B COMME BIBLIOTHÈQUE

Ex libris. The New York Public Library. Frederick Wiseman, 2017, 3H 18

D’abord New York. L’athmosphère de New York. A la belle saison. Les gratte-ciels de Manhattan, filmés en contre-plongée, se détachent sur un ciel bleu. Les immeubles plus bas, 4 ou 5 étages, des autres quartiers, sont filmés eux dans l’enfilade des rues. Les enseignes colorées de Chinatown. Les publicités sur les murs. Les panneaux verts indiquant un nom d’avenue ou une direction. Et les rues, les avenues, avec beaucoup de circulation – dense mais fluide – dans laquelle on voit très souvent des voitures de police, des ambulances et des voitures de pompiers. Et ça s’entend !

La bibliothèque centrale est un bâtiment imposant. Pour y accéder il faut gravir une volée de marches en pierre –  encore en contre-plongée – où sont assis toutes sortes de gens. Des jeunes surtout, sur lesquels Wiseman prend le temps de s’arrêter pour un gros plan. Le hall d’entrée est  filmé cette fois en plongée. Vu de haut, le public est presque réduit à la dimension des fourmis. Pourtant tout au long du film, ce public si diversifié dans son apparence, sera toujours filmé avec respect, presque avec amour, même s’il ne s’agit que de personnes anonymes.

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Comme pour chacun de ses films, le travail d’inventaire réalisé par Wiseman est impressionnant. Il ne laisse rien de côté ! La bibliothèque publique de New York a une multitude d’annexes. Les unes localisées dans un quartier. D’autres avec une spécialisation explicite, pour les aveugles par exemple. Alors le film nous les fait découvrir une à une. Sans en oublier sans doute. Les activités proposées dans ces lieux traditionnellement consacrés au livre débordent largement le simple fait de lire. Alors Wiseman nous les fait découvrir, avec parfois la maligne volonté de nous surprendre. On assiste ainsi à une multitude de conférences sur les sujets les plus divers. On rencontre des écrivains qui parlent de leurs écrits ou un chanteur qui évoque sa carrière. On écoute un morceau de piano interprété par une musicienne présentée comme célèbre. Dans une salle des enseignantes font travailler des enfants d’âge de l’école maternelle et il y a même des activités proposées, en musique, à des tout-petits. Ailleurs ce sont des professionnels qui présentent leur métier (le pompier est très éloquent). Et on assiste à des groupes de paroles, où l’on évoque les livres que l’on a lus (L’amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marqués par exemple) ou sur les problèmes relationnels au sein d’une communauté de quartier. Il n’est pas possible de tout citer. Ni de tout retenir, car même si les plans de coupe sur New York et ses rues nous permettent de respirer, le rythme est en fin de compte assez rapide, même si chaque temps de parole est toujours suffisant pour rentrer véritablement dans les propos tenus. Et bien sûr – sinon on ne serait pas dans un film de Wiseman – on assiste à un nombre tout aussi impressionnant de réunions, de l’équipe de direction tout particulièrement, où l’on débat de la vie de la bibliothèque, de ses problèmes de financement (fonds publics / fonds privés) et de ses orientations d’avenir (faut-il développer davantage l’e-book ?)

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Ainsi se construit et s’illustre peu à peu une grande idée. La bibliothèque moderne n’est pas un lieu consacré uniquement au livre et à la lecture. Nous y trouvons, nous pouvons y trouver, toutes les activités culturelles de notre époque. Et bien sûr, partout il y a des ordinateurs – des tablettes et des smartphones aussi. Pour les taches effectuées par le personnel (inscriptions, prêts…) mais aussi pour les activités de recherche, ou de simple consultation.

