M COMME MER.

Inland sea, Kazuhiro Soda, Japon / Etats-Unis, 2018, 122 minutes.

La mer intérieure de Seto au Japon. Un village bien traditionnel. Avec ses petites rues étroites où ne passe aucune voiture. Les chats y sont en sécurité. Les maisons basses semblent toujours ouvertes. Et accueillante. Tout est calme et paisible.

Le film respire d’un bout à l’autre ce calme et cette paix, que rien ne semble pouvoir troubler. La mer est d’huile. Pas une vague. Pas un souffle de vent. Et les personnes rencontrées ne sont jamais pressées. D’ailleurs leur âge leur interdit tout geste trop brusque, toute précipitation. Comme elles, le film prend son  temps. Même lorsque la camera est en mouvement, dans une rue ou le long de la côte, elle glisse sans heurt, nous laissant tout le loisir de découvrir les lieux.

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Inland sea est donc d’abord un film qui nous plonge dans une réalité géographique. Mais les êtres vivants ne sont pas ignorés, qu’il s’agisse des hommes ou des chats. Le film est donc bien plutôt un  film de rencontres, de contact avec ces habitants du village, qui ont toujours vécu dans ce village, sans doute dans la même maison. Et pour connaître un tant soit peu ces personnes âgées, il faut être patient, les accompagner dans leurs activités ou dans leur façon bien à eux de prendre le temps, d’occuper leur journée de petits riens, ou de moments répétées tous les jours. Des vies qui toutes sont ancrées dans les traditions.

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Il y a Wei le pêcheur, Kumiko, à qui le film est dédié puisque elle est décédée depuis la fin du tournage. Et ces dames qui nourrissent les chats, ou qui entretiennent les tombes du cimetière. Wei pose ses filets le jour et va les lever la nuit, pour que le poisson soit encore vivant lorsqu’il ira les vendre à la criée locale. Il ne sait plus très bien son âge exact, sans doute bien plus que 80. Bien sûr il regrette le temps passé, surtout pour des raisons matérielles. Avant, le poisson se vendait cher et les filets ne coûtaient rien. Aujourd’hui c’est l’inverse et il a bien du mal à joindre les deux bouts, comme il le répète plusieurs fois.

Les cinéastes, Soda et sa femme, japonais vivant à New York, deviennent de plus en plus proches des personnes qu’ils filment. Ils dialoguent de plus en plus avec eux, posant des questions sur leur vie, sur leur passé. Nous apprenons ainsi que Kumiko a été abandonnée à 4 ans, et que sa mère adoptive n’a jamais voulu qu’elle fréquente l’école. Elle se lance dans une longue histoire concernant son fils qui lui a été enlevé et placé dans un hospice. Le spectateur doit s’armer de la même patience que le cinéaste pour suivre les détails souvent confus qu’elle répète pourtant plusieurs fois. Mais cela n’a pas d’importance. Le film ne cherche pas d’explication et surtout ne permet pas de formuler des jugements. Ce qui compte ici avant tout c’est le respect des autres.

Cette douceur des rapports humains est soulignée par le noir et blanc des images qui donne au film un petit côté rétro, proche de la tradition. Il n’y a aucun changement brusque de tonalité comme il n’y a aucun conflit, pas même de petite bagarre entre les chats. Le temps s’écoule comme il s’est toujours écoulé. Et si les conditions matérielles ne s’étaient pas dégradées, le passé ne soulèverait guère de nostalgie. Wei, le pêcheur, finira bien par prendre sa retraite. Dans un an ou deux…

La dernière image du film – un plan fixe sur un bateau dans le port – se colorise peu à peu. Le film se termine en couleur. Pour dire que la vie continue ?

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M COMME MARKER Chris – commentaires

– « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. »

Les statues meurent aussi (1953)

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– « Rien n’est plus beau que Paris sinon le souvenir de Paris. Rien n’est plus beau que Pékin sinon le souvenir de Pékin. Et moi à Paris, je me souviens de Pékin, je compte les trésors. Je rêvais de Pékin depuis trente ans sans le savoir. J’avais dans l’œil une gravure de livre d’enfance sans savoir où c’était exactement. C’était exactement aux portes de Pékin, l’allée qui conduit au tombeau des Ming. Et un beau jour, j’y étais. C’est plutôt rare de pouvoir se promener dans une image d’enfance. »

