B COMME BOUDDHISME

Le Vénérable W de Barbet Schroeder

Le portrait dans le cinéma documentaire est par excellence le domaine de la diversité. Et pas seulement par toutes ces personnes qui en font l’objet, hommes ou femmes, vieux ou jeunes, célébrités ou anonymes, vivants ou disparus…Pas seulement non plus par les multiples ressources qu’il peut utiliser, de l’entretien à présentation d’archives, de la rencontre de personnes proches au filmage des lieux de vie et même à la reconstitution de scènes de celle-ci. Mais il y a un autre choix que l’auteur d’un portrait documentaire doit faire : quelle peut-être sa place dans le film ? Quelle relation va-t-il avoir avec celui ou celle qui de toute façon fait déjà, dans la préparation du film,  l’objet de toute son attention. Mais à l’écran ? S’effacera-t-il complétement pour ne pas faire ombrage à son objet et risquer de lui voler la vedette, au point de le laisser s’exprimer sans jamais intervenir (comme dans la confession de cette ancienne  membre d’un gang au Guatemala – Alma, une enfant de la violence de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère, 2013) ? Ou au contraire sera-t-il présent au point de développer une relation intime, presque de l’ordre de l’amitié, de la sympathie en tout cas, comme Alain Cavalier sait si bien le faire dans la série de ses courts portraits ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que Barbet Schroeder ne fait pas ce choix. Les portraits qu’il a réalisés sont à l’opposé du film empathique, d’entente réciproque et de connivence. Non seulement il est bien clair qu’il ne partage nullement les pensées et les prises de positions des personnages qu’il film, mais on peut même dire que par moment il éprouve une sorte de répulsion à les filmer. Une répulsion maîtrisée certes, mais bien visible. Et c’est cela qui fait tout l’intérêt de ses films.

Le Vénérable W achève « la trilogie du mal » commencée en 1974 avec Général Idi Amin Dada : autoportrait et poursuivit an 2007 par L’Avocat de la terreur. Filmer un dictateur africain réputé pour son côté sanguinaire ne manquait pas d’audace. Ce portrait ne favorisera-t-il pas une mégalomanie qui cherche tous les moyens possibles pour s’exprimer. Lui donner la parole, une occasion unique pour se justifier. Schroeder se prémunit à l’avance des critiques dont il sait bien qu’il sera l’objet en ajoutant au titre du film le terme d’autoportrait. Mais s’il souligne ainsi qu’il ne prend pas à son compte les déclarations du général, il entend bien rester l’auteur du film. Montrer la folie d’un tyran ce n’est pas contribuer à sa gloire. Bien au contraire. Amin Dada ne sort pas vraiment grandi du film. Et ce sera le cas aussi de Jacques Vergès dans l’Avocat de la terreur. Le film montre un personnage complexe, ambigu ? maîtrisant parfaitement la rhétorique, mais qui finit par se perdre lui-même dans les méandres de son propre récit. Et à vouloir sans cesse proclamer sa sincérité il ne fait que souligner le fait qu’il joue un personnage, un personnage prêt à tous les mensonges, à toutes les supercheries s’il pense pouvoir en tirer profit. S’il peut exister parmi les spectateurs du film des admirateurs de Vergès, ne finiront-ils pas à se sentir eux-aussi mal à l’aise ?

Qu’en est-il alors du cas du Vénérable W, ce moine bouddhiste dénommé Wirathu, qui s’est fait une renommée en Birmanie par ses discours de haine contre les musulmans, appelant au meurtre et au massacre à leur encontre ?

