E COMME ENTRETIEN- Valérie Deschêne.

E COMME ENTRETIEN – Valérie Deschêne.

Comment êtes-vous devenue cinéaste ? Quelle est votre formation ?

Lorsque j’étais en première, au Lycée d’état d’Evreux, notre prof d’anglais nous faisait des cours de cinéma, que je buvais sans espérer faire des films un jour. Ceci dit, j’ai été cinéphile très tôt, les westerns du dimanche AM, les ciné-clubs du dimanche soir, m’ont nourrie : Dreyer, Bunuel, Renoir … puis les films d’art et essai m’ont ouverte au cinéma d’auteur : Tanner, Delvaux, Téchiné, Altman, Saura …
Je n’ai tenté l’IDHEC qu’après une licence de psycho à Rouen, un diplôme d’études
Cinématographiques à Censier, des stages 16mm dans le monde des mineurs dans le Nord de la France grâce à l’INEP. Puis vint l’entrée à l’IDHEC, des court-métrages, quelques années de montage, La Casa Velasquez à Madrid, mes premiers documentaires …

 Pouvez-vous nous présenter vos différents films. Ont-ils connu des conditions de
production et de réalisation particulières. Comment ont-ils été diffusés.
Hormis quelques reportages pour TF1, j’ai réalisé des documentaires pour France 3, KTO, TV5 Monde, avec de petits budgets, de petites équipes, faisant le montage moi-même d’un tiers de mes films

 Vous réalisez des documentaires. Quelles sont les raisons de ce choix ? Etes-vous tentée par la fiction ?
Si la fiction a été mon premier désir de cinéma, j’ai vraiment aimé le documentaire, la rencontre. Avec un sujet de société, un lieu, un métier, un savoir-faire, la mémoire, l’itinéraire humain des personnages qui habitent mes films. J’aime donner la parole à l’Autre, témoignant aussi bien d’un passé révolu pour en garder trace, que d’initiatives porteuses d’un monde à re-construire sans fin.

 Vous avez vécu et travaillé en Normandie. Cet ancrage régional a-t-il des répercussions sur votre travail cinématographique ?
Je vis à Paris, mais suis normande. Née à Evreux, étudiante à Rouen, j’ai gardé de beaux liens dans cette région et c’est tout naturellement que j’aime y puiser des idées de films, au gré de rencontres, d’opportunités, de découvertes ou d’un désir de renouer avec mes racines.

Valerie Deschêne 2

 

 Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre dernier film  « des tissus en mémoire » et de vos projets.

Intéressée par la sauvegarde du patrimoine, la mémoire ouvrière, la réhabilitation industrielle, le parcours des populations, j’ai eu envie de garder trace de cette industrialisation textile qui avait façonné ces villes normandes en bord de Seine, de manière souvent impressionnante si l’on en mesure l’étendue immobilière (Elbeuf par exemple). Écouter les témoignages d’anciens ouvriers textiles sur l’ambiance d’alors, les conditions de travail, les luttes contre la fermeture des usines, filmer les lieux de leur histoire, mais aussi comprendre ce qui a résisté et découvrir les initiatives textiles d’aujourd’hui, en Normandie.
Après ce documentaire, j’ai réalisé une fiction de 22mn, toujours en Normandie, légèrement autobiographique.
Je viens de terminer l’un des dix films d’une collection pour TV5 Monde sur des chefs cuisiniers étrangers ayant fait le choix d’officier en France.
J’espère tourner en 2019, un nouveau documentaire pour France 3 Normandie, sur la culture rockabilly, à partir du travail photographique remarquable et unique d’un ami de lycée d’Evreux, qui a commencé à rechercher les jeunes rockers qu’il avait immortalisés en 1982 … un sujet bien intéressant car il ouvre des fenêtres sur plusieurs aspects : sociétal, historique, musical, psychologique.
Puis, je reprendrai l’écriture d’une fiction, long métrage cette fois, sur une histoire qui réunira des problématiques rencontrées dans mon travail de documentariste. Parce qu’un film nourrit l’autre et ce qui nous émeut ou nous passionne reste inscrit, tricotant des trames sur lesquelles viennent se poser nos émotions, passées ou à venir, avec l’idée de les partager … puisque les films, c’est fait pour ça 🙂

Valérie Deschênes

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S COMME SOLITUDES ADOLESCENTES.

Premières solitudes, Claire Simon, 2018, 93 minutes.