Il y a bien quand même quelques plans silencieux sur des salles de lecture où chacun est plongé dans un ouvrage papier. Mais ces plans – classiques –sont loin d’être les plus nombreux. Dans la majorité du film, c’est la parole qui domine. On parle, on écoute, souvent très attentivement, on discute. Bref on n’en reste surtout pas à cet acte solitaire qu’est la lecture, même si elle signifie une communication avec un auteur. Et ces auteurs, si on peut les rencontrer en chair et en os, on pourra sûrement mieux les comprendre. D’ailleurs parler de leurs livres avec d’autres ne peut que renforcer le plaisir qu’ils peuvent procurer.

Nombreux sont ceux qui n’ont pas attendu Wiseman pour aimer et fréquenter les bibliothèques, mais son film les conforte à coup sûr dans la conviction que sans elles il manquerait quelque chose d’essentiel dans la vie.

Le précédent film de Wiseman : In Jackson Heights

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B COMME BORINAGE, 2 – 1999

Les Enfants du Borinage, Patric Jean, Belgique, 1999, 54 mn

«  Cher Monsieur Storck… », Patric Jean écrit une lettre au plus connu des documentaristes belges, Henri Storck, auteur en 1933 en collaboration avec Joris Ivens, d’un film qui fera date et peut encore aujourd’hui être considéré comme un modèle de film engagé ayant une visée militante, Borinage. Ce film dénonçait la misère de cette région minière par la puissance de ses images et analysait ses causes en référence au marxisme. Plus de 60 ans après, un jeune cinéaste, natif du Borinage, entreprend lui-aussi de filmer sa région. Qu’est-ce qui a changé ? Le constat que dresse le film sera tout aussi éloquent. Et si le cinéaste de la fin du xxe siècle ne se réfère plus directement aux théories communistes, sa dénonciation du système capitaliste est tout aussi percutante. Il y ajoute même une prise de distance sans équivoque avec ceux qui, se réclamant du socialisme, n’ont en rien résolu le problème de la pauvreté, comme si leur action (le Borinage a connu  100 ans de majorité socialiste) n’avait consisté qu’à faire accepter la misère par ceux qui la vivent.

Le Borinage a-t-il changé par rapport à l’époque du premier film ? En apparence oui. L’église est achevée et les charbonnages sont fermés. Mais, fondamentalement, la misère est toujours là. Pire qu’avant même, parce qu’à la fin du XX° siècle, elle est intolérable, précisément parce qu’elle pourrait ne plus exister. Seulement, elle se cache. Les plus démunis fuient la caméra, refusent de témoigner. Pour eux, ça ne sert à rien. « C’est ce silence que je veux comprendre », dit le cinéaste. Le silence des pauvres, résignés de leur sort ou qui en ont honte. Comme cette femme, veuve depuis peu et qui vit dans un taudis sans chauffage et sans carreaux aux fenêtres. Elle refuse obstinément de parler. C’est Emile, un voisin ancien mineur, qui parle à sa place. Il a des formules qu’on pourrait très bien entendre dans un commentaire de Chris Marker. « Celui qui n’a pas faim ne peut pas comprendre celui qui a faim ». Rien n’a changé. « Le riche reste riche, le pauvre reste pauvre ». Patric Jean filmera dans un long travelling toutes ces nouvelles villas qui ont été construites pour les riches. Il filmera aussi l’intérieur du taudis de la femme aux quatre enfants qui a été expulsée pour loyer impayé. Des images qui se passent de commentaire.

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Patric Jean rencontre quelques-uns de ces miséreux dépourvus de tout, ne sachant ni lire ni écrire et n’ayant aucune perspective d’avenir. Un couple fait depuis quatre ans une demande de logement social. Chaque année ils doivent remplir les mêmes papiers. Un homme et son fils récupèrent des métaux dans une décharge, sans prononcer un mot. Le film devient lui-même muet, comme celui de Storck et Ivens, dont Jean insère quelques-unes des séquences en noir et blanc dans son propre film. S’il n’y avait pas la couleur, les images de 1999 pourraient très bien être prises pour des images de 1933.