 Le film que lui consacre Schroeder a d’abord une dimension de portrait plutôt classique. Dans les fragments d’entretien disséminés tout au long du film il apparaît le plus souvent parfaitement calme,  toujours sûr de lui et convaincu qu’il détient la vérité. Et cette posture est celle qu’il adopte dans ses sermons en public. En dehors d’un meeting vers la fin du film où il insulte la représentante de l’ONU, il semble ne jamais se mettre en colère. Si l’on pouvait mettre à l’écart le contenu de ses propos, on pourrait presque parler de sérénité. Mais la façon dont ses « élèves », tous ces moines respectueusement assis face à lui, répondent à ses questions et l’applaudissent frénétiquement nous laisse entrevoir l’influence qu’il peut avoir sur leur esprit, surtout lorsqu’il s’agit d’adolescents,  et même de jeunes enfants. De même dans ces nombreux plans le montrant dans la foule où les femmes se prosternent devant lui mains jointes.

Mais le film est bien plus qu’un portrait. Donnant la parole aux anciens maîtres de Wirathu, recourant à des images d’archives, surtout télévisées, et même à des extraits de vidéos de propagande réalisées par ses partisans, interrogeant des chercheurs ou des journalistes spécialisés sur la situation de l’Asie, il mène une enquête sur la Birmanie et son évolution politique et sociale. Schémas et cartes à l’appui, il retrace la montée de la violence faite aux musulmans. Des images parfois insoutenables de corps humains mutilés, ensanglantés  ou en train d’être consumés par le feu. Des  villages entiers voués aux flammes, des destructions de maisons et de mosquées, et toujours une foule hurlante n’hésitant pas à se livrer aux pires atrocités. Le montage ne laisse aucune place au doute : nous sommes bien en face des conséquences des propos tenus par Wirathu.

Le film ouvre ainsi nécessairement une interrogation fondamentale concernant le bouddhisme, dont la voix off de Bulle Ogier nous rappelle tout au long du film les principes. Mais comment des représentants de cette religion sans Dieu, dont l’image première est celle de la paix et de la tolérance, peuvent-ils en venir à de telles extrémités ? Et au-delà, c’est l’engagement religieux dans son ensemble qui semble pouvoir être remis en question. La Birmanie est bien loin de chez nous, mais sommes-nous à l’abri, devant la montée du terrorisme, du développement de discours islamophobes donnant lieu, un jour, au même déferlement de haine et de violence ?

venerable w

B COMME BARISONE LUCIANO

La 48eme édition du festival international de cinéma VISION DU REEL s’est achevée le 28 avril dernier par un hommage marqué à Luciano Barisone, son directeur artistique, qui quitte ses fonctions après 7 ans de bons et loyaux services en faveur du cinéma documentaire. Un vibrant hommage de la part du Président du festival, Claude Ruey, et tout aussi chaleureux de la part de tous ceux qui ont œuvré avec lui pendant toutes ces années pour faire du festival de Nyon ce qu’il est aujourd’hui, un des tous premiers sur l’ensemble de la planète, et pas seulement pour le monde plus restreint du documentaire. Car aujourd’hui, Vision du réel ne joue pas à outrance la spécialisation d’un genre.  Il se positionne comme étant un festival de cinéma. Tout simplement pourrait-on dire. Et c’est bien en grande partie pour cela que le documentaire peut enfin s’affirmer, et être reconnu, à l’égal de tout autre film projeté sur un écran, dans une salle obscure, devant un public qui n’a souvent rien d’autres de commun que son amour du cinéma. Finit le temps où mon voisin à qui je demandais quel film il était allé voir la semaine précédente pouvait me répondre : « ce n’était pas un film, c’était un documentaire !»

L’essor considérable qu’à connu Visions du réel ces derniers années est incontestablement dû à l’action de son directeur artistique. En sept ans, le nombre de festivaliers a doublé, passant de 20 000 à 40 000, dernier chiffre qui, soit dit en passant, représente le double de la population de la ville de Nyon. Mais si ce succès public est certes fondamental, le festival ne saurait acquérir un rayonnement international et jouer le rôle de phare dans l’art cinématographique sans une identité forte, spécifique, personnelle, que justement son directeur artistique a su lui donner, et qui correspond sans doute en grande partie à sa propre personnalité.