Ils sont tous habillés sur le même modèle (Jeans et baskets), ils ont tous des écouteurs dans les oreilles et leur smartphone à la main, ils écoutent sans doute la même musique et aime la danse. Ils ont les mêmes interrogations, les mêmes inquiétudes, les mêmes envies, les mêmes désirs. Ils sont lycéens dans le même établissement, la même classe. Ils ont 17 ou 18 ans. Ils vivent en Seine et Marne. Pas très loin de Paris…

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Les rencontres que nous offre Claire Simon avec cette petite dizaine de jeunes filles et garçons, sont systématiquement mises en scène –  en dehors de la première séquence où une jeune fille d’origine asiatique se rend chez l’infirmière de l’établissement à la place du cours de maths parce qu’elle a mal au ventre. Pour tous les autres moments de discussions à deux ou à trois, nous ne sommes pas dans des situations prises sur le vif. Le lieu est visiblement choisi à l’avance (une salle de classe, le muret qui permet de voir de haut une bonne partie de la ville et le collège voisin …). De même pour celui qui lance l’échange. Car il s’agit non pas d’entretiens libres, mais de véritables interviews (on pose des questions et on attend des réponses). Ce qui d’ailleurs n’enlève rien à la sincérité des propos tenus et donc à leur authenticité. Ils sont camarades de classe, ils sont amis aussi en dehors du lycée. Pour eux, être devant une caméra pour s’entretenir sur le sens de la vie a quelque chose de naturel. D’ailleurs ils sont élèves d’une section cinéma. Et répéter quelques mouvements de danse collective est une petite chorégraphie parfaitement cohérente avec l’ensemble du film.

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La solitude dont il est question dans le titre, ces jeunes l’éprouvent sans doute dans le lycée, mais c’est surtout de celle qu’ils vivent dans leur famille dont il est question. En dehors de leur besoin d’écouter de la musique, ils ont en commun d’avoir des parents divorcés, séparés ou indifférents l’un à l’autre au point de ne même plus prendre leurs repas ensemble. La vie familiale est pour eux un grand vide (« je n’ai jamais connu mon père, il est parti lorsque j’avais deux mois ») que les relations amicales au lycée ont du mal à combler totalement. Visiblement ils en souffrent. Il y ont connu plus de conflits que de manifestation d’amour. Hugo  a l’impression de ne pas avoir de père puisqu’il n’a jamais eu de véritable contact avec lui. Et lorsqu’il est interrogé à ce propos, il ne peut retenir ses larmes. Une séquence particulièrement émouvante. Pleurer pour un garçon devant deux camarades filles – et une caméra – n’a rien de déshonorant ou de honteux. L’accent est d’ailleurs plus mis sur les mains des filles frottant l’épaule du garçon pour le réconforter. Un geste de tendresse tout en pudeur.

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Pour le reste de ces vies adolescentes, il n’y a pas grand-chose de vraiment original. Ils ont tous plus ou moins peur de l’avenir. La scolarité n’est pas toujours une réussite et le collège en particulier est si mal vécu qu’on essaie de le fuir systématiquement. Le film ne s’attarde pas non plus sur la vie de la banlieue. Et les rues de Paris ne suscitent de la nostalgie que pour celle qui y a passé sa petite enfance (sur l’île saint Louis…) avant que la séparation de ses parents n’aboutisse à son départ en banlieue. Un garçon et une fille ont un.e petit.e ami.e. Une relation importante dont l’évocation débouche inévitablement sur une vision de l’avenir. Lorsqu’ils auront des enfants, veilleront-ils surtout à éviter les erreurs de leurs parents vis-à-vis d’eux ? Sans doute. « Les laisser devenir ce qu’ils veulent être. » Un beau mot d’ordre éducatif.

A COMME ARGENTINE -Luttes

Mémoire d’un saccage. Argentine, le hold-up du siècle, Fernando Solanas, France-Suisse-Argentine,2004, 123 minutes.

         35 ans après L’heure des brasiers, Fernando Solanas se penche à nouveau sur le destin de son pays, l’Argentine. Un pays en faillite, au bord du gouffre. Les banques viennent de bloquer les avoirs des petits épargnants pour essayer de réduire la dette extérieure. Ceux qui ont travaillé toute leur vie pour économiser quelques sous ont tout perdu. Les propriétés de l’Etat, du pétrole au chemin de fer, ont été vendues à bas prix à des sociétés étrangères. Le chômage augmente dans des proportions importantes, provocant la misère et la faim. En cette fin 2001, la colère du peuple explose dans les rues.

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Le film est littéralement encadré par le filmage de cette révolte. Dans les rues, la caméra est parmi les manifestants, ces ménagères qui tapent en rythme sur leurs casseroles, ces ouvriers qui martèlent les portes de fer des agences bancaires. Elle passe sous le long drapeau argentin porté par tout un peuple dans les rues de Buenos Aires. Solanas filme aussi la répression, les policiers à cheval ou ceux qui matraquent les manifestants, les lances à incendie et les fusils auxquels s’affrontent les lanceurs de pierres. Des scènes violentes, scandées par les cris de désespoir. « Nous ne sommes plus sous la dictature » hurle une femme. Nous sommes plongés au cœur de l’actualité.