Dimanche à Pékin (1956)

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 – « Je vous écris d’un pays lointain. On l’appelle Sibérie. A la plupart d’entre nous, il n’évoque rien d’autre qu’une Guyane gelée, et pour le général tsariste Andréievitch, c’était « le plus grand terrain vague du monde. » Il y a heureusement plus de choses sur la terre et sous le ciel, fussent-ils sibériens, que n’en ont rêvées tous les généraux. Tout en écrivant, je suis des yeux la frange d’un petit bois de bouleaux, et je me souviens que le nom de cet arbre, en russe, est un mot d’amour : Biriosinka. »

Lettres de Sibérie (1957)

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–  « Tant qu’il y aura de la misère, vous ne serez pas riches ; tant qu’il y aura de la détresse, vous ne serez pas heureux ; tant qu’il y aura des prisons, vous ne serez pas libres ».

Le joli mai (1962)

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 – «Avec ses quatre dromadaires Don Pedro d’Alfaroubeira courut le monde et l’admira. Il fit ce que je voudrais faire. Si j’avais quatre dromadaires.»

Si j’avais quatre dromadaires (1966)

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– « L’année 1967 aura vu apparaître une race d’adolescents assez étranges, ils se ressemblaient tous, se reconnaissaient immédiatement entre eux, ils semblaient habités d’une connaissance muette mais absolue de certaines questions et sur d’autres, ne rien savoir. Leurs mains étaient incroyablement habiles à coller les affiches, à échanger des pavés, à écrire à la bombe des phrases courtes et mystérieuses qui restaient dans les mémoires, tout en cherchant d’autres mains qui transmettraient un message qu’ils avaient conscience d’avoir reçu sans le déchiffrer totalement. Ces mains fragiles nous ont laissé le signe de leur fragilité, elles l’ont même écrit en clair un jour sur une banderole : « les ouvriers prendront des mains fragiles des étudiants le drapeau de la lutte ». Et ça, c’était l’année suivante ».

Le fond de l’air est rouge (1977)

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– « La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images – mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «… il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»

Sans Soleil (1982)

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– « Cher Alexandre Ivanovitch, maintenant je peux t’écrire. Avant, trop de choses devaient être tues. Maintenant, trop de choses peuvent être dites. Je vais essayer de te les dire, même si tu n’es plus là pour les entendre. Mais je te préviens, il me faudra plus d’espace qu’il n’y en a entre tes deux doigts. »

Le tombeau d’Alexandre (1993)

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M COMME MEDVEDKINE – MARKER

Le Tombeau d’Alexandre, Chris Marker, 1993, 120 mn

Le Tombeau d’Alexandre est un hommage au cinéaste russe Alexandre Medvedkine (1900-1989) auteur du film devenu « culte », Le Bonheur, un des derniers films muets (il date de 1934) de la grande époque du cinéma soviétique.

Consacré à un cinéaste moins connu et moins reconnu que les grands noms du cinéma engagé dans la révolution bolchevique, Eisenstein et Vertov, le film est l’occasion pour Marker de revenir sur cette aventure cinématographique, dont on sait l’importance théorique en particulier à propos de la notion de montage. Il évoquera en particulier Le Cuirassé Potemkine, dans la seconde lettre. Mais il n’était pas possible pour lui d’évoquer cette histoire artistique sans traiter également de l’histoire tout court, celle de l’URSS donc, depuis la révolution d’octobre jusqu’à la perestroïka, en passant par le stalinisme.

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Le Tombeau d’Alexandre est un film épistolaire, genre dont Marker est sans doute le plus illustre représentant, depuis Lettres de Sibérie jusqu’à Sans soleil. Il est composé de six lettres que Marker adresse à son ami Medvedkine. Lettres pourtant que son destinataire ne lira jamais puisque le film est réalisé après la disparition de celui-ci. Mais cette communication posthume a tous les accents d’un dialogue authentique, que ce soit sur l’expérience unique du ciné-train dans l’URSS des années 1930, remarquable concrétisation cinématographique des méthodes d’Agit’prop. Un train équipé en studio de développement des rushes et de montage part dans les usines pour stimuler l’ardeur révolutionnaire. Filmé la veille, monté la nuit, diffusé le lendemain : le cinéma fait partie de l’utopie. Ou que ce soit aussi dans l’évocation des concessions de Medvedkine à l’ordre stalinien. Si la majorité de ses films ont été interdits par la bureaucratie de l’époque, il n’en reste pas moins que le cinéaste répondra aux commandes visant à glorifier le maître du Kremlin.

