L COMME LANZMANN CLAUDE

Cinéaste français ( 1925 – 2018 )

« Quand venait l’heure de nous coucher et de nous mettre en pyjama, notre père restait près de nous et nous apprenait à disposer nos vêtements dans l’ordre très exact du rhabillage. Il nous avertissait, nous savions que la cloche de la porte extérieure nous réveillerait en plein sommeil et que nous aurions à fuir, comme si la Gestapo surgissait. » Le Lièvre de Patagonie. Gallimard, 2009.

Claude Lanzmann n’est pas seulement cinéaste. Il est aussi écrivain et journaliste. Dès 1943, à l’âge de 18 ans, il s’engage dans la Résistance en Auvergne. Il est alors en Hypokhâgne au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et il entre aux Jeunesses Communistes. De retour à Paris en 1945 il fera une année de Khâgne au lycée Louis-le-Grand, mais échouera au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Il terminera après la guerre ses études de philosophie à la Sorbonne, puis en Allemagne à l’Université de Tübingen.

De retour en France, il travaille comme journaliste dans le groupe de presse de Pierre Lazareff, France Dimanche, France-Soir et même Elle. Sartre le remarque en 1952, lors de la publication d’une série d’articles sur l’Allemagne de l’Est par Le Monde. Il va alors collaborer à sa revue, Les Temps Modernes, dont il deviendra le directeur en 1986, à la mort de Simone de Beauvoir qui aura été sa compagne. Engagé politiquement dans la lutte contre le colonialisme, il signera le Manifeste des 121 qui dénonce la torture en Algérie, ce qui lui vaudra d’être inculpé. En même temps il est de plus en plus concerné par la création de l’État d’Israël, ce qui se concrétisera par la réalisation de son premier film, Pourquoi Israël ?, sorti en 1970.

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Sa carrière cinématographique atteint son apogée dès son second film, Shoah (1985), un film fleuve de plus de neuf heures, reconnu mondialement comme l’œuvre indépassable concernant l’extermination des juifs d’Europe par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Lanzmann aura travaillé près de 12 ans pour réaliser ce film. Partant d’une recherche longue et rigoureuse, sa méthode se caractérise essentiellement par des entretiens particulièrement exigeants pour les survivants qu’il retrouve, les victimes mais aussi les bourreaux. Les longues périodes de tournage sont suivies de quatre années de montage. Après Shoah il n’est plus possible de parler du génocide juif sans faire référence à cette œuvre hors norme.

Lanzmann poursuivra dans ses œuvres suivantes son approche de l’État d’Israël. En 1994, sort Tsahal qui analyse la spécificité de l’armée israélienne. Un film à qui il a été reproché d’adopter le point de vue de l’armée elle-même, sans prise de distance, et sans évoquer les débats suscités à son sujet jusqu’en Israël. Son rôle pendant la guerre du Liban est passé sous silence.

À partir de la masse considérable de rushs réalisés pour Shoah, auxquels il ajoutera des tournages nouveaux, Lanzmann réalisera quatre films centrés tour à tour sur quatre personnages particuliers : Maurice Rossel (Un vivant qui passe, 1997) qui fut le seul délégué du Comité international de la Croix-Rouge à se rendre à Auschwitz , Yehuda Lerner (Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, 2001) survivant de la seule révolte réussie d’un camp d’extermination nazi, Jan Karski (Le Rapport Karski, 2010) et Benjamin Murmelstein (Le Dernier des injustes, 2013).

Sa dernière œuvre sera un hommage aux femmes. Quatre portraits de ces victimes de la barbarie nazie qui ont, malgré tout, réussi à survivre et dont le témoignage est – et restera – indispensable (Les quatre sœurs, 2018).

Médaillé de la Résistance, Officier de la Légion d’honneur, Commandeur de l’Ordre national du mérite, Claude Lanzmann sera aussi honoré pour l’ensemble de son œuvre cinématographique par un Ours d’honneur qui lui sera décerné à la Berlinale de 2013.