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Mais le film a aussi une prétention historique. Il remonte jusqu’à la dictature militaire pour trouver l’origine de la politique ultralibérale qui est la cause de la catastrophe économique que connaît le pays. Le retour à la démocratie n’a fait qu’accélérer le processus, en particulier au cours de la présidence Menem. La politique de ce dernier est systématiquement disséquée. Certes il a pu séduire avec ses airs de Don Juan. Mais très vite il n’hésite pas à oublier ses engagements et il se range ouvertement du côté des multinationales occidentales, alignant le peso sur le dollar et systématisant les privatisations. Le film développe longuement le thème de la trahison, trahison des hommes politiques, des syndicats, qui tous ne pensent plus qu’à leur enrichissement personnel. Solanas parle de « mafiocratie » pour rendre compte de la corruption généralisée dans les sphères du pouvoir. L’Argentine était un pays riche. Maintenant une partie de plus en plus importante de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté et on meurt de faim dans les banlieues et les campagnes. Une séquence particulièrement forte montre deux médecins dans un petit hôpital qui évoquent l’afflux d’enfants souffrant de malnutrition et pour lesquels ils ne peuvent rien faire. Il n’est pas exagéré de parler de « génocide social ».

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Cette dimension historique, Solanas la traite de façon très didactique, en composant son film selon un enchaînement rigoureux de chapitres dont il n’hésite pas à inscrire les titres sur l’écran. Mais en même temps, il joue beaucoup sur l’émotion, par un montage souvent percutant, en utilisant des effets spéciaux, des superpositions d’images dans des séquences qui ont quasiment une dimension de film expérimental. Il s’agit de ne pas laisser le spectateur indifférent. La façon dont la situation du pays nous est présentée ne peut que soulever la colère et la révolte.

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Se terminant par les manifestations de décembre 2001 qui ont entrainé la démission du président La Rua, le film ne sombre pas dans un pessimisme absolu. Même si les raisons d’espérer sont ténues, elles existent. Le peuple peut prendre en main son destin.

Ours d’or d’honneur du Festival de Berlin 2004.

F COMME FABRIQUE DE L’IMAGE.

Une image, Harun Faroki, Allemagne, 1983, 25 minutes.

La Fabrique de l’image, comme il y a la Fabrique du Pré (Ponge)

Comme est fabriquée cette image-là ? Pas n’importe quelle image. Une image en couleur, prise en studio, d’une femme nue, destinée à un magazine, en l’occurrence Play Boy, c’est-à-dire un magazine masculin, destiné aux hommes. Une image commerciale donc. Qui doit faire vendre le magazine. Qui doit aussi correspondre aux goûts supposés de ses lecteurs, à l’image, la représentation, qu’ils se font de ce magazine là et des images qui y figurent. Une photo qui va occuper une place de choix dans le magazine – la première place en fait -, pas la couverture, mais la double page centrale, toujours occupée par la photo d’une femme nue. Une institution donc.

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Le film de Faroki n’évoque pas, n’évoque même pas, ces éléments. Son film ne porte pas sur la dimension médiatique de l’image. Il ne dit rien de Play Boy et encore moins de ceux qui verront cette image. Mais, malgré ce non-dit – ou grâce à ce non-dit – c’est bien de cela qu’il s’agit. Fondamentalement. La signification d’une photo de femme nue dans un magazine masculin. Et si le film semble se concentrer – se limiter – à la dimension photographique, au travail de l’image dans la réalisation d’une photo de studio, c’est pour mieux traiter, en creux, de sa dimension médiatique, le commerce de la nudité féminine destinée aux hommes.

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La dimension photographique nous est présentée comme un documentaire d’immersion. Nous sommes plongés au cœur du studio, parmi ceux qui travaillent. Nous suivons les étapes de ce travail pas à pas : la construction du décor, le réglage de l’appareil de prise de vue et des éclairages, l’installation du mannequin et les « réglages » (comme les machines) de sa pose. Puis ce sont les premiers essais. Le regard que portent chacun (sauf le mannequin) sur les clichés successifs. Que changer ? La pose du mannequin bien sûr. Aucun commentaire ajouté. Aucune indication sur l’identité, la fonction, de ceux qui sont là, au travail. Un travail collectif mais où chacun occupe une place précise et doit se cantonner à son rôle. Et puis, vers le milieu du film, une musique additionnelle fait subitement irruption. Relativement douce, elle n’en comble pas moins le silence du studio. Cette musique suffit à nous dire que nous ne sommes pas dans du cinéma direct.

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 Quand la photo prise sera jugée satisfaisante, le travail finit, tout le monde quitte le studio tranquillement. Il ne reste plus qu’à éteindre les éclairages et les machines.

Nous ne verrons pas la photo finale. Mais peu importe. Quelle qu’elle soit elle ne peut que s’inscrire dans le contexte de la femme-objet. Le dénoncer serait chose bien trop facile. Faroki ne s’attarde pas à cela. En fait, il va beaucoup plus loin. Car ce qu’il nous montre, c’est que le travail lui-même de toute l’équipe s’inscrit dans ce contexte. Ce qui apparaît clairement dans le « réglage » de la pose. Un réglage au millimètre. « Relève un peu tes fesses » ; remonte un peu cette jambe ». Son corps est comme modelé, de l’inclinaison de la tête à la pointe des pieds. Les yeux, le regard ne sont mentionnés qu’une seule fois. Il faut qu’elle regarde l’objectif…Cela suffit. Il ne s’agit pas d’exprimer des sentiments. L’érotisme, ici, ne prend pas en compte l’émotion. D’ailleurs le filmage lui-même reste froid, désincarné presque. Faroki évite systématiquement de filmer le mannequin autrement que comme un élément du studio, au même titre que les machines ou les opérateurs. Son film n’a absolument rien d’érotique. Rarement la nudité féminine aura était traité au cinéma avec une telle indifférence.