L’identité de Visions du réel, c’est d’abord sa diversité. Une diversité qui se manifeste en premier lieu dans la présence de tous les formats, courts, moyens et longs, dans trois compétitions internationales. Mais c’est aussi justement la représentativité internationale. Dans l’édition 2017  on peut voir des films de pays venus des quatre coins du monde, de l’Australie à Cuba, de la Turquie à Singapour, de la Roumanie à la République dominicaine et avec des coproductions assez étonnantes (Brésil-Taïwan, Belgique-Burkina Faso, Serbie-Chine). Sans oublier l’Afrique du sud qui fait l’objet d’un focus. IL est bien sûr impossible de citer tous les pays représentés à Nyon. Et si la Suisse a droit à elle seule à une section autonome, elle n’a rien, elle aussi, de particulièrement uniforme. Les exemples de diversité des différentes sélections ne manquent donc pas.  Jusque dans le choix des « Maître du réel ». Alain Cavalier succédant à Peter Greenaway : peut-on imaginer contraste plus violent ?

Mais ce qui est encore plus marquant dans l’identité de Visions du réel, c’est son dynamisme créatif. Luciano Barisone est un vrai découvreur, toujours à l’affut de formes nouvelles dans le cinéma. En témoignent les films sélectionnés dans la section Regard neuf, dont c’est l’essence même, mais tout aussi bien dans les compétitions internationales, les premiers films et les films suisses, toutes ces œuvres dont on n’a, hélas, que trop peu l’occasion de les voir dans les salles de cinéma.

Venant d’Italie, Luciano Barisone n’a pu qu’être séduit par le charme de cette petite citée, Nyon,  avec ses vues magnifiques sur le lac depuis les hauteurs du Château. Une contrée qui correspond bien à son caractère tel qu’il se dégage des présentations de films et de cinéastes qu’il effectue, avec les autres membres du comité de sélection, pendant tout le festival. Des présentations faites avec calme et rigueur, et qui donnent toujours envie de voir le film dont il est question et de rencontrer les réalisateurs. Car Visions du réel c’est aussi un lieu de rencontres, d’échanges, de confrontation. On y discute beaucoup de cinéma, et pas seulement dans les séances matinales du Forum. Et pas seulement dans les masterclass organisées avec des cinéastes célèbres dont on a toujours quelque chose à apprendre de leur expérience. Et cette année, les festivaliers  étaient vraiment gâtés, avec Alain Cavalier, Gianfranco Rosi et Stéphane Breton. Et puis, Il y a tant de moments de convivialité, dans les salles de cinéma, dans le village du réel, dans les soirées, officielles ou plus informelles. On y rencontre le cinéma du monde entier, on y découvre des richesses insoupçonnées, on peut même être un peu étourdit par le foisonnement de tant d’idées nouvelles.

 Vision du réel, un festival dont on en part toujours avec la nécessité d’y revenir.

B COMME BIPOLAIRE

Je ne me souviens de rien de Diane Sara  Bouzgarrou.

Un film en première personne. Un film personnel donc. Extrêmement  personnel. Où la cinéaste est le seul sujet. Pas tout à fait la seule personne présente à l’écran. Mais c’est bien elle qui a la place principale. Les images de sa vie qu’elle propose, c’est elle qui les réalise. Et les autres « personnages », ses parents, son compagnon, ne sont là, dans le film, que par rapport à elle. Toujours en interaction avec elle.