Les films de Lanzmann chroniqués sur le blog :

Shoah

Le dernier des injustes

Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures

 

 

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L COMME LABARTHE André-Sylvain

Cinéaste français (1931 – 2018)

André-Sylvain Labarthe est entré aux Cahiers du cinéma en 1956 sur la recommandation du fondateur de la revue, André Bazin, mais il ne fera pas une carrière de critique au sens classique du terme, à l’image de Rivette, Truffaut et Godard. Il ne fera pas non plus une carrière de cinéaste au sens des protagonistes de la Nouvelle Vague. Il n’en reste pas moins qu’il a occupé pendant presque 50 ans une place considérable dans le cinéma français et international. Il est un de ceux qui ont le plus œuvré pour faire connaître des réalisateurs et des films qui ne sont pas toujours mis au premier plan par les médias grand public et qui risquent souvent d’être confinés au cercle étroit des cinéphiles. Buñuel fut ainsi l’un de ceux qu’il soutiendra dès ses premiers films. Dans la mouvance de la « politique des auteurs », Labarthe est celui qui a su le mieux mettre la télévision au service d’une réflexion critique exigeante sur le cinéma, sans partis pris théorique, mais toujours avec une grande rigueur.

Il crée en 1964 la collection d’émissions de télévision Cinéastes de notre temps qu’il produit avec Janine Bazin et dont il réalisera lui-même de nombreux numéros. D’un format de 52 minutes, il s’agit de véritables films documentaires sur un cinéaste, retraçant sa carrière et portant un regard critique aiguisé sur ses films. Interrompue pendant une dizaine d’années dans les années 1980, l’émission renaîtra en 1989 sur la chaîne Arte sous le titre Cinéma, de notre temps. C’est sous ce nom qu’elle est diffusée par le CNC sous la forme de DVD, dans la série Cinéma de la collection « Images de la culture ».

La particularité de ces deux émissions est que leur réalisation a souvent été confiée à des cinéastes connus, instaurant de la sorte un dialogue original entre deux cinéastes dont on peut ainsi appréhender les rapports. Certains de ces films occupent d’ailleurs une place non négligeable dans l’œuvre de leur auteur. Par exemple : Jean Vigo réalisé par Jacques Rozier, Robert Bresson : ni vu ni connu par François Weyergans, Carl Theodor Dreyer par Éric Rohmer, Jean Renoir, le patron de Jacques Rivette, , Alexandre Astruc : l’ascendant Taureau réalisé par Jean Douchet, Souleymane Cissé par Rithy Panh, HHH, portrait de Hou Hsiao-Hsien réalisé par Olivier Assayas, Une journée d’Andreï Arsenevitch réalisé par Chris Marker (sur Tarkovski)

Parmi les numéros de Cinéastes de notre temps réalisés par Labarthe, on peut citer les émissions consacrées à Marcel Pagnol, Samuel Fuller, Josef von Sternberg, King Vidor, Busby Berkeley, Jean-Pierre Melville, Claude Autant-Lara, Norman Mac Laren, Nanni Moretti, Luc Moullet… Des documentaires qui comptent non seulement pour connaître les cinéastes et leurs œuvres mais aussi pour véritablement apprécier le cinéma. En ce sens on peut renvoyer aux films qu’il a consacré à Jean-Luc Godard, Le Dinosaure et le bébé, dialogue en huit parties entre Fritz Lang et Jean-Luc Godard en 1967 et No Comment (à propos de Film Socialisme) en 2011.

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L COMME LA ROCHELLE.

La chambre de l’armateur, Marion Leyrahoux, 2016, 19 minutes.

Un film portrait. Portrait d’une ville. Portrait d’un homme. Portrait d’un métier. Un métier exercé par cet homme dans cette ville. Un accord parfait entre le métier, l’homme et la ville.

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La ville c’est La Rochelle. Une ville tournée vers la mer. Un port ouvert sur le monde. Même si aujourd’hui il n’a plus la grandeur d’autrefois. Mais justement, le film nous plonge dans son histoire. Une histoire qui est celle de la vie maritime, de la relation avec la mer. La relation de la ville avec la mer. La relation de l’Homme avec la mer.