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Le Tombeau d’Alexandre est un documentaire (dénomination courante et sans doute commode mais que toute l’œuvre de Marker questionne) mêlant en un savant dosage des images d’origine et de nature différentes : des extraits du Bonheur, avec un commentaire critique visant à en souligner l’originalité ; des portraits photographiques de Medvedkine ; des images filmiques évoquant, dans un long plan séquence tourné devant le train, l’expérience du ciné train ; des interviews d’amis ou de connaissances de Medvedkine, de sa femme ainsi que de jeunes critiques cinématographiques de la Russie post-URSS ; des extraits de films ou des images d’archives datant de l’époque bolchevique et stalinienne ; des images filmées en 1992 par Marker, par exemple le cimetière où se situe la tombe de Medvedkine ; des images d’actualité, portant sur des scènes de rue dans le Moscou de la perestroïka, et des archives de la chute de l’URSS. Mais ce qui paraître, selon cette énumération, n’aboutir qu’à un patchwork hétéroclite constitue en fait une réflexion particulièrement pertinente sur l’histoire et l’avenir du communisme.

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Si ce Tombeau d’Alexandre n’a pas l’ampleur de la grande œuvre historique de Marker, Le Fond de l’air est rouge, on y trouve des séquences originales, caractéristiques du style de leur auteur. La séquence par exemple où Marker montre, preuve à l’appui, que l’image universellement diffusée de la prise du palais d’Hiver en 1917 est issue en fait d’une reconstitution datant de 1920. En l’absence d’image authentique, le cinéma devient la réalité ! Et puis on savourera l’entracte : Chat écoutant la musique, prise de distance en forme de clin d’œil humoristique vis-à-vis du sérieux de l’histoire.

 

M COMME MARKER Chris – suite

Lettre de Sibérie, Chris Marker, France, 1957, 67 mn

« Je vous écris d’un pays lointain », rarement une première phrase du commentaire d’un film n’aura autant contribué à la notoriété d’un cinéaste que cette ouverture de Lettre de Sibérie. Une phrase qui restera caractéristique d’un style, le commentaire littéraire (elle est empruntée à Henri Michaux) et d’un genre, le film épistolaire (qui sera porté à sa perfection dans Sans Soleil). En 1957, le jeune cinéaste qu’est alors Chris Marker part en Sibérie dans le cadre d’un projet initié par l’association France-URSS. Il y tournera tout au long de son voyage des images qui ne deviendront un film qu’après coup, une fois le montage effectué et le commentaire écrit. La lettre, adressée au spectateur, inscrira alors ces images dans son présent, celui-là même du visionnage du film.

Marker, de son vivant, a longtemps refusé de diffuser Lettre de Sibérie, considérant sans doute le film comme pas assez abouti. Pourtant, il a depuis toujours été largement cité et commenté par les cinéphiles et dans les écoles de cinéma pour une seule de ses séquences, celle des trois commentaires proposés sur les mêmes images. Faire un film sur la Sibérie, faire connaître cette partie de l’Union Soviétique, est pour les commanditaires du film un projet politique, dans lequel Marker ne peut que s’inscrire. Mais il ne le fait pas naïvement, ni surtout comme un admirateur béat. La séquence en question renvoie donc dos-à-dos les partisans inconditionnels et les opposants systématiques. Mais il montre aussi que la neutralité, la prétendue objectivité, est tout aussi problématique et qu’elle déforme tout autant une réalité décidemment insaisissable. Une interrogation sur le sens des images et leur portée en tant qu’outil de connaissance ou de propagande, que Marker poursuivra tout au long de son œuvre de cinéaste.

Les images dont il est question présentent en trois plans, le croisement de deux véhicules dans une rue de ville (un bus et une grosse voiture noire), des ouvriers au travail et le passage d’un homme devant la caméra qu’il regarde ostensiblement. La séquence ne questionne pas la possibilité d’une description uniquement dénotative des images. Elle montre que, dès qu’un cinéaste ajoute un commentaire, on se situe dans la connotation et que c’est justement le commentaire qui donne son sens au film, un sens qui ne dépend donc que de l’engagement de l’auteur du commentaire, et non des images.