N’y a-t-il plus aucune volonté de révolte et de revendication dans le Borinage de 1999 ? Dans le film, les seuls qui essaient encore quelque chose, ce sont les enseignants d’une école accueillant les enfants les plus défavorisés. L’éducation peut-elle avoir une quelconque efficacité, alors que les adolescents ne suivent pas les cours puisqu’ils sont obligés d’aller travailler pour survivre ?

La rencontre avec les responsables politiques locaux est un grand moment de cinéma. L’un d’eux regrette de ne pas voir sur les visages fermés des jeunes Borins le sourire qu’on trouve toujours sur les visages dans les bidonvilles en Amérique latine. Et le dernier à s’exprimer affirme qu’il n’y a plus de pauvres en Belgique. Le cinéaste le remercie simplement d’avoir accepté de parler devant la caméra.

Le film se termine par cette tradition qui consiste à allumer un feu à la fin d’une kermesse. Une manifestation qui n’a pas l’air très festive. Le plan est muet. «  Le bruit immense du silence des pauvres ».

 

B COMME BORINAGE, 1 – 1934

Borinage, Joris Ivens et Henry Storck, Belgique, 1934, 34 minutes.

Egalement connu sous le titre français de Misère au Borinage, ce film est un classique du cinéma concernant la condition ouvrière, en même temps qu’un classique du cinéma militant.

Filmés dans cette région minière du Hainaut en Belgique appelé le Borinage, les ouvriers dont il est question sont ces mineurs dont certains commencent à descendre au fond de la mine dès 15 ans, pour apporter quelques revenus supplémentaires à leur famille. La caméra n’hésite pas à descendre avec eux pour montrer, dans une étroite galerie où l’on ne peut travailler qu’allongé, l’extraction du charbon. Quelques plans suffisent pour dire l’essentiel, la pénibilité du travail, l’insécurité aussi. Un bref plan d’effondrement de la galerie est suivi du long cortège portant les cercueils des victimes.

Le film s’attarde plus longuement sur les conditions de vie des familles de mineurs. La misère, c’est le manque de nourriture, la sous-alimentation des enfants, les conditions de logement précaires où des familles avec un nombre impressionnant d’enfants s’entassent dans une seule pièce, des conditions d’hygiène réduites où l’eau potable est rare. Des conditions matérielles entrainant une arriération mentale des enfants. Un tableau sombre, dans lequel l’espoir semble totalement absent.

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Le film est réalisé après la grande grève de 1932, dont les traces sont encore bien visibles en 1934. Beaucoup de mineurs sont sans travail. Le chômage augmente. Les plus démunis ne peuvent plus payer le loyer des logements, même sans eau et sans électricité, qui appartiennent aux charbonnages. Les expulsions sont de plus en plus nombreuses. Certains n’ont pas de solution, comme cet homme que l’on voit quitter son logis avec un matelas sur le dos, pour l’installer dans un recoin de bâtiment et y faire dormir sa femme et leur bébé. Se pose alors la question de la solidarité et de l’action collective. S’unir pour se défendre et obtenir par la revendication des conditions de vie enfin décente. L’engagement communiste du film est explicite. D’ailleurs son prologue montre une grève et sa répression par la police aux Etats Unis. Ce qui est vécu au Borinage existe dans tous les pays où les patrons font passer leur profit avant toute chose.

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Les plans montrant les gendarmes et la police sont nombreux dans le film. Une des anecdotes les plus connues à propos du cinéma militant prend dans ces conditions tout son sens. Ivens et Storck avaient organisé un défilé de mineurs présenté comme célébrant l’anniversaire de Marx. De grands portraits de l’auteur du Capital ouvraient la manifestation. La police  entreprit alors de la disperser. Ceux qui en donnèrent l’ordre n’avaient-ils pas compris qu’il ne s’agissait au fond que d’une reconstitution pour les besoins d’un film ? Ou bien pensaient-ils que toute manifestation, même fictive, est toujours dangereuse ? Un bel hommage, indirect, au cinéma !

B COMME BÂTARDISE

A Bastard Child, Knutte Wester, Suède, 2017, 57 minutes.

