PLACE DE LA REPUBLIQUE – Série.

Place de la République 45 ans après, Hafid Aboulahyane, 2018, 76 minutes.

Décidément la place de la République à Paris intéresse tout particulièrement les cinéastes. Ce fut bien sûr le cas à l’occasion de la Nuit débout, pour nous plonger au cœur du mouvement comme l’ont fait par exemple – chacun à leur manière – des cinéastes aussi différents que Mariana Otéro (L’Assemblée, 2017) ou Sylvain George (Paris est une fête, 2017). Mais ce n’est pas tout. On pourrait dire que la place de la République est devenue depuis de longues années un objet cinématographique en elle-même.

Elle le doit d’abord à Louis Malle qui le premier trouva là l’occasion de rencontrer des parisiens, ceux qui ne font que passer en se rendant à leur travail, ou en en revenant, ou à l’occasion d’un rendez-vous…Et ceux qui, habitant le quartier, y vont acheter le journal ou faire d’autres courses. Bref un lieu de mélange social et humain, particulièrement animé, idéal pour faire des rencontres et entrer en contact avec des personnes toujours différentes, toujours originales, même lorsqu’elles sont pressées – ou timides – au point d’éluder les questions ou simplement de fuir la caméra. Ce fut un film de micro-trottoir, simplement nommé Place de la République, réalisé en 1972. Un film qui occupe une place de choix (sans jeu de mot) parmi les grands films des années 60-70, considérés comme le sommet d’une forme française de cinéma direct, avec Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin et Le Joli mai de Chris Marker.

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Et puis le film de Malle allait donner lieu à deux remakes, reprenant le dispositif du micro-trottoir, reprenant souvent les mêmes questions (sur le bonheur par exemple), reprenant la même volonté de rencontre et de dialogue, ne serait-ce que quelques mots , mais aussi souvent de longs discours, révélateurs d’une personnalité, avec ses doutes et ses certitudes, ses joies et ses peines, ses réussites et ses échecs, bref tout ce qui fait une vie. Le film de Malle devenant ainsi involontairement le début d’une série, un genre particulier du « que sont-ils devenus », où il ne s’agit pas de retrouver les mêmes personnages, mais des participants dont on se demande s’ils ont quelque chose de commun, de semblable, avec ceux filmés dans le passé, dans un passé plus ou moins lointain.

Ce fut d’abord Place de la république 30 ans après de Xavier Gayan en 2004, et aujourd’hui nous découvrons Place de la République 45 ans après de Hafid Aboulahyane.

Remarquons d’abord que la temporalité de la série s’est nettement accélérée puisque qu’entre le deuxième et le troisième épisode il y a la moitié d’années qu’entre le premier et le deuxième. D’où le risque de masquer les différences – ou de les estomper. Mais pourtant le film d’aujourd’hui a bien ses spécificités que l’enveloppe commune ne doit pas faire oublier.

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D’abord le ton n’est plus le même. Le questionnement se fait plus insistant, plus agressif presque. Les questions sont abrupts, répétées lorsqu’il n’y a pas de réponse. On a l’impression qu’il ne faut pas lâcher ceux qui ont bien voulu s’arrêter de peur qu’ils ne fuient sans prononcer la moindre phrase. Signe d’une époque sans doute, le micro-trottoir devient de plus en plus difficile à réaliser, sans doute parce que l’on se méfie de plus en plus des micros et caméras, renvoyés inévitablement à la télévision. La télé justement, où l’on a vu tant de micros-trottoirs insignifiants qu’il est devenu bien difficile d’aller plus loin que la répétition de réponses convenues. Du coup, et pour éviter cet effet-télévision, le cinéaste a la solution de faire appel à ceux que justement on ne voit pas , ou très peu, à la télévision, les marginaux, les laissés pour compte de la société, ou simplement des originaux de par leur origine, ou leur mode de vie, ou leur pensée.

Mais n’y a-t-il pas dans ce choix le risque d’un effet pervers, celui de recueillir un discours, certes non politiquement correct, mais au fond tout aussi convenu dans son opposition antisystème, dans sa revendication de « tout foutre en l’air », ou dans son leitmotiv passéiste, « c’était mieux avant ».

