A COMME AGROECOLOGIE.

Souviens-toi de ton futur, Enora Boutin, 2017, 52 minutes.

Il existe des agriculteurs heureux, même en Dordogne. Comme il en existe dans bien d’autres régions de France. Tous ceux qui ont renoncé à utiliser les pesticides et toute forme de chimie. Et qui savent en dénoncer les dangers, pour la santé, des humains et des sols. Et qui montrent par l’exemple qu’ils ne s’en portent pas plus mal. Bien au contraire.

Le film d’Enora Boutin est le portrait de quatre de ces militants de l’agroécologie, un fabriquant de purin végétal, une viticultrice, une famille d’éleveurs de brebis et un couple créateur de jardin. Un échantillon représentatif de la diversité de ces pratiques innovantes, qui d’ailleurs ont la bonne idée de faire boule de neige.

Le film n’est pourtant pas un cours ou une démonstration en bonne et due forme. Il se limite au concret, mais un concret qui parle de lui-même. Les entretiens avec des quatre protagonistes rentrent bien parfois dans le détail et n’hésitent pas à aborder des données spécialisées. Mais l’ensemble s’adresse en priorité aux gens de la ville, ceux qui n’ont qu’une vague idée du travail de la terre et qui ne sont pas toujours très regardant sur la qualité de ce qu’ils mangent. Et s’il s’agit bien d’une forme de militantisme, c’est pour tirer la sonnette d’alarme. Il est grand temps de modifier les habitudes de consommation !

Une pièce à verser donc au débat concernant notre avenir. Un débat de plus en plus nécessaire.

 

 

 

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A COMME ACTEUR

Ennemis intimes de Werner Herzog, Allemagne, 1999, 95 mn

Huit ans après la mort de Klaus Kinski, Werner Herzog réalise un film sur celui qui fut son acteur fétiche, présent dans cinq de ses films les plus importants, Aguirre, la colère de Dieu (1972), Nosferatu, fantôme de la nuit (1979), Woyzeck (1979), Fitzcarraldo (1982) et Cobra verde (1987), dont seront montrées les scènes les plus significatives. Un film hommage à un personnage et un acteur hors du commun. Mais en même temps une réflexion très personnelle sur les relations particulières qu’entretenaient pendant de longues années les deux hommes, l’un acteur de théâtre et l’autre réalisateur de films. Une réflexion enfin, sur le rôle et la place de l’acteur dans la création cinématographique. De Kinski, Herzog nous montre la part du génie dans son travail d’acteur, et la part de folie dans ce génie.

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Seul face à la caméra, le plus souvent sur les lieux mêmes où il réalisa ses films avec Kinski, le Pérou ou la forêt amazonienne en particulier, Werner Herzog raconte. Un récit calme et posé, qui tranche avec la violence des faits évoqués qu’illustre parfaitement cette séquence filmée pendant le tournage de Fitzcarraldo où Kinski s’emporte contre le producteur, le traitant de tous les noms. Herzog rapporte un nombre impressionnant de colères de Kinski, toutes plus violentes les unes que les autres, au point même parfois de passer à l’acte. Le Kinski décrit par Herzog est irritable au plus haut point, ne supportant pas de ne pas être toujours l’unique centre d’intérêt sur le tournage, systématiquement agressif avec tous ceux qui l’entourent, mais aussi peureux et parfois lâche. La conclusion s’impose : pour Herzog, Kinski est fou. Mais, cette folie, ne l’a-t-il pas lui-même partagée ? N’était-elle pas nécessaire à la réalisation de ses films. Kinski = Fitzcarraldo ; Fitzcarraldo = Herzog.

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La relation qu’entretenait Herzog avec Kinski était à l’évidence ambivalente, faite d’amour et de haine. Mein Liebster Feind (titre original du film qui pourrait se traduire littéralement par Mon meilleur ennemi), nous montre aussi parfois un Kinski détendu, souriant, tombant dans les bras de Herzog lors de retrouvailles à l’occasion d’un festival en Californie. Dans leurs affrontements, Herzog se donne toujours le beau rôle, réussissant à impressionner Kinski par la menace pour qu’il ne quitte pas le tournage, sachant parfaitement le manipuler pour obtenir ce qu’il souhaite de lui. Une relation par moment pratiquement fusionnelle, même si Herzog prend soin de toujours garder ses distances par rapport à la folie de Kinski.

