le Rapport Karski, 2010) et Benjamin Murmelstein (Le Dernier des injustes, 2013).

Sa dernière œuvre sera un hommage aux femmes. Quatre portraits de ces victimes de la barbarie nazie qui ont, malgré tout, réussi à survivre et dont le témoignage est – et restera – indispensable (Les quatre sœurs, 2018).

Médaillé de la Résistance, Officier de la Légion d’honneur, Commandeur de l’Ordre national du mérite, Claude Lanzmann sera aussi honoré pour l’ensemble de son œuvre cinématographique par un Ours d’honneur qui lui sera décerné à la Berlinale de 2013.

Les films de Lanzmann chroniqués sur le blog :

Shoah

Le dernier des injustes

Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures

 

 

V COMME VOYAGE – à pied.

Le Bonheur… Terre promise, Laurent Hasse, 2011, 94 minutes.

Un projet un peu fou : traverser la France à pied. Des Pyrénées à la mer du Nord. En hiver qui plus est. Un projet tout à fait personnel. Pour retrouver le goût de vivre. L’usage de ses membres dans la marche, longue, quotidienne, fatigante. Comme si elle permettait de ne plus penser au passé. Un passé qu’il faut oublier : un accident, suivi de trois mois de coma. Un accident causé par une voiture. Alors, la marche à pied s’impose dans cet exorcisme indispensable. Pour repartir dans la vie « du bon pied » en quelque sorte.

Un projet cinématographique aussi. Un cinéma en première personne, où le cinéaste est le seul « héros », personnage non pas de fiction, d’un récit imaginaire, mais d’un vécu strictement personnel et intime. Une autobiographie limitée aux quelques trois mois nécessaires à la réalisation du projet. Du reste de la vie du cinéaste, on ne saura pas grand-chose. Seulement qu’il vit habituellement à Paris, avec une compagne qu’il dit aimer et qu’il vient de sortir du coma où l’avait plongé l’accident. Mais on sait surtout que le cinéma, la réalisation d’un film sur son projet de marche, lui  sont nécessaires pour vivre, pour continuer à vivre. Le film dira donc beaucoup de son auteur, dont on ne verra pourtant que les pieds se déplaçant sur la neige ou sur le sable de la plage, et l’ombre lorsque le soleil la projette sur le bas-côté du chemin. Pour découvrir son visage, il faudra être patient, et attentif, lors du générique de fin, dans une petite vignette. Ce film de voyage, d’un seul voyage, est le film de toute une vie.

bonheur terre promise

Dans sa réalisation, le film retrace un itinéraire dans la France rurale, inscrivant sur l’écran les départements traversés et la durée de chaque étape. Un itinéraire qui s’alimente de deux éléments étroitement imbriqués entre eux, les paysages et les rencontres.

Les paysages sont le plus souvent grandioses. Les cimes des montagnes enneigées, les rangs de vignes parfaitement alignés, un pont enjambant la vallée, un sentier dans un sous-bois, l’étendue vide et plate d’un champ (une image hommage à Errance de Depardon). Le film est un hymne à la nature, la nature sauvage, non défigurée par le passage de la civilisation. Bien sûr, la trace de l’homme ne peut pas être totalement gommée. Mais ici elle se fait discrète, respectueuse. Sauf lors de la traversée de la Région Parisienne. Le contraste est alors saisissant. D’un côté, le calme et la sérénité. De l’autre, le bruit et l’agitation. Des visages vides filmés en gros plans le temps d’un flash dans la foule. Le montage, qui jusqu’alors avait laissé le temps au spectateur de savourer chaque plan, ici s’affole. Il faut fuir au plus vite cet enfer.

bonheur terre promise 6

Chaque étape a été l’occasion d’une rencontre. Même brève, elle permet de découvrir un peu de la personnalité de chacun. Des gens simples, authentiques, accueillants. En offrant un café, ou un repas au voyageur, ils révèlent un peu de leur intimité. Un peu de chaleur humaine pour rendre plus supportable la solitude du marcheur.

