L COMME LYNCH DAVID

David Lynch, the art life de Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm

Vous connaissez David Lynch cinéaste. Vous avez adoré ou vous avez été déconcerté par Elephant man ou Mulholland Drive. En tout cas vous reconnaissez qu’il s’agit d’un cinéaste qui ne peut pas laisser indifférent. Vous êtes donc curieux d’en savoir plus sur sa personnalité, sur sa conception du cinéma, sur les étapes de sa vie, sur sa formation. Tout savoir sur lui si c’est possible. D’où l’intérêt que peut présenter le film portrait que lui consacre trois documentaristes, Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm.

Vous ne saviez peut-être pas que David Lynch était peintre, comme il est d’ailleurs aussi photographe et musicien. Un artiste complet en somme, connu et reconnu pour ses œuvres plastiques. Une œuvre qu’il a entrepris bien avant de devenir cinéaste. Et qu’il poursuit tout au long de sa vie. Même lorsqu’il se lance dans le cinéma. Aujourd’hui encore donc. C’est d’ailleurs ce que nous montre le film.

The art life, ce n’est pas la vie du cinéaste, c’est la vie du créateur. Le film s’arrête au moment où il part à Los Angeles pour apprendre le cinéma. Et il ne nous présente des extraits que de ces toutes premières réalisations, courtes bien sûr, The alphabet, une animation et The Grandmother qui date de 1970. De quoi nous donner envie d’une suite, qui entrerait plus directement dans la création cinématographique.

Le dispositif du film est sans surprise, particulièrement efficace dans sa simplicité. Deux plans qui l’encadrent pratiquement nous montrent Lynch devant un micro dans ce qui doit être un studio d’enregistrement. Et effectivement il commence à parler. Mais ce qu’il dit, ce qui est ainsi enregistré, ne nous sera restitué tout au long du film qu’en voix off. Les images nous montrant, en dehors des images d’archives le plus souvent en noir et blanc, Lynch aujourd’hui dans son atelier où il travaille, manipulant peinture, colle et pinceaux, ciseaux, burins et autres instruments. Un travail long, précis, calme, sans effusion, comme sa voix d’ailleurs, presque monocorde, qui ne recherche en tous cas aucun effet oratoire. Une grande sérénité donc. Ce que confirme l’image récurrente du film, Lynch assis dans un coin de l’atelier, vu donc avec tout le peu de recul possible dans une pièce, fumant tranquillement sa cigarette. Et nous regardant. Ou peut-être ne regarde-t-il pas vraiment la caméra, mais son travail ou ce qui l’inspire, qu’il est le seul à voir. Et puis, pour souligner encore cette vie tranquille, une petite fille, sa propre fille, est assis là, à sa table de travail, tout aussi occupée que lui.

Dans la bande son, Lynch retrace donc la partie de sa vie le conduisant au cinéma, sa jeunesse, ses années d’études, ses rencontres, les artistes qu’il côtoie, ses amis, sa première femme, les villes dans lesquelles il s’installe. Les moments heureux comme ceux qui qui se révèlent plus noirs. Le tout avec beaucoup de détails, de précisions. Un vrai travail de biographe.

Ce film n’est-il alors rien d’autre qu’une autobiographie qui n’ose pas s’affirmer comme telle ? Lynch est présent du début à la fin, quasiment seul à l’image ou du moins il est bien le personnage central, ce que souligne d’ailleurs un nombre important de gros plans sur son visage. Et il occupe entièrement la bande son, par son récit bien sûr, mais aussi par la musique dont il est en partie le compositeur. Son récit en première personne est rétrospectif et suit un ordre chronologique. Et s’il n’est pas officiellement le réalisateur du film, peut-on penser qu’il n’en est pas quelque part l’auteur ? A l’évidence il ne peut être que l’auteur du matériau biographique mobilisé. Mais bien plus, peut-on imaginé qu’il ne soit en rien intervenu dans le choix des archive et surtout dans le filmage dans son atelier. Et si David Lynch, the art life peut être considéré comme un film lynchien, n’est-ce pas tout simplement parce que c’est un film de David Lynch ?

L COMME LARMES (Wang Bing)

On ne pleure pas dans les films de Wang Bing, à l’image de Hé Fengming drapée dans sa dignité et qui réussit tant bien que mal à retenir ses larmes, ou de l’Homme sans nom entièrement absorbé dans les menues activités qui assurent sa survie. Et pourtant, il y a dans A l’ouest des rails, dans la troisième partie, une scène de pleurs, une scène quasi paroxystique, qui contraste fortement avec la tonalité du reste du film.