Récit autobiographique, Ennemis intimes est aussi un document précieux sur le cinéma. Trop rares en effet sont les réalisateurs qui parlent de leur travail en dehors de toute visée promotionnelle. Ou bien, ils le font dans des livres. Avoir fait un film de sa relation particulière à son acteur montre la grande maturité artistique du cinéaste Herzog.

 

 

A COMME ABECEDAIRE – Olivier Zabat

L’abécédaire de Fading par Olivier Zabat

Eglise : ou plutôt Chapelle: le lieu rassurant des pauses dans les nuits de rondes et de tournages. Le lieu à l’abri des forces malfaisantes.

Évanouissement : Mirek apparait progressivement comme une figure mortuaire, celle du gisant, dernier plan du film.  Rétroactivement, sa participation ‘pré-mortem’ au film était en partie motivée  par une volonté de laisser son empreint au-delà de sa mort, tout comme les messages audio post-mortem de l’époque d’Edison. Fading est autant un « évanouissement du cours normal de la pensée » qu’une disparition crépusculaire par une lampe qui perd de son intensité. Le fading s’épilogue justement par la voix d’un des amis de Mirek qui s’endort en chantant dans la salle de projection de Fading.

Hôpital : le lieu de la quête mais aussi de l’administration qui fixe le cadre et les règles de ce qu’on a ou pas le droit de filmer (les chambres et les patients par exemple). L’interdiction d’entrer dans les chambres des patients  qui s’appliquait tant aux agents de sécurité qu’au cinéaste, m’a justement permis de révéler les fantômes cinématographiques.

Mariage : Rituel de passage à une forme de responsabilité d’adulte, qui peut venir après les rituels adolescents des courses de scooters.

Nuit : « Sommeil interdit, somnolence tolérée », c’est en substance ce que dit la charte professionnelle des agents de sécurité, et un état peut-être similaire à celui qu’on a dans la salle de cinéma.

Piercing : Les dernière images de Mirek avec ses piercings avant qu’il doive s’en séparer pour faire sa radiothérapie.

Poème : Proposer à Mirek  de lire les poèmes de Czeslaw Milosz comme une invitation à travailler ensemble, à commencer le film. Ça a été un moyen de s’entendre, tout en ne parlant pas la même langue.

Sécurité / insécurité : Mirek avait évoqué son apprentissage de  la photographie alors qu’il était en Pologne: Il photographiait des sable mouvants, aux abords de ce lieu interdit d’accès, « comme un jardin vu d’un portail ».

Selfies : Est-ce que ce sont des autoportraits ou des images qui témoignent d’une solitude? Est-ce un phénomène esthétique ou sociétal?

Solitude : la solitude de la fin de vie dans des « chambres noires ».

Fading, un film d’Olivier Zabat, 2010, 70 minutes.

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A COMME AMSTERDAM

Amsterdam, global village Johan Van der Keuken, Pays-Bas, 1996, 245 mn

            Ce film est le portrait d’une ville. Mais cette ville n’est pas prise au hasard. C’est la ville du cinéaste, sa ville natale, celle qu’il connait le mieux, qu’il a toujours connue. Une ville dont il veut nous faire découvrir les secrets et nous faire partager ce sentiment d’admiration devant sa richesse et sa diversité qui imprègne chaque plan.

            Comment un cinéaste peut-il faire le portrait d’une ville, de sa ville ? En la filmant sous tous ses aspects, ses rues, ses monuments, l’ensemble de son espace. En filmant les gens aussi, ses habitants ou ceux qui ne sont que de passage ; ceux qui y ont toutes leurs racines ou ceux qui cherchent à y trouver leur place. Et puis son histoire aussi, à travers les habitudes des uns, les références des autres et les grandes manifestations qui rassemblent tout le monde. Mais faire le portrait d’une ville n’implique pas de se couper du reste du monde. Et lorsqu’on est un voyageur comme Johan Van der Keuken, les occasions ne manquent pas d’aller explorer d’autres contrées.