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M COMME MARSEILLE – Elections 3.

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

La question des alliances, 1997, 90 minutes

Élections législatives 1997

Marseille contre Marseille III 6

.         Après avoir suivi les mésaventures des supporters de Tapie dans l’épisode précédent, Jean-Louis Comolli et Michel Samson explorent les stratégies de la droite, c’est-à-dire essentiellement les rapports entre la droite libérale, le RPR et l’UDF, et le Front national de Jean-Marie Le Pen, représenté en région PACA essentiellement par Bruno Mégret. Que faire du FN ? Etre avec lui, contre lui, sans lui ? Une alliance électorale est-elle possible ? Pour sauvegarder des sièges de députés ? Pour ne pas risquer une victoire nationale de la gauche ? Le « patron » de la région, Jean-Claude Gaudin, président du Conseil régional, va être au centre de cette problématique. C’est sa position que Comolli et Samson présente donc en premier. Il repousse systématiquement toute alliance avec le FN. Mais, est-ce si simple ?

Le FN est très présent dans le film. Des meetings d’abord. Celui de Le Pen où sont présentés les candidats de chaque circonscription de la région. Des candidats bruyamment applaudis par une salle de partisans qui leur sont entièrement acquis. La caméra cadre souvent Le Pen sur scène pour la partie de son intervention consacrée à l’immigration. On assiste à un meeting du FN, tenu par un autre candidat du parti où la caméra montrera beaucoup plus les personnes dans la salle, cadrant en gros plan les visages, tous attentifs et concentrés. Des images ne correspondant pas à celle le plus souvent utilisées par les médias montrant plutôt des partisans bruyants conspuant les noms des responsables des partis de gauche comme de droite et applaudissant à tout rompre les « bons mots » de leur leader. La caméra s’attarde d’ailleurs sur le visage d’une femme qui esquisse un léger sourire. Tout au long du film, ceux qui votent FN n’ont aucune honte à affirmer leur choix. Ils sont de plus en plus décomplexés, sûrs de la légitimité de leur parti. Les discours des responsables de droite éviteront d’ailleurs de diaboliser l’extrême droite. En région PACA, le FN n’occupe pas une place marginale dans le paysage politique. Le film prend acte de cette évolution fondamentale.

Samson n’interroge pas Le Pen. Par contre il mènera un long entretien avec Mégret, filmé de façon entièrement statique, dans un face-à-face où dominent les gros plans du visage du responsable frontiste. La caméra n’esquisse pas de mouvement et Samson n’apparaît pas dans le cadre en même temps que Mégret. La mise en scène de Comolli introduit de la sorte une distance entre les deux interlocuteurs, comme ce sera le cas dans l’entretien réalisé avec la candidate FN de la circonscription du député RPR sortant, Renaud Muselier. Par contre, lorsque Samson interroge ce dernier, ce sera à la terrasse d’un restaurant pendant un repas en commun. L’entretien se déroule alors dans une proximité décontractée et même chaleureuse. Un contraste de mise en scène lourd de sens.

En ce qui concerne la droite traditionnelle, le film fait le choix de suivre particulièrement la campagne de Christian Rossi, candidat RPR à Vitrolles où se présente Mégret. Nous le voyons en réunion publique où Gaudin vient lui apporter son soutien. Puis le film le retrouve dans sa permanence le soir du premier tour. Les résultats des différents bureaux de vote arrivent les uns à la suite des autres. Tous mauvais pour Rossi. Son score est très bas. Il ne pourra pas se maintenir au second tour. Que va-t-il faire ? Appeler à faire barrage au FN ? Ce serait entrer dans la logique du Front Républicain que Gaudin a écarté à plusieurs reprises. Peut-il appeler ouvertement à voter socialiste ? Avant le second tour, les directives nationales des partis de droite excluent cette solution. Au niveau national les résultats de l’élection seront très serrés. La droite risque fort de perdre la majorité à l’assemblée nationale. La position de Gaudin n’est pas particulièrement confortable. Comment réussir à la fois à ne pas faire élire un candidat FN et ne pas favoriser l’élection d’un socialiste ? A Vitrolles, Rossi ne donne pas de consigne de vote à ses électeurs et déclare que personnellement il votera pour le candidat socialiste. Mégret ne sera pas député. Mais Samson, dans ses rencontres avec Gaudin, insiste beaucoup dans ses questions pour mettre en évidence toute l’ambiguïté de la position de la droite, dont le discours officiel n’est pas exempt d’hypocrisie. Beaux joueurs, Samson et Comolli clôtureront quand même leur film sur le triomphe de Gaudin après le second tour. Nationalement, son camp politique a perdu la majorité. Mais localement, ses principaux députés sortants sont réélus. Et le FN n’obtient aucun siège dans la région. Jusqu’à quand ?