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L’homme, c’est Emile Vinet. Presque centenaire dans le film. Il est la mémoire vive de la ville et de sa relation avec la mer. Toute sa vie il a été photographe. Son œuvre, plus de 40 000 clichés. Argentiques bien sûr. Et en noir et blanc. Une collection inestimable. Qui annonce de nombreuses expositions futures. Et des publications d’ouvrages d’art. Des photos de la ville, de son port, des bateaux, des marins et de tous les travailleurs de la mer.

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Le métier, c’est celui d’Emile Vinet, Ingénieur d’armement. Exercé essentiellement aux Pêcheries de l’Atlantique. « Médecin de bateaux, il n’y a pas plus beau métier au monde ».

Images d’archive de la ville, images de l’ingénieur dans sa maison de La Rochelle, gros plans sur ses photos, des photos de la ville, mais surtout des photos de bateaux, toute une ambiance pour reconstituer une époque évoquée avec plaisir, sans regret.

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L COMME LIVROZET Serge

La mort se mérite de Nicolas Drolc, France, 2017, 1H32.

Avec un personnage hors norme, comment le film qui en fait le portrait pourrait-il ne pas sortir de l’ordinaire. Même si on retrouve ici, comme dans tous les films qui sont des portraits, des entretiens et des images d’archives, des images du passé de ce personnage et des images de son présent, des lieux qu’il habite ou qu’il traverse et  des activités de sa vie quotidienne. Mais tout cela est en quelque sorte transcendé par la beauté des images, un noir et blanc très sombre la nuit et presque lumineux le jouir, et surtout par une bande son extrêmement travaillé, surtout au niveau de la musique que l’on doit à Quintron’s Weather Warlock. Dès l’Incipit, le ton est donné. Deux déclarations péremptoires : « La vie est absurde, elle ne sert à rien »,  «  Moi j’accepte pas la mort ». Et des images de la nuit pendant le déroulement du générique, en alternance avec des coupures de journaux, des images de circulation ou d’un voyage dans la nuit. Pour aller où ?

Le personnage du film c’est Serge Livrozet, ancien plombier (il répétera souvent qu’il a commencé à travailler à 13 ans) ancien perceur de coffres selon sa formule, ancien taulard (huit ans de prison) mais aussi écrivain, éditeur (ou plutôt auto-éditeur) et surtout militant libertaire.

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Il est devenu délinquant parce qu’il n’avait pas d’autre solution. Il s’en est sorti parce qu’il a trouvé une autre voie, la culture, la connaissance et l’action, pour défendre ses idées, pour ne pas se résigner, pour rester ce révolté qu’il a toujours été, même si la vieillesse venue cette révolte ne peut plus passer par l’action.

Il raconte donc sa vie, depuis son enfance marquée par le métier de sa mère prostituée. Puis des étapes historiques, Mai 68, Radio Libertaire où il est animateur, les assises de la justice, le CAP (Comité d’Action des Prisonniers) qui contribue à crée avec Michel Foucault, et son travail d’écrivain. Le tout rendu concret par un nombre important de documents d’archives, des articles de journaux, des photos, des extraits d’émissions de télévisions  (il était presque pendant un temps l’invité obligé de tout plateau concernant le problème des prisons), des lettres de Foucault, trop rapidement filmées d’ailleurs pour qu’on puisse les lire.

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Son amitié avec Foucault, ses relations avec les intellectuels de l’époque, Sartre ou Deleuze, il n’en tire aucun orgueil. Il a cru dans sa jeunesse – le temps des illusions dira-t-il – que la révolte allait se généraliser, que la révolution allait se faire. Aujourd’hui y croit-il encore ? Il ne renonce pas à ses idées, mais il est vieux, malade.

Dès le début du film il est filmé allongé sur un lit. Il vient d’être opéré. Il sent la mort se rapprocher. Mais il veut continuer à vivre. On le retrouve alors tout au long du film au volant de sa voiture, cigare à la bouche. De jour comme de nuit. Sur la Côte d’Azur où il connait les meilleurs endroits pour admirer la mer. Chez lui, il prépare un caviar d’aubergine en faisant l’éloge de l’ail. Et il nous gratifie d’une démonstration de la façon d’allumer un cigare, les Havanes surtout.