            Amsterdam est une ville d’eau. C’est du moins la première indication que nous en donne le film. Les premiers plans nous montrent les canaux, de longs travellings au raz de l’eau où se reflètent les ponts. La caméra se redresse parfois pour cadrer à travers le feuillage des arbres les belles demeures flamandes qui longent les quais. Une caméra qui prend son temps : le cinéaste n’est pas pressé (le film dure quatre heures). Cette ville doit être découverte avec patience, sans aucune précipitation. Il faut se laisser imprégner par son atmosphère.

            Amsterdam est une ville de fêtes, où ses habitants prennent un plaisir évident à faire la fête. Des fêtes traditionnelles comme la Saint-Nicolas et ses régates en costumes traditionnels ; le Jour de l’An, une occasion de plus de boire à la lumière des feux d’artifices et dans le vacarme des pétards ; le Jour de la reine et sa brocante géante. Mais aussi des fêtes simples comme celles qui fleurissent l’été dans les parcs. Le sens de la fête, ici, c’est le mélange de la tradition et de l’air du temps, la rencontre du local et du cosmopolite.

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            Amsterdam, c’est aussi une ville de rencontres. Des rencontres toutes différentes, à l’image de la diversité de la population de la ville. Des rencontres parfois anonymes, comme ce marchant de tissus africains et sa cliente, comme ce SDF croisé le matin à son réveil dans son duvet. Mais aussi de véritables contacts humains avec des habitants d’Amsterdam dont l’histoire personnelle est particulièrement riche de sens.

            Roberto est bolivien. Van der Keuken le suivra dans son voyage dans son pays où il rend visite à sa mère. Nous le découvrons au préalable accompagnant sa femme enceinte, lors d’une échographie à l’hôpital. Nous le retrouvons lors du premier bain donné au bébé après la naissance, un fils dont le père est fier. Le voyage en Bolivie, Roberto l’effectue seul et sa mère regrettera beaucoup de ne pas voir cet enfant et de pouvoir parler avec sa femme. Ce voyage, qui pourrait constituer à lui seul un film, commence par les vues impressionnantes, prises d’avion, sur les montagnes enneigées. Puis nous découvrons le village dans un paysage tout aussi magnifique. Mais c’est sur la dureté de la vie dans cette région isolée et éloignée de tout que le cinéaste s’attarde. La mère de Roberto a eu six garçons et six filles. Combien sont encore vivants ? Que sont-ils devenus ? Et Pourquoi Roberto est-il parti si loin ? Le visage plein de larmes de sa mère filmé en gros plan est particulièrement émouvant. Mais le retour de Roberto sur son lieu de naissance est aussi l’occasion d’une grande fête à laquelle sont venus participer tous les villages environnants, défilant en musique et dansant avec toute la population. Roberto fait un grand discours et distribue les cadeaux qu’il a apportés, des stylos et des cahiers pour les enfants et les adolescents.

Borz-Ali, lui, est tchétchène. Sa rencontre à Amsterdam se poursuivra aussi en Tchétchénie, où les traces de la guerre sont bien visibles Le génie du cinéaste, c’est ici de créer des ponts entre l’ici et l’ailleurs, de construire une vision de l’humanité qui échappe aux différences nationales. Le cinéma de van der Keuken ne connaît pas de frontière.

Hennie est une vieille dame juive qui retourne, en compagnie de son fils, dans l’appartement où son mari a été arrêté en 1942. Une façon pour le cinéaste d’inscrire le présent dans le passé douloureux de sa ville.

Le génie du cinéaste, c’est ici de créer des ponts entre l’ici et l’ailleurs, de construire une vision de l’humanité qui échappe aux différences nationales. Le cinéma de van der Keuken ne connaît pas de frontière.