Puisqu’il s’agit d’un film réalisé à partir d’images fixes filmées au banc-titre on peut penser au plus célèbre d’entre eux, La Jetée, de Chris Marker. Sauf qu’ici il ne s’agit pas de photographies, mais de tableaux, plus exactement d’aquarelles, réalisées par le cinéaste qui est aussi un artiste  plasticien. Des images toutes de la même couleur, ou plutôt de la même teinte, un marron délavé, à la limite du gris, sans brillance. Des images ternes, sans être sombres pourtant, ou du moins sans éclat. Des images de visages surtout. Le visage d’une enfant. Que l’on voit grandir jusqu’au début de son adolescence. Des images de paysages aussi. Des étendues gelées. Le froid – et la neige, et la glace – omni présent. Des images d’hiver. En Suède.

Ces images défilent sur l’écran sans accompagnement musical, sans bruitage. La bande son est constitué par le seul récit, en voix off, de l’enfance du personnage dessiné. Une voix adulte qui parle de son enfance. Une enfance malheureuse, on ne peut plus dure. La dureté d’une vie pauvre, où il n’est pas évident de manger tous les jours. Mais surtout la dureté de la société de l’époque, en Suède dans les années 1920. L’enfant est née d’une fille-mère qui va être rejetée par sa famille, exclue, elle et son enfant. Une enfant bâtarde, qui n’aura donc pas de famille, pas de foyer familial, pas de maison pour vivre, pas d’ami, pas de parents. Une enfance d’errance dans la neige, le froid, la glace. Comme cette surface du lac sur lequel elle s’aventure et qui se brise sous son poids la précipitant dans l’eau glacée.

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A ces images fixes, sur lesquelles il n’y a que très peu de mouvements de caméra – et pratiquement aucun effet optique – s’ajoutent des images d’archive, en noir et blanc, montrant la Suède du début du XX° siècle. Une ville enneigée elle aussi, avec son agitation de véhicules. Et surtout une séquence qui devient récurrente, montrant une scène de chasse, la mise à mort d’un cerf dans un étang par une meute de chiens. Deux plans qui reviennent avec insistance au cours du film. Dans un premier plan le cerf réussit avec ses bois à écarter les chiens. Dans le second les chiens, plus nombreux encore, s’accrochent au cerf qu’ils réussissent à faire chuter dans l’eau.

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Et puis, à la fin du film, le réalisateur nous propose des images filmées en couleur cette fois, des images personnelles, d’une vielle dame dans un jardin, qui nous sera présentée comme sa grand-mère, celle-là même dont on a suivi l’enfance dans le filmage des aquarelles. De cette vielle dame qu’est devenue l’enfant, nous n’aurons pas d’autre vision dans le film. Le réalisateur, son petit-fils donc, nous apprend tout simplement, en quelques mots, qu’elle a consacré sa vie à défendre le droit des femmes dans son pays.

Un film réalisé avec une grande économie de moyen. Ce qui contribue fortement à développer sa charge émotionnelle.

Festival International du Film d’Éducation, Évreux, 2017

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B COMME BOAT-PEOPLE

L’Île de lumière, Nicolas Jallot, 2017, 64 minutes.

Il faut sauver les Boat-People ! C’est un cri unanime. Des médecins d’abord. Ceux de Médecins sans frontières réunis autour de Bernard Kouchner. Puis des « intellectuels », qui adhérent au groupe Un Bateau pour le Vietnam. Des penseurs qui étaient plutôt d’opinions politiques différentes voire opposées. Ceux qu’on appelait à l’époque les Nouveaux philosophes, André Glucksman ou Bernard Henry Lévy. Mais aussi des figures plus anciennes de la vie culturelle française, comme Jean Paul Sartre et Raymond Aron ou Yves Montand. Une sorte d’union sacrée devant l’urgence. Des milliers de réfugiés se noient en mer de Chine. Il faut les sauver.