Un des personnages récurrents de Rails est le vieux Du, un retraité des chemins de fer qui vit avec ses deux fils. « On essaie de s’en sortir » dit-il en conclusion de l’évocation de sa vie et de ses différents métiers. Un jour il est arrêté par la police qui le surprend à ramasser du charbon. Une longue séquence montre son fils, seul, totalement désemparé par l’absence de son père. Il regarde de vieille photo en pleurant. C’est la seule activité dont il semble capable. Quand son père est libéré, ils se retrouvent dans un restaurant où le fils fait une véritable crise de folie qui tourne pratiquement au drame. Une violence qui contraste avec la monotonie des trajets effectués dans les trains.

Le fils du vieux Du pleure sans pouvoir s’arrêter de pleurer, un flot de larmes ininterrompu. Peu importe la présence de la caméra. Ce n’est pas que le cinéaste a réussi à se faire oublier, c’est tout simplement qu’elle n’existe pas. Le fils de Du est seul, sans son père, sans personne. Alors il pleure. Il pleure pour lui-même, sur lui-même. Il ne pleure pas sur la misère de cette Chine déshéritée, sur sa propre misère. Il pleure parce qu’il ne peut rien faire d’autre que pleurer. Des larmes qui ne disent ni révolte ni plainte. Elles sont pour celui qui pleure la seule façon d’exister.

L COMME LARMES (Emigration)

Les Larmes de l’émigration d’Alassane Diago (2009). Les larmes d’une mère devant la caméra de son fils. Une mère qui a élevé seule ses deux enfants depuis le départ de son mari, il y a 23 ans. De longues, très longues années d’attente. Une mère qui a toujours attendu son mari. Malgré son silence. Malgré le fait qu’il n’ait jamais rien envoyé, ni photo, ni argent. Une épouse qui attend encore son mari. La sœur d’Alassane attend aussi son mari, parti depuis quatre ans, juste après la naissance de leur fille. Une enfant qui n’a pas connu son père. Comme Alassane et sa sœur n’ont pas connu le leur. Trois générations de femmes qui attendent leurs maris et leurs pères, qui pensent constamment à eux, qui souffrent en silence de leur absence mais qui ne perdent pas espoir de leur retour. Comment cette mère a-t-elle vécu depuis qu’elle s’est retrouvée seule pour élever ses enfants ? Une vie matériellement très difficile. Depuis trois ou quatre ans, cette vie s’est améliorée. Comprenons, elle ne souffre plus de la faim. Mais avant, dans ces longues années sans mari, sans revenu, elle ne pouvait pas toujours donner à manger à ses enfants. Des propos terribles, difficiles à entendre, difficiles à formuler aussi. Une évocation de la souffrance de ses propres enfants qu’il n’est pas possible de faire sans pleurer.

Ces larmes ne sont pas une protestation ou une révolte, ni une résignation. Ce ne sont même pas une plainte. On pourrait dire qu’elles ne sont que l’expression naturelle (spontanée) de la souffrance.

L COMME LOGEMENT

« Un château ? Qu’est-ce que je ferais d’un château ? Un château c’est grand, c’est froid, on peut s’y perdre…Et qu’est-ce que ça coute en entretien ! Non vraiment, je suis très bien chez moi, dans mon appart, dans ma petite maison, dans ma chambre sous les toits…ou même dans ma caravane dans le camping du village. » Un discours qui  pourrait très bien figurer dans le film de Marina Deak Si je te donne un château, tu le prends ? Un film consacré à la question de l’habitat, ou plus exactement du logement, de notre de logement. Une question qui nous concerne tous.

         Marina Deak a construit son film en trois parties : le métier d’agent immobilier dans une agence de province, la rénovation d’un grand ensemble et les « habitants » d’un camping où ils résident dans des caravanes.

         La première partie porte un regard très professionnel sur la question du logement. On visite des appartements ou des maisons individuelles en écoutant la personne de l’agence en vanter les aspects positifs. Nous suivons les entretiens en agence où il faut expliciter l’objet de la recherche. On assiste à la signature des contrats, et ainsi de suite. Une entrée de plein pied dans une profession qui ne nous en dévoile pas les petits secrets ou les grands défauts. Un regard qui se veut neutre, sans jugement. Comme s’il était inévitable d’en passer par là pour se loger.

         La deuxième partie a une dimension plus sociale. Nous suivons l’avancée du projet de rénovation de la cité de « La Grande Borne », un projet qui concerne bien évidemment l’ensemble des habitants ». La Grande Borne avait été réalisée dans une perspective et un style bien différents de la grande majorité des grans ensembles de banlieue. Ici, pas de barres par exemple mais de petits immeubles colorés dispersés sur un grand espace où dominent les espaces verts. Le film sze place du point de vue des autorités municipales. Il s’agit de faire que tous les habitants soient concernés, et il ne suffit pas pour cela de multiplier les réunions d’information. Il faut mettre en place des structures de réflexion et de prise de décision. Pas facile ! Nous suivons donc toutes ces actions, aux côtés des habitants. Des actions variées qui n’oublient pas les enfants à qui on fait visiter le chantier du nouveau pont en les associant à la recherche du nom qui lui sera donné.