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Un film qui sort de l’ordinaire par la stature hors du commun de son personnage. Mais qui finit, comme tant de portrait, par rendre ce personnage attachant. Surtout quand il avoue finalement son échec. « J’ai échoué » dit-il, mais il a vécu sa vie et ses convictions.

 

L COMME LYNCH DAVID

David Lynch, the art life de Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm

Vous connaissez David Lynch cinéaste. Vous avez adoré ou vous avez été déconcerté par Elephant man ou Mulholland Drive. En tout cas vous reconnaissez qu’il s’agit d’un cinéaste qui ne peut pas laisser indifférent. Vous êtes donc curieux d’en savoir plus sur sa personnalité, sur sa conception du cinéma, sur les étapes de sa vie, sur sa formation. Tout savoir sur lui si c’est possible. D’où l’intérêt que peut présenter le film portrait que lui consacre trois documentaristes, Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm.

Vous ne saviez peut-être pas que David Lynch était peintre, comme il est d’ailleurs aussi photographe et musicien. Un artiste complet en somme, connu et reconnu pour ses œuvres plastiques. Une œuvre qu’il a entrepris bien avant de devenir cinéaste. Et qu’il poursuit tout au long de sa vie. Même lorsqu’il se lance dans le cinéma. Aujourd’hui encore donc. C’est d’ailleurs ce que nous montre le film.

The art life, ce n’est pas la vie du cinéaste, c’est la vie du créateur. Le film s’arrête au moment où il part à Los Angeles pour apprendre le cinéma. Et il ne nous présente des extraits que de ces toutes premières réalisations, courtes bien sûr, The alphabet, une animation et The Grandmother qui date de 1970. De quoi nous donner envie d’une suite, qui entrerait plus directement dans la création cinématographique.

Le dispositif du film est sans surprise, particulièrement efficace dans sa simplicité. Deux plans qui l’encadrent pratiquement nous montrent Lynch devant un micro dans ce qui doit être un studio d’enregistrement. Et effectivement il commence à parler. Mais ce qu’il dit, ce qui est ainsi enregistré, ne nous sera restitué tout au long du film qu’en voix off. Les images nous montrant, en dehors des images d’archives le plus souvent en noir et blanc, Lynch aujourd’hui dans son atelier où il travaille, manipulant peinture, colle et pinceaux, ciseaux, burins et autres instruments. Un travail long, précis, calme, sans effusion, comme sa voix d’ailleurs, presque monocorde, qui ne recherche en tous cas aucun effet oratoire. Une grande sérénité donc. Ce que confirme l’image récurrente du film, Lynch assis dans un coin de l’atelier, vu donc avec tout le peu de recul possible dans une pièce, fumant tranquillement sa cigarette. Et nous regardant. Ou peut-être ne regarde-t-il pas vraiment la caméra, mais son travail ou ce qui l’inspire, qu’il est le seul à voir. Et puis, pour souligner encore cette vie tranquille, une petite fille, sa propre fille, est assis là, à sa table de travail, tout aussi occupée que lui.

Dans la bande son, Lynch retrace donc la partie de sa vie le conduisant au cinéma, sa jeunesse, ses années d’études, ses rencontres, les artistes qu’il côtoie, ses amis, sa première femme, les villes dans lesquelles il s’installe. Les moments heureux comme ceux qui qui se révèlent plus noirs. Le tout avec beaucoup de détails, de précisions. Un vrai travail de biographe.