Si le film de Hafid Aboulahyane n’échappe pas à ce risque, il a pourtant la véritable originalité de donner la parole à des jeunes, lycéennes du quartier ou amateurs de skate. Et une question qui devient alors récurrente : « comment vous voyez-vous dans 10 ans ? »

Le prochain film sur la place de la République apportera-t-il une réponse ?

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Sur le film de Louis Malle : M COMME MICRO-TROTTOIR

Sur le film de Xavier Gayan : P COMME PLACE DE LA REPUBLIQUE

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P COMME PORTRAIT – Expérimental

Portrait of Jason, Shirley Clarke, États-Unis, 1967,  105 mn

Jason est gay, prostitué, « garçon à tout faire » chez de riches bourgeoises. Son projet, c’est de monter un one man show. Un projet sans cesse repoussé, malgré les contributions financières qu’il réussit à obtenir. Mais ne vaut-il pas mieux qu’il reste à l’état de projet, pour lui permettre de se projeter dans l’avenir. Son show, de toute façon, il le fait devant la caméra de Shirley Clarke, un show où il peut se raconter en long et en large, sous toutes les coutures. Son récit, cependant, est entièrement tourné vers le passé. La vie de Jason, on a l’impression qu’elle est tout entière derrière lui. La raconter devant une caméra lui permet de la revivre. Et il aime ça. « Ça fait un drôle d’effet qu’on fasse un film sur moi » dit-il. « Je me sens vraiment quelqu’un ». Par la magie du cinéma, il existe enfin. Pour l’éternité.

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Dans la première séquence, Jason se présente. Il répète son nom : Holliday. De toute façon, ce n’est pas son vrai nom. Mais c’est comme cela qu’on l’a appelé à San Francisco, et il tient à garder ce nom. Une façon pour lui de construire son personnage. Tout au long du film, quel que soit le sujet qu’il aborde, on se demande quelle est la part d’affabulation et de sincérité. Dans le récit de sa vie, dans la façon qu’il a de parler de lui-même, ne chercher-t-il pas avant tout à se mettre en valeur, à ne montrer de lui qu’une image idéale, positive, d’un personnage haut en couleur et qui échappe systématiquement à la banalité. La forme du film, où, seul à l’écran, il peut se mettre lui-même en scène devant la caméra ne peut aller que dans ce sens et renforcer la dimension exhibitionniste du personnage. Ne faut-il pas être particulièrement mégalomane pour réussir ainsi à occuper l’écran pendant près de deux heures ? Pourtant, les larmes qui coulent sur son visage vers la fin du film semblent tout à fait sincères. « J’ai perdu tant d’années… en dépression nerveuse », dit-il. La carapace se craquèle un instant. Un instant seulement.

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Jason est un remarquable comédien. À chaque plan, il crève l’écran, selon la formule consacrée. Le plus souvent, il ponctue ses propos de grands éclats de rire. A deux reprises, il part même dans un long fou rire que rien ne semble pouvoir arrêter. Un rire communicatif auquel l’équipe du film ne peut résister. Il boit et fume sans cesse. Le verre qu’il tient à la main au début du film est remplacé par la suite par la bouteille elle-même. Alcool et joint, il finit par ne plus pouvoir parler. La cinéaste lui propose alors une pause. Pourtant, À l’image, Jason est toujours particulièrement mobile. Par ses mimiques surtout. Et puis, il se lève sans arrêt. Par moment il se renverse sur le canapé. On même, il rampe sur le tapis. Bref, iIl sait occuper l’espace restreint qui lui est alloué devant la caméra. Une caméra toujours fixe, qui ne peut que panoter légèrement à gauche ou à droite pour le suivre dans ses déplacements. Ou zoomer pour le cadrer en gros plan ou en plan poitrine. Un filmage qui offre peu de possibilités de variations. Un filmage d’une rigueur absolue puisqu’il ne déroge jamais à ses données de départ : un seul personnage, un seul espace, une seule position de caméra.