Nos deux Marseillaises. 2001, 52 minutes

Élections municipales et cantonales, 2001

Marseille contre Marseille III 4

Il faut bien le reconnaitre, les femmes sont peu présentes dans Marseille contre Marseille. Deux ou trois apparition de Edmond Charles-Roux dans le premier épisode, un entretien avec une candidate du Front National dans La Question des alliances, tout au plus. Sont-elles absentes de la vie politique locale ? Pas vraiment. Nos deux Marseillaises dresse le portrait de deux d’entre elles, jeunes militantes socialistes engagées en politique à partir de leur expérience de terrain dans les quartiers nord de la ville et qui ont le point commun d’être issues de l’immigration maghrébine.

Samia Ghali et Nadia Brya sont les symboles de l’évolution du parti socialiste, encore quelque peu timide cependant. La première est candidate aux élections municipales et, de par sa position sur la liste, où elle se présente, elle a toutes les chances d’être élue. Le film commence par le mariage d’un couple d’immigrés où c’est elle qui officie en tant qu’élue du secteur. Le PS ne gagnera pas la mairie de Marseille mais Samia va devenir conseillère municipale de la ville, ce qui a une toute autre dimension. Nadia elle, est candidate aux cantonales, dans un canton particulièrement difficile car tenu depuis longtemps par le PC. Le FN y présente une de ses vedettes, Bruno Mégret, ce qui donne à l’élection une dimension de test. Puisque l’élection de Samia ne fait pas de doute, le film va suivre essentiellement la campagne de Nadia.

         Nadia ne fait pas une campagne centrée sur l’immigration, encore moins uniquement en direction des enfants d’immigrés. Elle va le plus possible au contact avec la population touchée par le chômage et où le racisme n’est jamais très loin. Samson l’interroge lors d’un loto d’une école où elle est présentée aux joueurs. Sa prise de conscience politique date de sa vie étudiante où elle participait dans ces quartiers défavorisés à l’aide aux devoirs. Pour elle, c’était une façon de donner la même chance de réussite à tous. Comolli la filme au volant de sa voiture, nous faisant découvrir le quartier dont elle commente l’évolution. Sa campagne se veut joyeuse et elle n’hésite pas à chanter et danser sur une petite place où ses partisans reprennent en cœur Les Copains d’abord de Brassens. Le soir du premier tour, dans sa permanence, les premiers résultats qui arrivent lui sont assez favorables. Mais elle ne veut surtout pas se réjouir trop tôt. La suite lui donnera raison. Comme l’y oblige la discipline de son parti elle se désistera pour la candidate communiste qui la devance d’une centaine de voies.

         Comme les précédents, cet épisode nous situe au cœur d’une campagne électorale. Mais en se focalisant sur deux candidates, et même sur l’une d’elle seulement, il prend une tournure particulière. Les adversaires des deux Marseillaises sont totalement absents. Le jeu des partis n’est pas vraiment évoqué. Est-ce l’apparition d’une nouvelle façon de faire de la politique ? L’engagement des enfants des immigrés est sans doute un gage de changement. Le film le voit comme un espoir, pour Marseille en tout cas.

Rêves de France à Marseille, 2001, 104 minutes

Élections municipales 2001

Marseille contre Marseille III 7

Le dernier film de la série Marseille contre Marseille reprend la problématique abordée dans l’épisode précèdent : quelle place dans la vie politique locale pour les enfants de l’immigration, ces filles et fils d’immigrés surtout maghrébins, de la deuxième et troisième génération ? Dans Nos deux marseillaises, Comolli et Samson suivaient plus particulièrement une candidate socialiste aux élections cantonales. Ici, c’est la campagne pour les municipales de qui est au centre du film, ou plus exactement, la pré-campagne, c’est-à-dire la constitution des listes pour ce scrutin à deux tours pour lequel les grandes manœuvres politiciennes commencent au moins un bon mois avant la date limite de dépôt des dites listes.

Le film s’ouvre sur une intervention en conseil municipal du seul conseiller, sur 101, à porter un nom arabe, Tahar Rahmani. Il est vice-président du groupe socialiste au conseil, groupe qui fait partie de l’opposition au maire sortant, Jean-Claude Gaudin. La question que pose le film est simple. Combien de ces nouveaux militants, enfants d’immigrés, seront-ils élus au prochain conseil, quelle que soit d’ailleurs la liste gagnante ? Tout dépendra bien sûr du vote des électeurs, mais dans ce type de scrutin de liste et par secteurs, il est clair que le rang accordé à chaque candidat est déterminant. D’où l’importance dans les partis des négociations lors de l’élaboration de ces listes. Le film va suivre ces tractations au sein du parti socialiste, puisque le seul candidat sortant issu de l’immigration en fait partie et que de nouveaux militants se sont de plus en plus engagés dans des actions de terrain et aspirent à occuper les postes de responsabilité correspondants.