Un film en première personne mais qui ne prétend pas tout à fait à être autobiographique. Il n’y a pas de dimension rétrospective. Ce n’est pas un film sur la mémoire, comme le titre le dit clairement. Les images qui nous sont proposées sont réalisées au présent. On a plutôt affaire à une sorte de journal intime. Même s’il n’est réalisé au jour le jour. Car il s’agit de fragments de vie personnelle. Des fragments désordonnés. Comme la vie dont ils sont issus. Présentés sans lien. Comme au hasard. Même si on peut se dire après coup qu’il y a bien quand même dans le film une mise en ordre temporelle, l’avant et l’après du passage à la clinique par exemple. Ou bien l’évocation au début du film de la révolution tunisienne. Des images de télévision qui touchent profondément la cinéaste, dans son être même, car son père est tunisien. Et elle se vit donc elle-aussi tunisienne, au point de vouloir demander la double nationalité. Une révolution qui lui procure un grand bonheur. Des événements qu’elle vit dans une grande excitation. Même si dans la suite du film, elle semble les avoir oubliés.

Diane Bouzgarrou se définit elle-même comme bi. Bisexuelle, binationale ou biculturelle, bipolaire. C’est d’ailleurs cette maladie qui va devenir le centre du film, parce qu’elle est bien sûr le centre de sa vie. Une maladie qui sera décrite par un psychiatre dans la lettre qu’il adresse à un confrère et l’ordonnance de sortie de la clinique filmée plein écran. Si le père est sollicité à propos de la  Tunisie, c’est le compagnon de Diane, Thomas, et surtout sa mère qui seront là, filmés à ses côtés, partageant avec elle l’épreuve. Des amis que l’on aura vus dans le pré-générique, sablant le champagne lors d’une fête, nous n’entendrons que les messages qu’ils laissent sur le répondeur téléphonique pour prendre des nouvelles de la malade. Mais le cercle de vie de Diane se rétrécit. Et le film devient inévitablement de plus en plus intimiste.

Le film est en parfaite correspondance avec l’univers psychique de la réalisatrice. Les images sont proposées en vrac, comme elles ont été filmées, avec toutes les imperfections d’un filmage rapide, non professionnel. Un filmage qui ne recherche surtout pas la rigueur. Les décadrages sont fréquents. Les flous aussi. Parfois la caméra est posée sur un pied – quand la réalisatrice se filme elle-même en particulier. Mais cette stabilité est somme toute peu fréquente. Le plus souvent l’image est saccadée, mouvante. Et ce n’est pas un hasard si le pré-générique se termine par un montage, image par image, d’une cascade de photos d’objets des plus hétéroclites. Une séquence étourdissante.

Je ne me souviens de rien  est un film qui ne cherche nullement à procurer un quelconque plaisir spéculaire au spectateur. Beaucoup de séquences sont filmées de nuit, sans lumière additionnelle et les images sont alors particulièrement sombres. L’écran est aussi souvent divisé en plusieurs cadres, ou plus exactement l’image est confinée dans un cadre dans le cadre, une image alors réduite à un petit rectangle, souvent en haut à gauche de l’écran, celui-ci restant dans sa majorité pratiquement noir, vide. Ou bien ce vide est parfois rempli par du texte, des lignes qui s’affichent lettre après lettre, comme on les tape sur un clavier. Mais elles peuvent être aussi immédiatement effacées. Des fragments encore. Comme ces pages de cahier d’écolier, où l’on entraperçoit quelques phrases manuscrites, que l’on n’a pas toujours  le temps de lire.

Un film qui ne peut que bousculer le spectateur, dans sa posture de spectateur. Mais la rapidité des images, leur côté fugace, insaisissable, lui permet au fond d’échapper à une simple situation de voyeurisme.

Cinéma du réel 2017, Compétition française. Mention spécial du Jury jeune.

B COMME BEYROUTH

Enfants de Beyrouth de Sarah Srage

Beyrouth est une ville martyrisée, envahie par les mines, détruites par les guerres – la guerre civile et l’invasion de l’armée israélienne. Pourtant, cette ville ne demande qu’à vivre. Il faut donc la reconstruire pour qu’elle survive. Une entreprise longue et difficile à mener à bien.

Le père de la cinéaste fit partie de ces hauts fonctionnaires chargés de concevoir et de superviser la reconstruction de Beyrouth. C’est lui que nous allons donc suivre dans l’exploration de la ville en partie reconstruite. Une occasion de visiter ses différents quartiers. Et aussi de rencontrer ces habitants qui ont survécus à la guerre et qui sont tous des amoureux de la ville.