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Portrait of Jason est ainsi le portrait cinématographique par excellence. La cinéaste intervient peu. Son personnage n’a pas besoin de beaucoup de questions pour raconter sa vie. Le déroulement du récit est alors ponctué d’écrans noirs, souvent assez longs, sur lesquels le discours de Jason continue de se dérouler. Et puis, ces enchaînements de séquences, résultat d’un montage même s’ils sont donnés comme effectués au tournage, sont matérialisés par des flous, souvent sur le visage de Jason, flous qui introduisent un effet d’apparition/disparition qui brise l’uniformité du film. Ce film est constitué entièrement par le monologue de son personnage. Pourtant, Jason s’adresse toujours directement à la caméra et une sorte de dialogue finit par s’instaurer quand même avec un interlocuteur hors-champ, qui se situe derrière la caméra. Le portait de Jason n’est pas uniquement narcissique.

Shirley Clarke est souvent désignée comme une cinéaste expérimentale faisant partie de cette avant-garde new-yorkaise des années 1960 dont la figure la plus connue est Jonas Mekas. Portrait of Jason justifie pleinement cette dimension.

 

P COMME PORTRAIT – Femme

Mimi, Claire Simon, 2002, 105 minutes.

Mimi vient d’évoquer la mort de son père. Comment il aurait pu être sauvé. Pourquoi il ne l’a pas été. Le plan suivant est un long travelling faisant défiler des façades d’immeubles, qu’on imagine être ceux d’un quartier de banlieue d’une grande ville. Vus à hauteur de toits, les bâtiments se succèdent, tous identiques, sans qu’on puisse vraiment savoir d’où ils sont filmés. Ce qui est sûr, c’est que ce plan constitue une transition (la mort du père est bien sûr un événement considérable dans la vie de la petite fille qu’était alors Mimi). Après ce travelling, qui laisse au spectateur le temps de reprendre son souffle après le récit émouvant de la mort du père, le film peut vraiment commencer. Non pas seulement le portrait d’une femme, mais plutôt (et c’est bien plus intéressant), l’itinéraire d’une vie, avec ses différentes étapes, ses arrêts et ses nouveaux départs, ses continuités et ses ruptures, qui nous conduisent à cet aujourd’hui où elle parle devant la caméra.

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Cet itinéraire restitue le passé par le récit qu’en fait Mimi. Mais surtout il nous conduit sur les lieux de son déroulement. Les images que réalise alors Claire Simon ne sont pas des illustrations, ce qui viserait simplement à donner une réalité visuelle au récit oral. En fait si l’on comprend le film comme un itinéraire plutôt que comme un portrait- ce qui implique de suivre une succession de lieux et d’époques – alors il s’agit d’un tout autre processus. Disons que ces images, filmées dans un autre temps que celui où le récit se situe, sont le point de vue du présent sur le passé, ce qui est exactement le processus du récit, qui raconte le passé à partir du présent de la narratrice. Et par là, la cinéaste s’approprie en quelque sorte ce récit qui n’est pas son vécu. Ses images, les lieux où Mimi a vécu, et qui sont du passé dans son récit, sont du présent au moment où elle les réalise, pour les donner à voir d’ailleurs au spectateur dans un futur indéterminé. Ce traitement de la spatialité par la spatialité de l’image a pourtant une limite, à partir du moment où Mimi est filmée dans le présent qu’elle vit plutôt qu’elle ne le raconte. Et c’est pour cela que le film peut avoir une fin, même si l’itinéraire de Mimi, lui, se poursuit. La fin du film (son terme matériel et non sa finalité) c’est le présent qui peut devenir un passé, mais qui ne sera plus jamais un futur.

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Comme toutes les vies, la vie de Mimi est remplie d’anecdotes. Souvent drôles et émouvantes. Comme l’histoire des gondoles. Mimi répond à une offre d’emploi : gondolière. Elle est prise et se voit déjà à Venise. Ce qui nous en dit long sur son caractère, c’est la manière dont elle accepte les moqueries gentilles de ses amies. Et c’est tout le talent de la cinéaste de nous la rendre par là si attachante.