Du côté du maire sortant, candidat à sa propre succession, les choses semblent ne poser aucun problème. Comolli filme Gaudin dans une réunion où il fait l’historique de l’immigration à Marseille, des arméniens aux maghrébins en passant par les italiens et les juifs. Il évite systématiquement le mot invasion, employé systématiquement dans les campagnes précédentes. En 2001, pour la droite qu’il représente, l’immigration est devenue une chance et une richesse. Il n’hésitera pas à placer au moins quatre candidats en position éligible, prenant ainsi de court les socialistes.

Car au PS, les choses ne sont décidément pas simples. Le cas de Tahar Rahmani en particulier pose problème. Samson le rencontre dès le début du film et prend note de sa volonté de poursuivre son action au conseil municipal. Mais dans une première liste qui circule, il n’est pas en position éligible. Les discussions se déroulent dans des réunions où la caméra n’est pas admise. Mais Samson est toujours là, à la sortie, pour questionner et même exiger que chacun déclare publiquement sa position. Dans cette succession de courts entretiens réalisés sur le vif, personne ne critique ouvertement Rahmani. Mais qui le soutient positivement ? Les déclarations des responsables du parti ne sont pas toujours catégoriques dans un sens ou dans l’autre. Dans la vie politique marseillaise, la langue de bois est loin d’être abandonnée.

Le contraste avec le discours de Nadia, la candidate socialiste aux élections cantonales filmée dans Nos deux Marseillaises est frappant. Ici, nous sommes dans les jeux d’influence et de pouvoir au niveau des rivalités entre responsables. Nous replongeons dans la politique politicienne avec ses zones d’ombre et ses enjeux inavouables. Certes, tous sont convaincus, sans doute sincèrement, de la nécessité, dans cette ville si cosmopolite, d’ouvrir la représentation municipale à une véritable représentation multiculturelle. Mais les élus socialistes ne veulent pas aller trop vite et courir le risque de brusquer leur électorat. L’origine étrangère d’un candidat est encore perçue comme un handicap. Le racisme ambiant n’est pas prêt de disparaître de la cité phocéenne.

Marseille contre Marseille

En plus de 12 ans et sept films, Comolli et Samson ont réalisé une véritable saga de la vie politique de cette ville si particulière. Le dernier épisode filme longuement ses lieux mythiques, le Vieux Port, Notre-Dame de la Garde, le Stade vélodrome et les supporteurs de l’OM. Il s’en est passé des choses depuis la mort de Defferre et la guerre de succession qui lui fit suite, le basculement de la ville à droite, l’aventure de Tapie, la montée du Front National. Des événements dont on percevra encore longtemps l’influence. Marseille contre Marseille restera en tout cas comme un exemple type de la façon dont le cinéma peut analyser sur le long terme la vie politique d’une cité, et au-delà de tout un pays.

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Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Marseille contre Marseille IILa Campagne de Provence. 1992, 92 minutes

Elections régionales 1992.

Le film est une chronique de la campagne pour les élections régionales de 1992. Il va suivre, en les situant dans le temps par des cartons, les événements importants, les meetings, les conférences de presse, les manifestations, les débats publics et les déclarations aux médias. C’est la campagne au jour le jour, sur le terrain, passant d’un candidat à l’autre, les filmant le plus souvent au milieu de leurs supporters. La place des entretiens menés par Michel Samson est ici plus réduite que dans le film précédent. Ici nous sommes dans la politique active, le contact des candidats avec les électeurs. Un film qui montre l’agitation, l’effervescence de la vie politique dans ces moments privilégiés que sont les élections.

Lors de la convention du Conseil régional présidé par Jean-Claude Gaudin, Samson pose une seule question, qui servira d’élément structurant au film. Quels sont les trois mots clé de l’action du candidat ? Les réponses n’échappent pas à la banalité. Pouvait-il en être autrement ? Ce qui compte pour le journaliste, c’est que les mots utilisés en politique ont de l’importance dans leur répétition, dans leur circulation, dit Samson. Le film s’efforce de repérer ceux qui reviennent effectivement dans toutes les bouches. Samson s’efforce d’obtenir des définitions de la part de ceux qui les emploient. Et Comolli, dans sa mise en scène, inscrit sur des cartons ces mots au fur et à mesure de leur réapparition dans les discours. Ont-ils chaque fois le même sens ?

« Identité » par exemple. Certains parlent d’identité nationale, d’autres d’identité régionale. Mais on voit bien que c’est la question de l’immigration qui est au cœur du débat. « Invasion » est, comme le dit Comolli, le mot qui fait mal.

Ce second round des batailles politiques à Marseille et sa région voit surgir l’opposition médiatique par excellence : Tapie/Le Pen. Le film évite cependant de s’enfermer dans ce duel qui tient surtout de la politique spectacle. Il donne le change en s’arrêtant sur les manifestants écologistes qui construisent « le mur de la colère » pour dénoncer les contraintes européennes. Auparavant, une autre séquence montrait l’opposition de « Nation gardiane » à la construction d’un pont qui favoriserait l’invasion touristique et serait « un arrêt de mort pour la Camargue ». Qu’ils viennent du nord ou du sud, ceux qui sont étrangers à la région, sont toujours des intrus.