Le film nous conduit sans plan organisé dans cette ville si diverse. Du centre historique nous passons aux quartiers inconnus des touristes. Nous longeons souvent la mer. Et nous comprenons qu’il s’agit avant tout pour la cinéaste de retrouver son passé – ou du moins un petit goût de son passé, de son enfance. Un monde et un temps qui semblent bien lointain, à jamais disparus. Elle assiste en simple spectatrice à la naissance d’un nouveau Beyrouth.

Le film est un hommage d’une fille à son père. Mais aussi un travail de mémoire. Effacer les traces, toutes les traces, des guerres passées n’est pas possible. Mais il faut croire à la possibilité de la paix.

Cinéma du réel 2017, compétition internationale premiers films.

B COMME BANLIEUE (commerce)

Alimentation générale de Chantal Briet, 2005, 84 minutes.

L’épicerie d’Ali pourrait être le centre du monde. Ce n’est que le centre d’une cité de banlieue. Mais c’est déjà beaucoup.

C’est même tout à fait essentiel pour les habitants de la cité. Le seul commerce ! Un lieu de rencontres. Où l’on peut boire un café en discutant. Où l’on peut passer le temps. Combler un moment sa solitude. Où trouver un accueil permanent pour ceux qui n’ont pas d’autre lieu pour continuer à vivre. Et même trouver quelques occupations, faire de la manutention ou livrer des commandes, ou simplement porter le panier d’une vieille dame. Et pour les gosses du quartier, c’est la caverne d’Ali Baba, avec tous ces bonbons qu’on achète par poignées pour quelques sous. Et tant pis pour les dents.

Chantal Briet dresse un portrait vivant et plein de sympathie pour tous ceux qui fréquentent la supérette d’Ali. En commençant par Ali lui-même. Toujours souriant, toujours à l’écoute de ceux qui ont besoin de parler un peu de leur vie. Toujours serviable pour tous ceux qui ont des soucis ou des problèmes de vie. Etre épicier ici, ce n’est pas seulement vendre du pain et des bonbons. C’est être quelque peu psy, ou conseiller, pour l’emploi ou la santé. C’est être aussi un père, ou un grand frère, pour tous ces enfants que la cinéaste filme elle aussi avec une si grande affection. Visiblement Ali les aime beaucoup, et tous aiment beaucoup Ali. Ali, chanteur à ses moments perdus. Mais ça, ce n’est pas pour le public.

Mais le film va bien plus loin que cette galerie de portraits déjà très instructive en soi. Car il s’agit aussi d’un portrait de la banlieue elle-même, une banlieue d’avant l’embrasement des émeutes. Un portrait qui ne cache pourtant les difficultés qu’il y a à vivre ici (la Source à Epinay-sur-Seine), comme ailleurs bien sûr, même si ce n’est pas pire qu’ailleurs. Pourtant, si l’on ne peut certes pas dire qu’il fait bon vivre ici, on peut quand même y percevoir des lueurs de bonheur, dans les rires des enfants d’abord, dans la chaleur de l’accueil d’Ali ensuite. Les difficultés, pourtant, sont nombreuses, et de toutes sortes. A côté des problèmes personnels, il y a ce qui touche la vie collective, surtout au niveau matériel, les imperfections de la réhabilitation des immeubles, le manque d’espaces verts et de tout autre aménagement, les ascenseurs qui sont si souvent en panne, ce qui oblige les personnes âgées qui vivent au 8° étage à ne plus descendre de chez elles, de peur de ne plus pouvoir remonter par les escaliers. Tout ceci est bien réel, mais le film ne dresse pas un tableau désespéré de cette banlieue. Ici il n’y a pas de drogue, entend-on dire. Et l’on ne voit jamais la police. Pas parce qu’elle a peur de venir. Simplement on n’a pas besoin d’elle, même si l’épicerie d’Ali a été cambriolée plusieurs fois. Mais Ali règle lui-même le problème.