Ce film n’est-il alors rien d’autre qu’une autobiographie qui n’ose pas s’affirmer comme telle ? Lynch est présent du début à la fin, quasiment seul à l’image ou du moins il est bien le personnage central, ce que souligne d’ailleurs un nombre important de gros plans sur son visage. Et il occupe entièrement la bande son, par son récit bien sûr, mais aussi par la musique dont il est en partie le compositeur. Son récit en première personne est rétrospectif et suit un ordre chronologique. Et s’il n’est pas officiellement le réalisateur du film, peut-on penser qu’il n’en est pas quelque part l’auteur ? A l’évidence il ne peut être que l’auteur du matériau biographique mobilisé. Mais bien plus, peut-on imaginé qu’il ne soit en rien intervenu dans le choix des archive et surtout dans le filmage dans son atelier. Et si David Lynch, the art life peut être considéré comme un film lynchien, n’est-ce pas tout simplement parce que c’est un film de David Lynch ?

L COMME LARMES (Wang Bing)

On ne pleure pas dans les films de Wang Bing, à l’image de Hé Fengming drapée dans sa dignité et qui réussit tant bien que mal à retenir ses larmes, ou de l’Homme sans nom entièrement absorbé dans les menues activités qui assurent sa survie. Et pourtant, il y a dans A l’ouest des rails, dans la troisième partie, une scène de pleurs, une scène quasi paroxystique, qui contraste fortement avec la tonalité du reste du film.

Un des personnages récurrents de Rails est le vieux Du, un retraité des chemins de fer qui vit avec ses deux fils. « On essaie de s’en sortir » dit-il en conclusion de l’évocation de sa vie et de ses différents métiers. Un jour il est arrêté par la police qui le surprend à ramasser du charbon. Une longue séquence montre son fils, seul, totalement désemparé par l’absence de son père. Il regarde de vieille photo en pleurant. C’est la seule activité dont il semble capable. Quand son père est libéré, ils se retrouvent dans un restaurant où le fils fait une véritable crise de folie qui tourne pratiquement au drame. Une violence qui contraste avec la monotonie des trajets effectués dans les trains.

Le fils du vieux Du pleure sans pouvoir s’arrêter de pleurer, un flot de larmes ininterrompu. Peu importe la présence de la caméra. Ce n’est pas que le cinéaste a réussi à se faire oublier, c’est tout simplement qu’elle n’existe pas. Le fils de Du est seul, sans son père, sans personne. Alors il pleure. Il pleure pour lui-même, sur lui-même. Il ne pleure pas sur la misère de cette Chine déshéritée, sur sa propre misère. Il pleure parce qu’il ne peut rien faire d’autre que pleurer. Des larmes qui ne disent ni révolte ni plainte. Elles sont pour celui qui pleure la seule façon d’exister.

L COMME LARMES (Emigration)

Les Larmes de l’émigration d’Alassane Diago (2009). Les larmes d’une mère devant la caméra de son fils. Une mère qui a élevé seule ses deux enfants depuis le départ de son mari, il y a 23 ans. De longues, très longues années d’attente. Une mère qui a toujours attendu son mari. Malgré son silence. Malgré le fait qu’il n’ait jamais rien envoyé, ni photo, ni argent. Une épouse qui attend encore son mari. La sœur d’Alassane attend aussi son mari, parti depuis quatre ans, juste après la naissance de leur fille. Une enfant qui n’a pas connu son père. Comme Alassane et sa sœur n’ont pas connu le leur. Trois générations de femmes qui attendent leurs maris et leurs pères, qui pensent constamment à eux, qui souffrent en silence de leur absence mais qui ne perdent pas espoir de leur retour. Comment cette mère a-t-elle vécu depuis qu’elle s’est retrouvée seule pour élever ses enfants ? Une vie matériellement très difficile. Depuis trois ou quatre ans, cette vie s’est améliorée. Comprenons, elle ne souffre plus de la faim. Mais avant, dans ces longues années sans mari, sans revenu, elle ne pouvait pas toujours donner à manger à ses enfants. Des propos terribles, difficiles à entendre, difficiles à formuler aussi. Une évocation de la souffrance de ses propres enfants qu’il n’est pas possible de faire sans pleurer.

Ces larmes ne sont pas une protestation ou une révolte, ni une résignation. Ce ne sont même pas une plainte. On pourrait dire qu’elles ne sont que l’expression naturelle (spontanée) de la souffrance.