Mégret en tournée au début du film, Le Pen qui chante dans un train, le Front national tient une grande place dans le film. N’est-ce pas lui faire la place trop belle ? Comment montrer son opposition à son discours tout en lui donnant la parole ? Le film sur la campagne législative qui suivra aura une réponse radicale. La parole de Le Pen sera exclue.

Marseille contre Marseille II 2

Marseille en mars, 1993, 52 minutes

Elections législatives de 1993.

Le film s’ouvre sur les résultats de l’élection, le triomphe de Jean-Claude Gaudin et la défaite de la gauche. Un carton nous fait remonter un mois plus tôt.

Il ne s’agit pas d’expliquer ce résultat. Le film nous plonge dans la campagne, présentant les candidats un à un, leur donnant la parole dans un entretien mené par Michel Samson. Ils sont ensuite filmés dans la ville, distribuant leurs programmes et essayant d’engager le dialogue avec les électeurs. Tous les candidats ? Pas vraiment. Nous suivons Le Pen un court instant dans une rue. Il ne fait pas de déclaration. Il se contente de demander à son garde du corps de ne pas le toucher. Le choix de Comolli est évident. On ne donne pas la parole à l’extrême droite. Pourtant, sur les marchés et dans les rues, à l’occasion de la campagne des autres candidats, à plusieurs reprises, des passant affirmeront qu’ils voteront FN, que c’est la seule option positive.

Tous les autres candidats interviennent dans le film. Tous ont la parole facile. Nous retrouvons ceux qui étaient déjà présents dans la campagne municipale du premier film (Marseille de père en fils), mais aussi deux hommes qui n’étaient pas candidats en 89 mais dont nous avons fait connaissance comme membre de la société civile. Cette fois-ci, ils se sont lancés dans l’action. Leur mouvement se nomme «  2 hommes libres au service du citoyen ». Le film ne donnera pas d’indication sur le score qu’ils ont réalisé.

La question posée par Samson dès le début du film sert de fil conducteur. Qu’en est-il de la crise des partis ? L’idée qui sera émise le plus fréquemment en réponse, c’est le sentiment de la fin d’une certaine vision de la politique, la fin des utopies et de l’opposition traditionnelle gauche / droite. Les partis politiques sont mis à mal. Les hommes politiques sont discrédités. Le film met en lumière avec insistance ces idées qui n’ont pas cessé de gagner du terrain dans la population depuis.

Marseille contre Marseille II 3

Marseille contre Marseille, 1996, 88 minutes.

Elections municipales 1995

Ce film pourrait s’appeler grandeur et décadence du tapisme. Tapie sera-t-il maire de Marseille ? Sera-t-il seulement candidat ? Le film entretient le suspense. Pas seulement pour captiver le spectateur. Ce suspense-là, c’est celui que vivent les partisans de Tapie, ceux qui l’admirent, ceux qui le considèrent comme le seul capable de changer Marseille, de résoudre les nombreux problèmes de la ville. Les membres de l’association Nord Marseille n’ont pas peur d’affirmer qu’ils le considèrent comme le messie, leur sauveur, et qu’ils sont prêts à le suivre jusqu’au bout. S’il le veut, il sera tête de liste, de leur liste, qu’ils veulent opposer à la liste d’union de la gauche. Et si Tapie ne veut pas, ou ne peut pas se présenter, ils iront quand même jusqu’au bout, ils lanceront quand même leur liste indépendante. Dans cette aventure, ils espèrent bénéficier du soutien de Tapie et récolter les bénéfices de sa popularité. Dans ces quartiers défavorisés, ils sont d’ailleurs connus pour leur travail de terrain, au service de la population qu’ils défendent en toute circonstance. Mais Tapie est silencieux. Tapie se fait attendre. La suite du film nous dira brutalement pourquoi. Sa condamnation à la prison remet tout en cause. Tapie ne peut plus être candidat. Il ne sera pas maire de Marseille.

Cet épisode, dont le titre est repris comme titre de l’ensemble de la série, est donc une descente dans les espoirs, les illusions et les désillusions, de militants de ce populisme qui s’est cru un moment proche de la victoire. Ce n’est pas un film sur Tapie. Il n’apparaît que dans une seule séquence, vers le milieu du film, où il vient sur un marché serrer les mains, tout sourire, visiblement heureux de ce type de contact rapide avec la population. Ce n’est pas non plus un film sur ses idées. Pourtant, on ne parle que de lui, de son pouvoir de séduction. Suivant ses partisans, dans cette campagne où les tractations entre partis finiront par décider de tout, il nous montre la politique sous un jour nouveau, celui des convictions et de leur histoire. Il nous dit aussi clairement qu’en politique, il ne faut jurer de rien et que les engagements pris, et répétés, la main sur le cœur, ne pèsent pas bien lourds devant les menaces et les contraintes de la real politic. En politique, il y a toujours un moment où il faut choisir. Ici, c’est le moment où les listes définitives doivent être déposées. Tapie finit par annoncer qu’il soutiendra la liste PC-PS. Le groupe de ceux qui le soutenaient implose. Une partie rejoint la liste Gaudin. L’autre finira par se rallier à l’union de la gauche. Des reniements des convictions passées pris la mort dans l’âme sans doute. Des reniements quand même.