Les Boat-People, ce sont ces vietnamiens – mais aussi des cambodgiens et des laotiens –  qui, en 1978, quittent leur pays après la chute de Saigon et la victoire du nord dans la guerre contre les Etats Unis. Ils fuient le communisme en s’embarquant sur des bateaux de fortune, entassés sur de frêles coquilles de noix, au péril de leur vie. Mais les pays de la région, la Malaisie en premier lieu, refusent de les accueillir. Alors ils sont parqués par milliers sur une île, Poulo Bidon, dans des conditions de survie des plus précaires. C’est là que l’Île de lumière va aller à leur secours.

L’Île de lumière c’est un bateau affrété en Nouvelle Calédonie et transformé en hôpital flottant avec un bloc chirurgical. Sa première mission sera donc de soigner ces réfugiés dépourvus de tout. Puis il ira en mer « repêcher » les naufragés que la mer risque d’engloutir, en faisant en sorte qu’ils soient ensuite tous accueillis en France. Un bateau qui est le véritable héros du film.

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De façon assez classique, Nicolas Jallot nous propose une alternance entre des images d’époque et des entretiens actuels avec les acteurs de cette formidable aventure. Bernard Kouchner bien sûr qui l’évoque avec modestie, même si bien sûr il ne peut éviter de mettre en avant son rôle déterminant. Mais aussi ceux qui l’ont accompagné, chirurgiens, médecins, infirmières…et le capitaine du bateau. Tous ont le sentiment d’avoir vécu une épopée extraordinaire, où ils se sont entièrement investis. Une aventure qui a transformé leur vie.

Côté archives, de nombreux extraits de journaux télévisés faisant leurs titres de la situation en mer de Chine, des déclarations des personnalités engagés dans l’action et de ceux qui les soutiennent. Et puis surtout la vie à bord de l’Île de lumière avec une séquence extraordinaire de son arrivée sur l’île de Poulo Bidong où ils sont accueillis par les applaudissements de ces milliers de réfugiés pour qui ils sont le seul espoir de survie.

Oui, la France a beaucoup fait pour sauver les Boat-People. Le cinéaste  a retrouvé certains de ces réfugiés, un chirurgien, une famille de restaurateurs, qui aujourd’hui sont parfaitement intégrés dans leur nouveau pays. Alors que des milliers de familles fuient aujourd’hui la guerre, en Syrie et ailleurs, son film vient à point nommé nous rappeler qu’il est possible, et nécessaire, que notre pays reste une terre d’asile.

Festival International du Film d’Histoire, Pessac, 2017.

 

B COMME BELINDA

Belinda de Marie Dumora, 2017, 1 H 47.

Comment devient-on ce que l’on est ? Comment la petite Belinda filmée à 9 ans (dans Avec ou sans toi, le premier long métrage de Marie Dumora) devient-elle l’adolescente de 16 ans que l’on retrouve dans  Je voudrais aimer personne que la cinéaste consacre cette fois à sa sœur ainée Sabrina, et comment enfin (pour l’instant du moins, car rien ne dit qu’on ne la retrouvera pas plus tard, vers la quarantaine qui sait)devient-elle cette jeune femme filmée à 23 ans dans ce film, le dernier en date de Marie Dumora ? Comment Belinda devient-elle Belinda ? C’est ce parcours existentiel que retrace le film, en reprenant pour ce qui est des deux premières étapes, des images des films précédents. Mais Belinda est devenue adulte et c’est sur le temps présent du film qu’il se focalise. Un âge adulte que bien des tenants du déterminisme (social plus que religieux) pourraient dire prévisible depuis le début.

Le film propose une succession de petites touches – surtout pour l’enfance et l’adolescence de Belinda – des moments clefs de sa vie (sa séparation d’avec sa sœur placée dans une famille d’accueil alors qu’elle reste dans le foyer où elles vivaient ensemble), des événements familiaux (le baptême d’un neveu), des fragments de vie où l’on passe de l’été à l’hiver sans crier gare (une baignade dans une petite piscine de jardin, une marche sur un sentier enneigé). En tout cas nous voyons Belinda grandir, filmée souvent de très près, mais elle ne s’adresse jamais à la caméra et la cinéaste n’intervient elle non plus jamais.