Et le bonheur dans tout ça ? Comme nous tous sans doute, le cinéaste-marcheur du film court après. Serait-ce qu’il s’éloigne toujours plus de nous, au moment même où nous pensons pouvoir le saisir ? Au fil des rencontres, la question est posée sans cesse. On obtient bien quelques éléments de définition, mais surtout pas de certitude. Le seul point qui semble pouvoir mettre tout le monde d’accord est que le bonheur est quelque chose de tout intérieur, que c’est en soi qu’il faut le chercher, même si c’est par le moyen d’un long voyage dans le monde extérieur qu’il devient possible d’y parvenir. Et si son interlocuteur n’a pas de réponse à donner, à quoi bon insister. Le bonheur, je ne sais pas ce que c’est, je suis incapable de le définir, de seulement donner un exemple pour l’illustrer. N’est-ce pas la réponse la plus précise ? La plus sincère ? Le commencement de la sagesse n’a-t-elle pas toujours résidé dans la reconnaissance de son ignorance.

Le texte de Paul Fort récité par une de ces intellectuelles, sans doute parisienne, ayant quitté la ville pour restaurer dans la montagne une vieille maison, résume parfaitement la philosophie du film :

« Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite, cours-y vite

Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite, il va filer. »

 

E COMME ENTRETIEN – Maïlys Audouze

 A propos du film LE SAINT DES VOYOUS.

Comment vous est venue l’idée de faire un film sur votre père?

Je ne savais presque rien de son expérience en pénitencier pour enfant, il m’en a dit quelques mots il y a quelques années en pensant que ça ferait un bon film de fiction. J’ai gardé ses quelques mots dans un coin de ma tête. Lorsque je suis arrivée au bout de mon année de Master à l’école documentaire de Lussas et que j’ai dû choisir un sujet pour mon film de fin d’étude, cette envie s’est imposée. D’aller chercher la vérité sur cette histoire, le témoignage d’un traumatisme qui était arrivé d’une manière ou d’une autre jusqu’à moi et ma fratrie. Mehran Tamadon, qui était intervenant réalisation à Lussas à ce moment-là m’a encouragé à prendre ce risque. Mon père a eu une vie très compliquée, et je pense que j’avais besoin d’essayer d’en comprendre une partie pour comprendre l’homme qu’il est aujourd’hui. J’ai tout appris au tournage.

Quelles ont été les conditions de réalisation?

Les conditions de réalisation ont été celles d’un film de fin d’études. Nous avions deux mois en tout et pour tout pour faire un film chacun, en s’aidant les uns les autres. C’était très intense, j’ai terminé le montage une heure avant la première projection publique. J’ai été accompagnée par Mehran Tamadon à la réalisation et Florence Bon au montage. Ils étaient très impliqués et sensibles à mon projet, et avaient également un rôle de filtre, afin que les inquiétudes du reste de l’école, que peut-être c’était un sujet trop dur pour moi, ou que je ne terminerais pas à temps, ne m’atteignent pas pendant le travail. Mon colocataire, Youssef Asswad, en qui j’avais une totale confiance s’est chargé de la partie technique du tournage, m’a accompagné chez mon père, s’est occupé du cadre et du son et me soutenait émotionnellement pendant les parties difficiles. Il ne s’agit que de deux fois deux jours de tournage. Nous y sommes allés une première fois, avons recueilli le plus gros témoignage, celui sur la terrasse de nuit. Puis nous sommes rentrés à Lussas, j’étais assez frustrée car j’avais l’impression que mon père avait reconstruit ses barrières, son attitude de héro ou victime et que je n’avais pas réussi à avoir la sensation profonde de ce souvenir. J’avais l’impression qu’il fallait que j’ai une longueur d’avance sur lui afin d’avoir plus de spontanéité et moins d’attitude. En dix jours, j’ai retrouvé son dossier pénitentiaire/scolaire, son ancien éducateur et le lieu. Nous y sommes retournés avec ses nouveaux éléments et ça a eu l’effet escompté. J’étais consciente que ça pouvait être une démarche assez violente pour lui alors j’ai essayé de lui présenter avec douceur. Nous devions faire le montage en binôme également mais c’étaient des rushs trop intimes, je n’ai pas réussi à travailler avec un intermédiaire, je me suis donc chargée du montage moi-même, avec l’aide de la monteuse intervenante.

audouze maïlys

 Quelles ont été les principales réactions du public dans les festivals auxquels le film a participé et dans les projections où vous l’avez accompagné ?