La vie de Mimi, et donc le film qui la retrace, comporte deux parties bien distinctes, se déroulant successivement à la ville (Nice où Mimi est née et où elle passe son adolescence et ses premières années de vie adulte) et la montagne de l’arrière-pays. Elle quitte la ville parce qu’elle ne lui offre guère d’avenir. Le village de montagne par contre lui permet de vivre la vie qu’elle se choisit, même si cette construction comporte bien des difficultés.

La première difficulté que doit affronter Mimi c’est qu’elle est femme. Qui plus est, une femme de la ville, qui n’est pas d’ici. Mimi ouvre un café-restaurant. Le premier enjeu n’y est pas économique. Elle doit d’abord se faire respecter. D’où le très beau récit du premier repas qu’elle sert, de la première « main aux fesses » et de la réaction quasi instinctive de Mimi (elle laisse tomber la soupière qu’elle porte et, sans rien dire, revient nettoyer le parquet) qui interdit définitivement toute récidive  d’un tel geste.

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La seconde difficulté est plus importante encore, car Mimi est homosexuelle et sa vie le montre à tous. Comment, dans un village de bergers, dans un travail qui la met constamment en contact avec eux, comment une femme peut-elle vivre sans homme ? Il y a pour ces montagnards ancrés dans une vie de tradition ancestrale, non seulement une question de morale, mais bien plus, quelque chose qui est fondamentalement incompréhensible. La grande force de cette femme « pas comme les autres », ce que montre magnifiquement le film, ce sera d’arriver à faire accepter cet inimaginable, non pas peut-être de le faire vraiment comprendre par tous, mais de le faire accepter comme une façon de vivre comme les autres. C’est là, sans doute, qu’il est patent que ce film ne pouvait être fait que par une femme ! Nul triomphalisme, nul didactisme non plus, dans cette « victoire ». Simplement l’affirmation de l’évidence : le choix d’une vie n’est pas un combat.

C’est peu dire que ce film ne serait pas possible sans l’extraordinaire connivence qui existe entre la cinéaste et son « sujet ». Ce qui se concrétise dans cette séquence stupéfiante de sincérité où Mimi explique ce qu’est une « femme fontaine ». Rien que pour cette séquence, le film de Claire Simon mérite d’être considéré comme une des plus belles réalisations du cinéma documentaire empathique.

 

P COMME PALAIS – de Justice

Retour au palais, Yamina Zoutat, Suisse, France, 2017, 87 minutes.

Le Palais de justice de Paris va déménager, quitter l’île de la citée, la proximité de la Seine et de la Sainte Chapelle. Pour aller où ? Peu importe. Le film se contente de parler de « la périphérie de la ville ». Mais le film,  s’il est bien réalisé à l’annonce de ce déménagement ne le filme pas, ni les préparatifs. Il ne s’agit pas de faire la chronique de cette fin d’époque annoncée. Ni d’avoir un regard nostalgique sur un monde dont on ferait croire qu’il disparaît à jamais. La justice survivra au déménagement, et au film, à n’en pas douter.

Yamina Zoutat ne filme pas le lieu par excellence de l’exercice de la Justice. Elle film son Palais, sa relation avec un bâtiment – un bâtiment immense où on ne peut que se perdre, où elle a du se perdre sans doute bien des fois, où elle a réussi à y prendre ses marques, à la longue. Un bâtiment où elle a travaillé, où elle a vécu, où elle a tissé des liens avec le personnel, de l’homme de ménage aux juges, en passant par les avocats et les sœurs du dépôt des femmes.

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Yamina Zoutat, journaliste, a longtemps été chroniqueuse judiciaire au palais de Justice de Paris. Elle y revient en tant que cinéaste. Qu’est-ce qui a changé, se demande-t-elle ? Ou plutôt, qu’est-ce qu’elle n’a pas vu alors, qu’est-ce qu’elle ne pouvait pas voir, mais que l’œil de la caméra va révéler maintenant ? Une démarche qui évoque Vertov.