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Nous suivons tout au long du film Khalid, coursier de profession, qui parcourt la ville sur sa « mob » pour livrer des pellicules à des laboratoires photographiques. D’origine marocaine, il évoque chez lui, en présence d’amis, sa vie d’immigré, le retour au pays avec ses parents au bout de 15 ans passés à Amsterdam, son service militaire dans le désert marocain et son retour dans sa ville d’adoption qui lui manquait tant. Au hasard de ses livraisons nous pouvons assister avec lui à une séance de pose photographique, que van der Keuken filme en connaisseur. Khalid, c’est le fil rouge du film, celui qui nous fait découvrir la ville au rythme trépidant de ses courses. Celui dont le regard est en fait celui du cinéaste.

Et puis, Amsterdam ne serait pas Amsterdam sans ses parties de foot à la télé ou dans les parcs, ses nuits de danse et de musique dans les boites, ses vendeurs de H dans les coffee shop, ses amoureux et ses amoureuses, ses vélos et toujours ses canaux, ses mouettes filmées comme dans Hitchcock. Il y a tout ça dans le film de van der Keuken. Tout ça et bien plus encore. Il est difficile d’évoquer tous les moments si divers qui composent ce film de près de quatre heures. Un film foisonnant de vie. « J’ai toujours pensé que la vie, c’est 777 histoires à la fois. », disait Bert Schierbeek que Van der Keuken aime à citer. Amsterdam, global village concrétise parfaitement cette maxime. Son cinéma n’en est que plus vivant.

 

A COMME ARNO

Arno, dancing inside my head de Pascal Poissonnier, 2016, 78 minutes.

Arno est un chanteur belge, ou plus exactement flamand, même s’il chante surtout en français et en anglais. A 67 ans, il a une longue carrière derrière lui. Il écrit lui-même les textes de ses chansons. Un style simple, direct, parfois assez cru. Sa voix grave, rocailleuse, est reconnaissable entre toutes. Il a passé sa vie dans la musique. Et c’est peu dire qu’il vit pour la musique, dans la musique.

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Le film que lui consacre Pierre Poissonnier n’est pas un portrait à dimension biographique. Arno ne raconte pas sa vie. Il évoque une fois sa mère, à qui il a consacré une chanson célèbre (Les yeux de ma mère)  et il déclare en passant, avoir des enfants. C’est tout. Rien sur sa jeunesse. En parler le conduirait à être nostalgique. Et la nostalgie, Arno n’aime pas ça.

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Le film ne retrace pas non plus sa carrière. Il nous replonge bien dans le passé, avec des images  – certaines en noir et blanc, d’autres en couleurs – d’un Arno jeune, avec les cheveux « châtains » comme il dit, dans des clips, lors de concerts ou de festivals, où son dynamisme est éclatant. Mais ces archives ne sont jamais situées dans le temps, et aucune indication de lieu n’est donnée. Le film est tout entier situé dans le présent. Et les souvenirs font justement partie de ce présent.

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Si le film n’est ni un récit de vie, ni un parcours professionnel, que reste-t-il ? Il reste l’homme, l’homme Arno, chanteur, écrivain, musicien. Et  c’est beaucoup. Nous passons plus d’une heure en sa compagnie. Nous le regardons vivre. Nous vivons avec lui. Dans son studio d’enregistrement, en tournée, en discussion avec ses musiciens. Chez lui, lorsqu’il écrit, il est plutôt solitaire. Comme dans les rues de Paris où il revisite les quartiers où il a vécu. Sur toutes ces images, il parle peu. Il répond bien à quelques questions du cinéaste. Mais cela ne constitue pas vraiment un entretien. Le film nous offre plutôt, en off, la diction de certains de ses textes. Ses poèmes.

A voir sur la plateforme Tënk

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A COMME ADOLESCENCE ET BANLIEUE

Grands comme le monde, Denis Gheerbrant, 1998.

Voir et revoir ce film où il est question de la vie des ados dans un collège de banlieue, tout simplement.