         La troisième partie est la plus originale. La réalisatrice a en effet rencontré des personnes qui se logent en caravane dans un camping. Pas pour les vacances. Non. Toute l’année, hiver comme été. C’est leur choix. Un choix qui n’a pas toujours été facile à prendre. Un choix en grande partie dicté par les circonstances, en particulier financière. Mais un choix que personne ne regrette. Dans leur caravane ils se sentent bien, pas à l’étroit. Ils ont tout le confort qu’ils peuvent souhaiter. Et dans le camping, il y a une véritable vie collective. On se connait entre voisin, on se réunit pour l’apéritif ou un repas. Aucun ne voudrait revenir en arrière. Alors, un château ? Certainement pas !

         Un film de rencontres qui pourrait se résumer dans un adage : dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es.

Si je te donne un château, tu le prends ? de Marina Deak, France, 2015, 91 minutes.

L COMME LIBERTÉ

Officiellement ce ne sont pas des prisons. Mais si les internats neuropsychiatriques en Russie ne sont pas entourés de murs et de grilles, ce sont quand même des lieux de privation de liberté. Ceux qui y sont enfermés sont étiquetés « fous ». En conséquence, ils sont privés de leur « capacité civique ». En clair ce ne sont plus des citoyens. Ils ne pourront ni trouver du travail, ni se marier, et pour les femmes il leur est interdit d’avoir des enfants. Dans l’incipit du film, le cinéaste a demandé à quelques unes de ces femmes quel est leur plus grand rêve. Il n’y a que deux réponses : rencontrer le grand amour et être libre. Être libre surtout. Mais un tel rêve peut-il se réaliser ?

Le film d’Alexander Kuznetsov n’est pas une plongée au cœur de ce type d’institution. Il ne nous en montre pas le fonctionnement administratif, ni le travail de ceux qui y ont trouvé un emploi, ni le vécu quotidien de ceux qui sont enfermés là. Quelques plans pour dresser le décor suffisent. Car son projet est tout autre. Il va suivre pendant plusieurs années deux jeunes femmes, Katia et Yula, qui vivent ici depuis leur enfance parce qu’elles ont été rejetées par leurs parents et diagnostiquées « folles ». Elles ont donc vécues en orphelinat avant d’arriver à l’internat où elles sont « condamnées » à passer leur vie. Devenues adultes, elles entreprennent les longues procédures qui pourraient leur redonner leur capacité civique et la liberté qui va avec. Un combat pour la liberté donc, un combat incertain, difficile, oppressant même tant les représentants de l’administration semblent souvent insensibles aux conditions humaines des cas qu’ils ont à examiner. Nos deux jeunes filles ont pourtant de la chance. Elles sont soutenues par le directeur de leur internat et leurs compagnes d’infortune leur manifestent une sympathie sans faille. On les sent néanmoins si fragiles face à la grande machinerie bureaucratique… Leur désir de liberté n’en est que plus remarquable.

Ce Bref manuel de libération est une parfaite illustration de l’idée rousseauiste selon laquelle la liberté est un bien inaliénable, qu’il faut être fou pour y renoncer. Sans liberté, pas de vie possible. La première qualité rendue indispensable dans la lutte de libération personnelle est donc la persévérance. Surtout ne pas se résigner. Même après un premier rejet de sa demande, comme c’est le cas de Yula. Elle devra attendre quatre longues années avant d’obtenir enfin gain de cause. Elle devra à nouveau affronter les tests sensés évaluer son niveau intellectuel, les entretiens psychologiques jugeant de ses capacités sociales et affectives et surtout faire face au juge tout puissant dont les questions ne peuvent que déstabiliser. Le film ne montre pas ces quatre années d’attente où il faut se reconstruire pour affronter à nouveau toutes ces épreuves. Mais la joie communicative, lorsque enfin Yula devient libre est un grand moment de cinéma.

Un manuel de libération n’est-il pas quelque chose d’aberrant en soi ? La liberté ne serait-elle pas une caractéristique fondamentale de l’humanité qu’il faille lutter pour la conquérir ? Mais si les hommes sont assez fous pour priver d’autres hommes de leurs droits fondamentaux d’homme dès la petite enfance, alors ce manuel a une valeur inestimable, celle de redonner du sens à la notion d’humanisme.

Bref manuel de libération, un film d’Alexander Kuznetsov, France, 2016, 80 minutes.

Ce film a obtenu le prix du jury Régionyon, (long métrage le plus innovant), et le prix interreligieux (long métrage de la Compétition Internationale qui met en lumière des questions de sens et d’orientation de la vie) au festival Visions du réel, Nyon, 2016.