Les trois commentaires écrits par Marker et ajoutés successivement aux mêmes images sont les suivants :

« 1- Iakoutsk, capitale de la République socialiste soviétique de Yakoutie, est une ville moderne, où les confortables autobus mis à la disposition de la population croisent sans cesse les puissantes Zym, triomphe de l’automobile soviétique. Dans la joyeuse émulation du travail socialiste, les heureux ouvriers soviétiques, parmi lesquels nous voyons passer un pittoresque représentant des contrées boréales, s’appliquent à faire de la Yakoutie un pays où il fait bon vivre !

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2- Iakoutsk, à la sinistre réputation, est une ville sombre, où tandis que la population s’entasse péniblement dans des autobus rouge sang, les puissants du régime affichent insolemment le luxe de leurs Zym, d’ailleurs coûteuses et inconfortables. Dans la posture des esclaves, les malheureux ouvriers soviétiques, parmi lesquels nous voyons passer un inquiétant Asiate, s’appliquent à un travail bien symbolique  le nivellement par le bas !

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3- À Iakoutsk, où les maisons modernes gagnent petit à petit sur les vieux quartiers sombres, un autobus moins bondé que ceux de Paris aux heures d’affluence, croise une Zym, excellente voiture que sa rareté réserve aux services publics. Avec courage et ténacité, et dans des conditions très dures, les ouvriers soviétiques, parmi lesquels nous voyons passer un Yakoute affligé de strabisme, s’appliquent à embellir leur ville, qui en a bien besoin. »

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Pour le reste, le film est plutôt convenu et pour le moins peu novateur. Deux séquences animées constituent bien une surprise rétrospective dans l’œuvre de Marker, mais elles sont aujourd’hui démodées. Les mammouths et les rennes étaient sans doute des passages obligés dans un film sur la Sibérie. Le recours au dessin animé tend à nous dire que cela n’est au fond pas très sérieux. Si la Sibérie est le pays d’un certain enchantement, celui de l’enfance, on peut aussi voir dans le film de Marker la prémonition d’un désenchantement futur.

 

M COMME MARKER Chris

Peut-on tout savoir sur Chris Marker ? Petite tentative…Bien sûr vouée à l’échec. On se limitera donc à 10 points.

1 Chris marker, 1921 – 2012, de son vrai nom  Christian Bouche-Villeneuve, était d’une famille plutôt bourgeoise, sans doute assez éloignée des positions politiques « de gauche » que Chris afficha dès sa jeunesse et auxquelles il resta fidèle toute sa vie, un engagement auprès des révolutions et des mouvements contestataires du XX° siècle.

2 Chris Marker est l’auteur d’un nombre impressionnant (incalculable en fait) de films, dont une seule et unique fiction, La Jeté, film culte s’il en est, remake du Vertigo d’Hitchcock, et parangon de la science-fiction post troisième guerre mondiale. Dire, comme cela est habituel, que la Jeté est le seul film de fiction réalisé par Marker est cependant quelque peu problématique. L’Ambassade n’est-il pas lui aussi un film fictionnel, même s’il renvoie clairement à une actualité politique de son époque ?

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3 Chris Marker est un amoureux des chats. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler cette séquence de Sans Soleil, tournée à Tokyo dans le cimetière des chats, ou encore, ce surprenant intermède intitulé « chat écoutant la musique » séparant les deux parties du Tombeau d’Alexandre. On y voit un chat dormant sur le clavier d’un piano. (Le générique le crédite du nom de Guillaume-en-Egypte.) Bref dans l’œuvre de Chris Marker, les chats n’ont pas fini de nous surprendre. Et son dernier long métrage, Chats perchés, ne fait pas exception

4 Chris Marker est un cinéaste-écrivain, tant les commentaires de ses films sont d’une beauté littéraire qui d’ailleurs reste inégalée dans le cinéma mondial. Inaugurée dans un de ses premiers films, Lettres de Sibérie, la forme épistolaire deviendra une de ses marques de fabrique avec Sans Soleil et Le Tombeau d’Alexandre.

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5 Chris Marker est un grand voyageur, de la Sibérie à Cuba, du Japon à la Guinée- Bissau, de la Chine à la Californie. Des pays, des lieux, que l’on retrouve bien sûr dans ses films. Et il ne faudrait pas oublier Paris dont il a filmé tout aussi bien les toits et les murs décorés du célèbre chat souriant et les rues lors des manifestations.