Ils ont entre 12 et 14 ans. Ce ne sont plus des enfants, mais ils n’ont pas l’impression d’être entrés dans l’adolescence. Ils sont élèves en cinquième, une classe où il n’y a pas encore d’enjeu d’orientation. Ils sont des jeunes comme les autres, même s’ils vivent dans une cité de banlieue. La vie de la cité a bien de l’influence sur leur vie personnelle, essentiellement par la violence qui y règne, mais pour l’instant ils arrivent à faire face. Ils ne sont pas encore entrés dans la vraie vie. Leur âge les protège. Le collège les protège aussi, du moins lorsqu’ils sont à l’intérieur de ses murs.

Pendant plus d’un an, Denis Gheerbrant a filmé la vie d’un collège de Gennevilliers, montrant le quotidien de l’établissement par des vues d’ensemble des entrées et sorties ou les déplacements dans les couloirs. Il suit plus particulièrement une classe de cinquième et, parmi elle, un petit groupe d’élèves qu’il interroge dans une salle de classe, soit individuellement, soit en petit groupe. Visiblement, il a tissé des liens forts avec eux. Il ne se positionne pas comme un père, il est plutôt dans la posture d’un grand frère, il est en tout cas un adulte qui cherche à les connaître, à les comprendre, mais qui ne les juge pas et qui n’intervient pas dans la conduite de leur vie. Une méthode particulière, caractéristique du cinéaste. Il établit d’abord une relation forte par un filmage seul, caméra à l’épaule et il dialogue de façon ininterrompue, sans ajouter le moindre commentaire. Le résultat est ici un film d’une grande sérénité, d’une grande douceur, malgré l’évocation des bagarres et l’existence de la violence que l’on sent poindre à l’horizon de la vie de ces presque adolescents. Malgré aussi les incertitudes sur leur avenir.

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Mais le travail de Gheerbrant en tant que cinéaste n’est évidemment pas de servir de preuve ou de démonstration du déterminisme social ou autre handicap socioculturel. Il regarde vivre ces garçons et ces filles. Il discute avec eux tout simplement. Et ce qu’ils nous disent, au-delà de la banalité apparente, nous éclaire plus que bien des thèses de sociologie.

Parmi les élèves de cette cinquième du collège Le Luth à Gennevilliers, Gheerbrant nous présente ceux qui sont sans doute les plus caractéristiques de leur classe d’âge et de leur milieu social. Il y a d’abord ce duo, un vrai couple de cinéma, l’un petit, bon élève, toujours gai, chahuteur ; l’autre beaucoup plus grand (de taille), plus placide et s’il ne dit pas qu’il est un cancre, on sent bien que le scolaire n’est pas vraiment son truc. Il y a aussi ce noir, qui passe en conseil de discipline et qui sera renvoyé du collège. Que devient-il dans l’immédiat ? Que va-t-il devenir à plus long terme ? Il semble ne pas vraiment s’en soucier, malgré l’insistance du cinéaste. Mais il est tout sauf naïf. Bien sûr qu’il est lucide sur sa situation. Mais il préfère faire comme si…comme si tout allait finir par s’arranger. Côté filles, la séquence que Gheerbrant consacre à l’une d’elle commence d’une façon plutôt surprenante. Elle montre comment elle peut jeter des sorts à ses camarades si elle le décide. « Si je veux qu’elle redouble, elle redoublera. » Croit-elle vraiment à cette magie de pacotille ? Elle évoque son arrivée plutôt problématique dans le collège. « Je faisais que des bêtises…je répondais aux profs…je faisais n’importe quoi. » Maintenant, en cinquième, elle s’est assagie. « J’ai changé…heureusement. »