Je n’avais aucune idée que ce film allait à ce point sortir du contexte de l’école, je suis donc allée de surprises en surprises. J’en suis presque à 50 projections, dont une vingtaine que j’ai accompagné. Les débats avec le public sont toujours emprunts d’émotions. Plusieurs personnes pleurent. Je pense que c’est un film qui peut réveiller des sentiments très différents selon votre histoire personnelle. Certaines personnes ressentent le besoin de me la raconter, d’autres de me poser des questions très précises sur ma famille. Même si certaines questions reviennent très régulièrement, chaque débat est différent, justement parce que chacun reçoit ce film à un niveau très personnel, et c’est très intéressant pour moi d’interagir à la fin de la projection. J’ai eu la chance de projeter ce film dans des milieux très différents les uns des autres, ce qui m’a beaucoup enrichi. En festivals en France, à l’étranger, mais aussi au collège, en prison, à l’école nationale de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) … Les réactions de ces publics variés m’ont permis d’apprendre beaucoup, même sur mon propre film.

 Sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets à plus long terme ?

Je travaille actuellement à un second documentaire de création, qui n’a rien à voir. Je sors complétement de la thématique de la famille. Je travaille en fait sur ce film depuis plusieurs années. Je suis une équipe de chercheurs à l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique à Paris) qui essayent de comprendre, scientifiquement, pourquoi la musique nous provoque des émotions. A long terme, j’aimerais arriver à jongler entre des projets de documentaires et de fictions. Je baigne en ce moment dans le documentaire et c’est donc ça qui m’inspire mais j’ai aussi une formation de fiction et des envies de ce côté-là.

Lire Le Saint des voyous

 

C COMME COLOMBIE

Jerico, L’envol infini des jours, Catalina Mesa, France – Colombie, 2017, 78 minutes.

La paix en Colombie. La douceur de vivre. Au quotidien. Avec sa famille et ses amis. En harmonie avec son entourage, son environnement, le paysage. C’est possible, comme le montre Catalina Mesa dans son premier film consacré à un petit village de la  région d’Antioquia du nord-ouest du pays, Jerico. Un village comme il n’en existe peut-être pas beaucoup dans ces pays d’Amérique latine dont l’image la plus courante – stéréotypée bien sûr – est plutôt celle de la violence, de la guerre, de la misère. Mais Jerico est un village bien réel. Et son existence suffit à elle seule à montrer que la folie des hommes peut avoir des limites – doit avoir des limites. Et que tous ont droit à une vie heureuse.

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La cinéaste consacre tout le début de son film à nous présenter le village Jérico. Des images éclatantes de couleurs, de lumière. Des gros plans sur les portes, les fenêtres des maisons, toutes peintes différemment. Des plans d’ensemble, souvent en plongée pour nous montrer l’harmonie des toitures. Un si petit village regroupant l’ensemble de ses habitations comme un nid au cœur des montagnes.

Ces plans du village sont montés en alternance avec des plans de visages, des très gros plans de parties de visages. Des visages de femmes, dont on sent le poids des ans dans les rides qu’elles s’efforcent pourtant de cacher sous le maquillage. Des paupières recouvertes de fard. Des lèvres de rouge. Non pas rechercher une apparence illusoire. Plutôt simplement donner une expression paisible à la vie.

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Si le film est un portrait de ce village, il est aussi le portrait de ses habitants, ou exactement de ses habitantes, quatre d’entre elles essentiellement –  Chila, Luz, Fabiola, Elvira – des femmes déjà âgées, qui ont donc une grande partie de leur vie derrière elles, mais qui sont encore pleine de vitalité, de confiance dans le lendemain, le temps qui continuera à s’écouler sans qu’on prête attention à l’accumulation des jours. Le sous titres du film nous en dit toute la poésie.

Nous suivons donc ces femmes dans leur vie quotidienne, des occupations ménagères ou des divertissements – une partie de cartes entre amies. Nous les suivons dans leurs déplacements dans le village, un rythme calme, sans précipitations aucune, pour avoir le temps de saluer les connaissances que l’on croise. Et il semble bien que tout le monde se connaît à Jerico !

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Ces femmes, nous nous attachons bien vite à elles, tant la cinéaste sait nous introduire dans leur intimité sans que cela soit en quoi que ce soit intrusif. Une façon de nous conduire au cœur de leur vie sans en avoir l’air. Une façon de filmer la banalité du quotidien – préparer les galettes de maïs, aller au marcher ou à l’église…- pour nous en montrer la signification la plus essentielle, la profondeur de la vie.