6 Chris Marker est un artiste aux multiples talents et aux innombrables activités. On ne peut oublier qu’il a été écrivain, essayiste, éditeur, photographe (Les Coréennes 1959), vidéaste, artiste multimédia…Mais toute énumération n’est-elle pas ici inévitablement incomplète ?

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7 Chris Marker est l’auteur d’une œuvre politique, et c’est peu dire qu’il est un cinéaste engagé. Du côté des révolutions. Il en suivra les espoirs, en Russie ou en Chine et jusqu’à Cuba (Cuba si, 1961), mais aussi les désillusions, du stalinisme à la bureaucratie soviétique. Marker n’a jamais été aveuglé (le pire pour un cinéaste est bien de devenir aveugle !) S’il retrace dans Le fond de l’air est rouge (1977) l’histoire des mouvements qui ont ébranlé le XX° siècle, c’est bien pour que n’en soit pas oublié le côté sombre. Comme il le dira dans Sans Soleil à propos de la Guinée-Bissau, c’est quand la révolution est faite que tout commence.

De cet engagement politique  on retiendra son action contre la guerre du Viêtnam qui se traduisit cinématographiquement parlant par la coordination et le montage du film collectif Loin du Viêtnam (1967), premier projet de la coopérative Slon qu’il vient de créer, puis par la réalisation d’un long métrage retraçant la contestation et les manifestations américaines, centrées sur la grande marche à Washington, contre cette guerre (La Sixième Face du Pentagone, avec François Reichenbach, 1968). En France il sera très présent dans les luttes ouvrières des années 68, devenant un des instigateurs et le fer de lance des Groupes Medvedkine, à Besançon et Sochaux.

8 Chris Marker est réputé avoir été un personnage secret, particulière discret,  qui ne donnait pas d’interview et dont il n’existe pratiquement pas de portrait photographique publique. Sauf une peut-être, qu’Agnès Varda nous montre sous le sceau de l’exclusivité dans Les Plages d’Agnès. Dans son feuilleton culturel, Agnès de ci de là Varda, elle entreprend une visite de l’atelier de Marker, montrant la profusion de machines électroniques et l’enchevêtrement des fils qui les relient. Nous entendons la voix de Chris, mais nous ne voyons que ses mains. Jamais son visage. Et la silhouette qui nous est présentée n’est que celle de son avatar dans Second Life. Chris Marker est bien le premier cinéaste virtuel.

Discret ne veut pourtant pas dire solitaire comme en témoignent ses nombreuses coréalisations et collaborations cinématographies, en particulier avec Alain Resnais  (Les Statues meurent aussi), François Reichenbach (La Sixième Face du Pentagone), Joris Ivens ( A Valparaiso), Jean Luc Godard et bien d’autres dans les Groupes Medvedkine et Loin du Viêtnam. Et cela sans compter les très nombreux commentaires écrits pour des films d’autres réalisateurs.

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9 Chris Marker n’a jamais donné le sens du choix de son pseudonyme de cinéaste. Un mystère de plus. A chacun son interprétation.

10 Chris Marker est un personnage mythique au moins depuis la phrase définitive qu’on attribue à Henri Michaux : « Il faut raser la Sorbonne et mettre Chris Marker à la place. »

M COMME MIGRATION – Ceuta

Ceuta douce prison, Jonathan Millet et Loïc H. Rechi, France, 2014, 90 mn

Ils sont arrivés en Europe. Enfin, presque. Ils ont franchi d’innombrables épreuves dont on ne peut qu’imaginer les difficultés, puisque ici, elles restent hors champ. Ils sont arrivés au nord du Maroc, depuis toute l’Afrique et même depuis l’Inde. Ils ont pu entrer en Espagne, tout en restant sur le continent africain. Ils sont pourtant encore loin d’avoir atteint la terre promise, l’Europe riche où ils espèrent tous trouver du travail et commencer une vie nouvelle, une vie meilleure. Enfermés, littéralement, à Ceuta, cette enclave espagnole sur le sol africain, ils peuvent rêver en apercevant Algésiras, de l’autre côté du détroit, un détroit qui constitue une épreuve supplémentaire, la dernière peut-être. Ils l’espèrent tous.