Dans les échanges que le cinéaste a avec ces préados, ce sont les conditions de leur vie quotidienne qui sont abordées successivement. La scolarité d’abord. Le bon élève croit à la vertu du travail et des diplômes. « Sans diplôme, t’as rien, pas de travail, pas d’argent. » Il sait que s’il travaille, il réussira. Ce n’est pourtant pas le cas de tous. Autre question posée par Gheerbrant, qu’est-ce que l’adolescence ? Les réponses qu’il obtient montrent leur incertitude. S’ils ne sont plus des enfants, ils ne sont pas encore des adultes. Ils ne savent pas très bien définir leur situation actuelle. La question de la religion est abordée de façon plus claire, plus évidente. « Je crois tout ce qu’il y a dans le Coran » dit celui qui fait déjà le Ramadan parce qu’il l’a choisi, même si ce n’est pas pour lui obligatoire. Reste le problème le plus important, la violence, quasiment omniprésente et pas seulement dans les bousculades et les chahuts habituels des garçons de cet âge. La violence, c’est la nécessité de se battre, pour se défendre comme le dit l’un d’eux, car si on ne répond pas, c’est pire. Tout ceci se passe de commentaire.

La vie des collégiens, c’est aussi la vie en classe. Gheerbrant nous ouvre la porte de quelques cours, sans vouloir faire de la pédagogie, simplement parce que la vie des collégiens c’est aussi de suivre des cours. Nous assistons à une séance d’anglais particulièrement vivante, à plusieurs cours de français avec une jeune et jolie professeure particulièrement dynamique mais qui n’hésite pas à rappeler à l’ordre avec fermeté celui qui répond à tort et à travers. La classe étudie Faust, l’occasion de se rendre le soir, en car, à une représentation à l’Opéra, ce qui suscite quelques surprises (sur le prix du champagne affiché au bar par exemple) à ces banlieusards qui découvrent le lieu. Tout n’est pourtant pas toujours aussi idyllique dans la classe. En cours de maths un élève a utilisé une boule puante. Le professeur principal menace de coller toute la classe si le coupable ne se dénonce pas. On ne sait pas s’il a été entendu.

L’année scolaire se termine par un conseil de classe qui décide des passages dans la classe supérieure. Pas de surprise, ceux qui redoublent sont parfaitement résignés. Pendant que les profs égrènent les notes et délivrent encouragement et félicitations, Gheerbrant filme par la fenêtre la cour du collège où les pompiers amènent un corps sur une civière. Là aussi on ne saura rien de ce qui s’est passé. La vie du collège ne semble pas perturbée. Tout doit être normal.

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Grands comme le monde est un film qui traite du mythe, le mythe de la banlieue et le mythe de l’adolescence. Mythe ici doit être pris au sens que lui donne l’enseignante dans son cours sur Faust : le mythe, c’est ce qui pose les questions fondamentales. Poser ces questions, c’est ce que fait le film de Gheerbrant, sans en avoir l’air. Il se garde bien d’apporter des réponses.

 

A COMME AFGANISTAN (Cinéma)

Nothingwood de Sonia Kronlund

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 Comment la passion du cinéma se joue de la guerre et de l’obscurantisme dans un pays qui essaie de vivre quand même. Depuis trente ans Salim Shaheen – aux allures de gros bouffon- tourne ses films avec des bouts de ficelles et des copains, malgré les talibans, les bombardements et les attentats. Résultat décalé et exotique voire dérangeant, garanti,  pour tout cinéphile européen … Ce cinéma afghan dont on ne voit que des bribes ne s’apparente ni à du Godard, ni aux Monty Python ; on lorgne plutôt du côté des « Charlots », version Bollywood. Mais ce n’est évidemment pas le sujet du film. Et au-delà  du parcours du cinéaste, on en apprend aussi, mine de rien, autant sur l’Afghanistan que sur son cinéma : la réalisatrice Sonia Kronlund – qui parle la langue de ses interlocuteurs et intervient parfois dans le film – est une spécialiste de la région. Pour une fois, elle voulait nous montrer autre chose qu’un pays en ruines. J’appréciais déjà beaucoup ses documentaires « audio », là, c’est aussi une réussite. Même si certains n’attribueront à ce film qu’un statut de « curiosité » (ambiguë).

Texte de Anne-Sylvie Moretti

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