Contrairement aux films précédents, Comolli ne donne pas la parole aux différents candidats. Le Pen est totalement absent. La liste Gaudin, celle qui sera élue, est juste évoquée. Celle du PS et du PC fait l’objet des critiques des tapistes. Le candidat PC est quand même filmé dans un meeting et nous passons un moment dans son fief, le loto de l’association L’Harmonie. La presque totalité du film est ainsi consacrée à l’aventure du tapisme à Marseille. Une aventure qui tourne court. Comolli la filme de façon très intime, dans les moments d’exaltation et de doute de militants avec lesquels Samson entretient des liens d’amitié, même s’il ne nous dit rien de la façon dont il perçoit Tapie.

Ce n’est pas un hasard si le titre de cet épisode est repris pour désigner la série dans son ensemble. C’est sans doute l’épisode le plus original. Non pas par ce qu’il nous apprend de la vie politique et des compromissions qu’elle impose aux militants. Mais plutôt par sa mise en scène, qui construit un itinéraire politique. Pas celui de Tapie, celui du tapisme plutôt. L’itinéraire de l’illusion politique en fait.

Marseille contre Marseille II 5

A COMME ANOREXIE.

La nuit appartient aux enfants, François Zabaleta, 2017, 27 minutes.

Ne jamais avoir envie de manger. Les bons petits plats comme la cuisine ordinaire. N’avoir aucune attirance pour la nourriture. Ne pas supporter de la sentir dans son corps, descendre dans son corps, se transformer en son propre corps. La psychiatrie parle d’anorexie. Une maladie mentale grave. Tant d’enfants, tant d’adolescents, surtout des jeunes filles, mettent ainsi leurs jours en danger.

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Ce n’est pas la voie de la psychiatrie que prend le film de François Zabaleta, malgré la séance avec la psychologue scolaire.  Il se centre sur le récit, en première personne, de son rapport, enfant, puis adolescent et même adulte, à la nourriture. Un rapport entièrement négatif, mais que le récit ne dramatise aucunement. Ne pas avoir faim est pour François quelque chose de naturel, un état de fait qu’il ne cherche nullement à expliquer. Même lorsque, devenu adulte, il présente sa photo, un homme dont la silhouette n’a rien de squelettique. François est-il guéri ? Est-il parvenu à dépasser cette aversion qui a tant marqué sa jeunesse, le rapport avec sa famille, à l’image de cette grand-mère qui refusait qu’il quitte la table tant qu’il n’aurait pas fini son assiette. Un récit d’une linéarité parfaite. Sans hésitation. On ne peut plus limpide. Dit par le cinéaste sur un ton neutre, presque monotone, sans éclat. Le degré zéro de l’émotion. Et pourtant…

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Vivre sans prendre plaisir à manger, dans le pays de la gastronomie triomphante, cela semble on ne peut plus provocateur. Et l’insistance du monologue de François pour écarter de lui la nourriture est quand même signe d’une difficulté de vivre, de vivre comme les autres en tout cas. François ne parle pas de souffrance. Seulement on sent quand même que tout n’a pas été toujours simple pour lui. C’est bien sûr, l’image de son corps qui est en jeu. Un corps qui n’est pas celui d’un garçon robuste, d’un « vrai » garçon comme le dit sa grand-mère. Malgré cela, toujours s’accepter tel qu’il est, tel qu’il veut être, voilà la victoire personnelle de François. Une grande leçon de vie.

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La nuit appartient aux enfants est un film court, moins de trente minutes. Mais cela n’enlève rien à la force de son propos. Bien au contraire. D’autant qu’il repose sur un travail de l’image tout à fait exemplaire. Le cinéaste a recourt à des images d’archive familiale, (les images de lui enfant avant de terminer le film sur sa photo d’homme de 50 ans), à des animations en 3D, en particulier du spectacle théâtrale qu’il évoque dans l’incipit et qu’on retrouvera in fine. Il mobilise des images de sources diverses, des publicités, des gros plans d’aliments, des surimpressions,  des écorchés, des extraits de films anglais, des vues réelles plus actuelles comme celles d’une cour école. Un principe de dissociation image-son systématique, qui non seulement permet de savourer complétement le côté littéraire du récit, mais provoque également des émotions visuelles, parfois inattendues, mais bien réelles ! Comme le rêve de devenir léger au point de pouvoir s’envoler dans le cosmos emporté par un ballon rouge. Un récit en image donc comme l’indiquent les titres s’affichant sur l’écran. Deux récits donc se résumant dans la même interrogation : « manger ou ne pas manger telle est la question ».

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