Le film se termine par l’inauguration de le nouvelle épicerie d’Ali. L’ancienne était de plus en plus insalubre et il était impensable de ne pas la détruire. Un bouquet de fleurs, un cadeau, beaucoup d’émotions. Ali a du mal à retenir ses larmes. Que ces moments chaleureux sont réconfortants.

B COMME BOIS (Vincennes)

Le bois dont les rêves sont faits, film de Claire Simon

Le bois de Vincennes. On devrait dire peut-être plutôt la forêt de Vincennes. Vu son immensité. Et c’est bien l’impression que donne le film de Claire Simon. Un bois immense. Où l’on peut se perdre. Où on peut perdre ses repères. Ses repères de Parisien s’entend. Où donc on peut quitter la ville. L’oublier. Totalement. Et retrouver la nature. Ou du moins partir à sa recherche. Dans la cime des arbres. Surtout. Dans les bosquets, les buissons aussi. Où l’on peut de cacher. Etre caché. Loin de la furie de la ville. Même si parfois on est rattrapé par le bruit. Celui des avions du 14 juillet qui passent en rase-motte. Celui de la foule de ceux pour qui le bois est un lieu de promenade, surtout le week-end lorsqu’il fait beau. Un goût de vacances. Mais le bois est si vaste, si varié dans sa configuration, que l’on peut facilement s’isoler si on le souhaite. Retrouver une solitude salutaire. Même si ceux qui vivent dans la solitude ne l’on pas toujours librement choisie.

Claire Simon connaît bien le bois de Vincennes, qu’elle a dû parcourir de nombreuses fois avant même de se lancer dans le projet du film. Et lorsqu’elle l’explore caméra à l’épaule, elle devient immédiatement notre guide. De façon toute naturelle. Ce qui donne tout de suite un ton d’authenticité à ses commentaires. Des commentaires très personnels, avec des échappées poétiques. Des commentaires qui ne refusent pas un certain lyrisme. Qui le recherchent même parfois. Claire Simon connaît bien le bois. Son bois. Et elle aime s’y plonger. Elle aime suivre des transformations qu’impose le cycle des saisons. Et surtout, elle aime partir à la rencontre de ceux qui le fréquentent. Ses « habitants ». Car le bois est habité. Pas seulement par les oiseaux, les insectes ou autres animaux. C’est dire qu’il a une âme. Une âme multicolore. Polyphonique. Plurielle. Multiculturelle. Car le bois de Vincennes filmé par Claire Simon, c’est le bois de la diversité. Tout le contraire des parcs parisiens, où le dimanche matin, tout le monde court dans le même sens, au même rythme, avec la même tenue.

         Si Claire Simon aime le bois de Vincennes c’est aussi parce qu’elle aime y rencontrer toute sorte de gens, parler avec eux, leur poser des questions, dévoiler de la sorte un pan de leur vie. Il y a bien sûr des anonymes, ceux qui profitent du soleil dès le printemps, et qui envahissent les espaces verts. Ceux-là ne retiennent pas vraiment l’attention de la cinéaste. Elle préfère plutôt rencontrer des groupes constitués et pour qui le bois fait quasiment partie de leur communauté. Les cambodgiens par exemple, qui fêtent leur nouvel an. Ils sont venus en France pour fuir la terreur Khmer rouge. Des africains aussi qui grillent sur le charbon de bois poissons et poulet. Mais il y a surtout les solitaires. Ceux qu’il est beaucoup plus difficile de rencontrer et dont le contact est loin d’être immédiat. Mais Claire Simon est visiblement patiente. Et surtout ouverte à toutes les rencontres. Alors, cet homme – peut-on le qualifier de SDF ? – veut bien lui dévoiler la cabane qu’il habite dans un recoin bien caché du bois. Et même un voyeur exhibitionniste  n’a pas refusé la présence de la caméra.