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Filmé uniquement à l’intérieur de l’enclave espagnole, Ceuta douce prison, comme son titre l’indique, n’a pas le côté dramatique de bien des films sur l’immigration comme Barcelone ou la mort, qui montre tous les périls que doivent affronter les candidats à l’immigration de l’Afrique vers l’Europe. Même le mur qui « protège » l’Europe est peu visible et la police ou l’armée surveillant la frontière est pratiquement absente. La situation de ceux qui sont là a pourtant tout pour être angoissante et ils le répètent tous tout au long du film. Seront-ils refoulés, renvoyés dans leur pays ? Ou bien, obtiendront-ils le laisser-passer miraculeux qui leur permettra de continuer leur voyage. Le film ne dit rien des procédures existantes. Il se contente de filmer cette attente angoissante, dont la durée est, sans qu’on sache pourquoi, indéterminée, des mois, des années peut-être.

S’immergeant dans cette attente, le film va se focaliser de façon très classique, sur quelques-uns de ces migrants, originaires du Cameron, de l’Éthiopie, de la Somalie ou de l’Inde. Dans ce décor de vacances où la mer semble uniquement vouée aux plaisirs de l’été, de quoi meublent-ils cette attente ? Le téléphone leur permet de garder contact avec leur famille, femme et enfants. Ils essaient aussi de gagner quelque argent, en lavant des voitures, ou en véhiculant les caddies remplis à ras bord à la sortie d’un supermarché. Il y a aussi de longues marches, filmées de dos, et des réunions le soir où l’on peut faire frire le poisson péché dans la journée. Des moments conviviaux où la bière fait oublier, un temps, l’incertitude du lendemain.

Film à contre-courant du côté dramatique de l’immigration qui se heurte de plus en plus aux murs et aux polices des pays riches, Ceuta douce prison reste une interrogation ouverte sur la position que peut, ou doit, adopter l’Europe vis-à-vis des mouvements migratoires : accueil ou rejet ?

 

M COMME MIGRATIONS

LES PHÉNOMÈNES MIGRATOIRES DANS LE CINÉMA DOCUMENTAIRE.

FILMOGRAPHIE.

(Par ordre alphabétique)

 69 minutes de 86 jours, Egil Haaskjold Larsen, Norvège, 2017.

Album de famille, Fernand Melgar, 1993.

Appellation d’origine immigrée, de Fanny Pernoud et Olivier Bonnet, 2012.

Les Arrivants, Claudine Bories et Patrice Chagnard, 2009.

Barcelone ou la mort, Idrissa Guiro, 2008.

Ceuta douce prison, Jonathan Millet, Loïc H. Rechi, 2014.

Les Chebabs de Yarmouk, d’Axel Salvatori-Sinz, 2013.

De l’autre côté, Chantal Akerman, 2002.

D’une brousse à l’autre, Jacques Kebadian, 1996.

Les Eclats, Sylvain George, 2011.

Les Enfants de la jungle, Thomas Dandois et Stéphane Marchetti, 2017

Enfants valises, Xavier de Lauzanne, 2013.

La Forteresse, Fernand Melgar, 2008.

Fuocoammare, par-delà Lampédusa, Gianfranco Rosi, Italie, 2016.

L’Héroïque lande (la frontière brule), Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval , 2018.

Human Flow, Ei Weiwei, 2017.

Invitation à quitter la France, Marion Stalens, 2007.

J’ai marché jusqu’à vous, récits d’une jeunesse exilée, Rachid Oujdi, 2016.

Les Larmes de l’émigration, Alassane Diago, 2009.

Mamosta, Olivier Blaecke, 2016.

La Mécanique des flux, Nathalie Loubeyre, 2016.

Mémoires d’immigrés, Yamina Benguigui, 1997.

Les Migrants ne savent pas nager, Jean-Paul Mari et Franck Dhelens, 2016.

Mur, Simone Bitton, 2004.

Un paese di Calabria, Shu Aiello et Catherine Catella, 2016.

Quand passe le train, Jérémie Reichenbach, 2008.

Qu’ils reposent en révolte, Sylvain George, 2010.

Les Sauteurs, Moritz Siebert et Estephan Wagner, 2015.

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, Wang Bing, 2016.

La Traversée, Elisabeth Leurey, 2013.

Vol spécial, Fernand Melgar, 2011.