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A 9 ans, Belinda veut étudier la mécanique. Nous n’entendrons plus parler par la suite, ni d’étude ni d’activité professionnelle. A 16 nous apprenons que son père est en prison. Il ne peut donc être présent aux fêtes familiales. Plus tard ce sera Belinda elle-même qui sera condamné à quatre mois de prison, ce qui rendra son mariage impossible, alors que tout avait été soigneusement préparé. Elle se mariera pourtant peu après avec Thierry, son grand amour, mais le mariage se déroulera à la prison puisque c’est lui qui est alors incarcéré. La prison est ainsi l’élément récurrent du film (on comprend même en passant qu’un des frères n’y échappe pas). Avec les cigarettes et le téléphone portable.

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La vie de Belinda est ponctuée par la présence ou l’absence de son amoureux, selon qu’il est dedans (en prison) ou dehors. Ensemble nous les voyons dans une longue séquence préparer leur mariage ou bien errer dans une fête foraine, parmi les attractions qu’ils regardent d’un air peu intéressé. Belinda veut absolument gagner une peluche et achète des sucreries. Lorsque Thierry est en prison (toute la fin du film) nous la suivons dans ses déplacements pour se rendre au parloir. Ou bien elle se promène sans but apparent, lisant en voix off les lettres qu’elle lui écrit. Des lettres où elle répète son amour, l’attente de sa libération, le manque et la souffrance de son absence. La tonalité de ces séquences n’a rien de particulièrement joyeux. Belinda y semble résignée, proche par moment d’un certain désespoir. Qu’est-ce qui pourrait d’ailleurs la rendre optimiste quant à son avenir ? Son désir est de vivre avec son mari dans un appartement à eux. Quand cela sera-t-il possible ? Belinda est-elle faite pour le bonheur ?

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B COMME BOUDDHISME

Le Vénérable W de Barbet Schroeder

Le portrait dans le cinéma documentaire est par excellence le domaine de la diversité. Et pas seulement par toutes ces personnes qui en font l’objet, hommes ou femmes, vieux ou jeunes, célébrités ou anonymes, vivants ou disparus…Pas seulement non plus par les multiples ressources qu’il peut utiliser, de l’entretien à présentation d’archives, de la rencontre de personnes proches au filmage des lieux de vie et même à la reconstitution de scènes de celle-ci. Mais il y a un autre choix que l’auteur d’un portrait documentaire doit faire : quelle peut-être sa place dans le film ? Quelle relation va-t-il avoir avec celui ou celle qui de toute façon fait déjà, dans la préparation du film,  l’objet de toute son attention. Mais à l’écran ? S’effacera-t-il complétement pour ne pas faire ombrage à son objet et risquer de lui voler la vedette, au point de le laisser s’exprimer sans jamais intervenir (comme dans la confession de cette ancienne  membre d’un gang au Guatemala – Alma, une enfant de la violence de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère, 2013) ? Ou au contraire sera-t-il présent au point de développer une relation intime, presque de l’ordre de l’amitié, de la sympathie en tout cas, comme Alain Cavalier sait si bien le faire dans la série de ses courts portraits ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que Barbet Schroeder ne fait pas ce choix. Les portraits qu’il a réalisés sont à l’opposé du film empathique, d’entente réciproque et de connivence. Non seulement il est bien clair qu’il ne partage nullement les pensées et les prises de positions des personnages qu’il film, mais on peut même dire que par moment il éprouve une sorte de répulsion à les filmer. Une répulsion maîtrisée certes, mais bien visible. Et c’est cela qui fait tout l’intérêt de ses films.