Après la gare du nord, Claire Simon poursuit avec le bois de Vincennes son exploration des lieux parisiens qui peuvent avoir une dimension emblématique. Mais ne nous y trompons pas. Il ne s’agit pas d’un cinéma « parisien », ni d’un cinéma qu’on pourrait dire coloré de parisianisme. Car les rêves que peut susciter ce lieu bien réel ont tous les saveurs de l’universalité.

B COMME BATAILLE DU CHILI

La Bataille du Chili de Patricio Guzman, 1974.

La lutte d’un peuple sans arme, dit le sous-titre de cette leçon d’histoire. Une leçon qui est en même temps une fresque épique, un opéra baroque en trois actes, une tragédie grecque, un document exceptionnel enregistrant sur le vif l’histoire en train de se faire. Cette leçon  est composé de trois parties distinctes, qui sont chacune déjà un film à part entière : « L’insurrection bourgeoise » « Le coup d’Etat militaire » « Le pouvoir populaire ».

« L’Insurrection bourgeoise », renforce l’opposition entre les deux camps, deux composantes de la société chilienne aux intérêts radicalement opposés dont on voit constamment dans le film que rien ne peut les réconcilier. Le film retrace les six derniers mois de la présidence Allende, des élections au parlement de mars à la tentative de coup d’Etat avortée du 29 juin. Une succession d’actions dirigées contre le gouvernement d’Union Populaire : le développement du marché noir et la tentative de créer une pénurie de produits de première nécessité en les stockant de façon clandestine. Le boycott parlementaire débouchant sur la destitution de ministres et le rejet des lois proposées par le gouvernement. La mobilisation des étudiants manifestant dans la rue contre l’Unité Populaire. Et surtout une offensive de grande envergure du patronat, fermant les usines pour stopper la production nationale et culminant dans la grande grève des mineurs du cuivre

« Le coup d’Etat militaire » nous conduira jusqu’au 11 septembre où nous reverrons les images du palais présidentiel de la Moneda en feu. Cette défaite pouvait-elle être évitée  Fallait-il armer le peuple ? Occuper les usines ? Ce problème de stratégie qu’Allende hésite à trancher revient sans cesse dans les débats et réunions politiques. La gauche semble de plus en plus désunie face à une droite où la démocratie chrétienne, avec qui Allende a cherché un temps de négocier une alliance, se rallie de plus en plus aux visées putschistes d’un nombre grandissant de militaires. Le film s’attarde longuement sur la dernière grande manifestation, à trois jours du coup d’Etat, de l’Union Populaire. Allende salue calmement cette foule qui défile devant lui en scandant son nom. Des images dont la sérénité sera effacée par les avions dans le ciel de Santiago et les chars dans les rues.

         « Le pouvoir populaire » ne poursuit pas le filmage direct des événements qui suivront : l’installation au pouvoir de la junte militaire de Pinochet et la répression sauvage qu’elle mènera. Guzman choisit plutôt de revenir sur l’expérience de trois ans du gouvernement Allende. Dans les usines, dans les champs, dans les commerces des villes, le film donne la parole à ces Chiliens, humbles travailleurs, qui ont cru au changement proposé par le nouveau pouvoir. Comme les slogans l’affirment dans chaque manifestation : « Allende, le peuple est avec toi ». Ils se sont engagés sans retenue dans la révolution, n’hésitant pas à travailler de plus en plus pour que la production ne soit pas stoppée. Le film répertorie systématiquement les initiatives, les modes nouveaux d’organisation qui se mettent en place pour faire face à la sédition de la droite, du patronat et des nantis. Le titre de cette partie est explicite : « Le pouvoir populaire au Chili », à quoi répond cet autre slogan, « Créons le pouvoir populaire ».

La fin de l’Unité Populaire au Chili, c’est une page de l’histoire de toute l’Amérique latine qui est tournée.