Il y a pourtant, vers la fin du film, une séquence qui tranche fortement avec tout le reste du film. Une charge dramatique qui fait irruption sans prévenir dans ce qui pourrait devenir une torpeur de l’insouciance. Une séquence indispensable. Car l’histoire du pays ne sera jamais oubliée.

Une de ces femme raconte en pleurant – l’émotion est si forte que nous la ressentons aussi immédiatement – comment son jeune fils a été enlevé il y a 20 ans. 20 ans sans aucune nouvelle de lui. Sans savoir s’il est vivant ou mort. Sans pouvoir en faire le deuil. Les ravisseurs ne sont pas nommés. Mais il n’est pas difficile de les identifier. Le récit ne se lance pas dans leur procès. La condamnation n’en est que plus percutante.

Une grande leçon d’humanité.

Prix du public et meilleur documentaire, Cinélatino, 29° rencontres de Toulouse.

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S COMME SDF – Paris

Au bord du monde, Claus Drexel, France, 2013, 98 mn

            Le documentaire des SDF. Un film qui leur est entièrement consacré. Un film qui montre leur existence, leurs conditions de vie, ou plutôt de survie. Un film qui montre ce que tout le monde sait, ou devrait savoir, qu’il y a de plus en plus d’hommes et de femmes qui sont à la rue, qui n’ont plus de logement, qui n’ont plus de travail, qui n’ont plus rien. Un film qui fait voir ce que la majorité ne veut pas voir, évite en tout cas de regarder en face.

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            Au bord du monde est réalisé à Paris, entièrement de nuit. Il donne la parole plus particulièrement à un petit nombre de SDF. Les autres, le plus grand nombre, les anonymes, il les filme dormant à même le sol ou sur des cartons, dans tous lieux qui peuvent présenter un minimum d’abri, sous un pont, dans le recoin d’une ruelle, dans les couloirs du métro. Et par tous les temps, surtout quand il fait froid, lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Lorsque les corps allongés peuvent paraître n’être qu’un tas de couvertures inertes.

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            Les personnes que nous suivons tout au long du film sont très différentes. Il y a ceux qui semblent bien organisés, celui qui a construit une « cabane » en carton qui est devenu son « chez soi » où il peut recevoir sa fille et fêter Noël avec un sapin, même seul. Il y a aussi celui qui monte sa tente tous les soirs et la démonte tôt le matin, pour ne pas gêner. Il revient presque toujours au même endroit, au pied d’un arbre où il y a un petit espace libre dont il balaie consciencieusement les feuilles. Christine est une vieille femme emmitouflées dans des couvertures de survie, assise sur un rebord de mur devant la grille d’un jardin public. Elle semble passer toute sa vie là, sans bouger. Elle n’a rien avec elle. On ne sait pas comment elle se nourrit. C’est la seule à qui le cinéaste demande pourquoi et comment elle en est arrivée là. En réponse, elle évoque ses enfants qui sont comme elle à la rue, mais elle ne sait pas où. Ces portraits croisés ne visent pas à retracer les itinéraires de ceux qui sont aujourd’hui à la rue. Ils en restent globalement au présent, ce qui est un sujet déjà suffisamment complexe, même si la plupart ont plutôt tendance à l’évoquer sur le mode de la simplicité. Il s’agit avant tout de survivre, non de rêver comment être capable de s’en sortir un jour, mais espérer simplement ne pas totalement sombrer.

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            Si Au bord du monde filme des SDF, il filme aussi Paris. Paris la nuit, avec toutes ses lumières, avec ses monuments qui en font un musée. Mais un Paris vide, comme déserté par ses habitants. En dehors des SDF, il n’y a qu’une ronde de trois policiers. Et des voitures, rien que des voitures qui filent le long de la Seine sans prêter la moindre attention à ceux qui dorment sous les ponts. Un Paris filmé en plans fixes, presque comme des cartes postales. Le contraste recherché avec la misère des SDF est évident, trop évident pour pouvoir susciter une véritable interrogation chez le spectateur. Et si le réalisateur ne visait certainement pas un pur esthétisme, il n’en reste pas moins que la beauté des images peut provoquer une sorte d’anesthésie, ou, du moins, aider à supporter l’image de la misère et de la détresse humaine. C’est toute l’ambiguïté du film.

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