Le Vénérable W achève « la trilogie du mal » commencée en 1974 avec Général Idi Amin Dada : autoportrait et poursuivit an 2007 par L’Avocat de la terreur. Filmer un dictateur africain réputé pour son côté sanguinaire ne manquait pas d’audace. Ce portrait ne favorisera-t-il pas une mégalomanie qui cherche tous les moyens possibles pour s’exprimer. Lui donner la parole, une occasion unique pour se justifier. Schroeder se prémunit à l’avance des critiques dont il sait bien qu’il sera l’objet en ajoutant au titre du film le terme d’autoportrait. Mais s’il souligne ainsi qu’il ne prend pas à son compte les déclarations du général, il entend bien rester l’auteur du film. Montrer la folie d’un tyran ce n’est pas contribuer à sa gloire. Bien au contraire. Amin Dada ne sort pas vraiment grandi du film. Et ce sera le cas aussi de Jacques Vergès dans l’Avocat de la terreur. Le film montre un personnage complexe, ambigu ? maîtrisant parfaitement la rhétorique, mais qui finit par se perdre lui-même dans les méandres de son propre récit. Et à vouloir sans cesse proclamer sa sincérité il ne fait que souligner le fait qu’il joue un personnage, un personnage prêt à tous les mensonges, à toutes les supercheries s’il pense pouvoir en tirer profit. S’il peut exister parmi les spectateurs du film des admirateurs de Vergès, ne finiront-ils pas à se sentir eux-aussi mal à l’aise ?

Qu’en est-il alors du cas du Vénérable W, ce moine bouddhiste dénommé Wirathu, qui s’est fait une renommée en Birmanie par ses discours de haine contre les musulmans, appelant au meurtre et au massacre à leur encontre ?

 Le film que lui consacre Schroeder a d’abord une dimension de portrait plutôt classique. Dans les fragments d’entretien disséminés tout au long du film il apparaît le plus souvent parfaitement calme,  toujours sûr de lui et convaincu qu’il détient la vérité. Et cette posture est celle qu’il adopte dans ses sermons en public. En dehors d’un meeting vers la fin du film où il insulte la représentante de l’ONU, il semble ne jamais se mettre en colère. Si l’on pouvait mettre à l’écart le contenu de ses propos, on pourrait presque parler de sérénité. Mais la façon dont ses « élèves », tous ces moines respectueusement assis face à lui, répondent à ses questions et l’applaudissent frénétiquement nous laisse entrevoir l’influence qu’il peut avoir sur leur esprit, surtout lorsqu’il s’agit d’adolescents,  et même de jeunes enfants. De même dans ces nombreux plans le montrant dans la foule où les femmes se prosternent devant lui mains jointes.

Mais le film est bien plus qu’un portrait. Donnant la parole aux anciens maîtres de Wirathu, recourant à des images d’archives, surtout télévisées, et même à des extraits de vidéos de propagande réalisées par ses partisans, interrogeant des chercheurs ou des journalistes spécialisés sur la situation de l’Asie, il mène une enquête sur la Birmanie et son évolution politique et sociale. Schémas et cartes à l’appui, il retrace la montée de la violence faite aux musulmans. Des images parfois insoutenables de corps humains mutilés, ensanglantés  ou en train d’être consumés par le feu. Des  villages entiers voués aux flammes, des destructions de maisons et de mosquées, et toujours une foule hurlante n’hésitant pas à se livrer aux pires atrocités. Le montage ne laisse aucune place au doute : nous sommes bien en face des conséquences des propos tenus par Wirathu.

Le film ouvre ainsi nécessairement une interrogation fondamentale concernant le bouddhisme, dont la voix off de Bulle Ogier nous rappelle tout au long du film les principes. Mais comment des représentants de cette religion sans Dieu, dont l’image première est celle de la paix et de la tolérance, peuvent-ils en venir à de telles extrémités ? Et au-delà, c’est l’engagement religieux dans son ensemble qui semble pouvoir être remis en question. La Birmanie est bien loin de chez nous, mais sommes-nous à l’abri, devant la montée du terrorisme, du développement de discours islamophobes donnant lieu, un jour, au même déferlement de haine et de violence ?

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