Retour au Palais est donc d’abord un film personnel, et non un film sur une institution. Dès l’ouverture cette différence est marquée par le commentaire off, écrit en première personne et dit par la cinéaste elle-même. D’ailleurs la cinéaste n’hésite pas à intervenir aussi dans la bande son en dialoguant (brièvement)  avec les personnes qu’elle filme, montrant bien qu’elle les connaît de longue date. Et puis, clin d’œil malicieux, elle filme en gros plan sa carte de presse, où figure bien sûr sa photo d’identité !

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Retour au Palais est construit comme une succession de petites touches, de courtes saynètes, sur des objets ( les pendules par exemple), sur des personnes, le plus souvent saisies par des gros plans sur les mains – ce qui permet de montrer les menottes et donc les prévenus et les gendarmes – ou les pieds, ou le dos. Sur les lieux aussi, les salles d’audience, vides ou occupées, les sous-sols ou les toits et les couloirs.

La cinéaste accumule les petites anecdotes (le vol d’une pendule, le canari en cage devenant le conseil d’un juge …). Mais ne donne aucune explication sur le fonctionnement de la justice. Nous en appréhendons cependant quelques-uns des aspects fondamentaux, dans les quelques mots d’un juge (le film ne propose pas de véritables interviews) ou la séance de « préparation » au rôle de jury. C’est ainsi qu’une atmosphère bien particulière se dégage peu à peu de ces images qui oscillent entre le brillant des ors des plafonds et le noir des serrures de portes (il y en a 6999 exactement s’amuse à dire la cinéaste). Une atmosphère qui n’existe que dans ce lieu unique, que nous sommes invités à savourer avant sa disparition.

Vision du réel, 2017.

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P COMME PORTRAITS XL

  6 Portraits Xl, Alain Cavalier, 2017, 52X6 minutes.

Au fil des ans et des films, Alain Cavalier est devenu LE cinéaste du portrait, auteur d’une œuvre documentaire tout à fait originale et exemplaire, par sa dimension personnelle et autobiographique et par cet art inégalé avec lequel il va à la rencontre de personnes de son entourage – souvent des amis de longue date – et qu’il sait si bien nous présenter, au point que nous autres, simples spectateurs, nous avons l’impression – mais c’est très vite bien plus qu’une impression – de les connaître depuis toujours et d’entrer avec eux dans une relation profonde, sincère, authentique – des qualificatifs certes conventionnels mais qui, à propos des films de Cavalier, ne sont nullement de simples figures de styles.

Avec cette nouvelle série, l’art du portrait atteint son apogée. Et l’on en vient à penser qu’à 86 ans, le cinéaste doit pouvoir encore nous offrir des rencontres cinématographiques, banales et surprenantes, quotidiennes et intimes, anecdotiques parfois mais toujours uniques. Avec ces 6 portraits, filmer des gens n’a jamais été aussi simple, tout en étant le fruit d’un travail méthodique et approfondi parfaitement maîtrisé. Décidemment Alain Cavalier aime la vie et nous fait aimer le cinéma.

Les portraits XL, tous d’une durée précise de 52 minutes, nous présentent des personnes bien différentes les unes des autres, filmées sur des durées tout aussi différentes (allant d’une dizaine d’années à une journée) mais qui, par la magie du filmage mis en œuvre par le cinéaste, font maintenant partie de cette famille unique des amis du filmeur Cavalier. Petite présentation :

  • Jacquotte. Tous les ans elle passe, avec son mari, une journée dans sa maison de naissance, une maison inoccupée, mais qu’elle veut garder sans rien y changer. Et chaque fois elle visite le grenier, pour y retrouver tous ses souvenirs, les objets de son enfance. Les savoirs toujours là est sans doute ce qui lui permet de continuer à vivre.
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  • Bernard. Comédien, auteur d’une pièce à succès qu’il interprète seul. Sa spécialité ? L’accent picard. Et l’humour, décapant. Cavalier le suit dans ses tournées, de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel, avant d’entrer en scène et saluant le public sous les applaudissements. Sans oublier sa vie familiale, où son adolescente de fille se révèle déjà une bonne actrice.
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  • Philippe. Tout le monde connaît Philippe Labro, journaliste, écrivain, homme de radio et de télévision…Cavalier le filme pendant une journée de travail. Le matin il prépare avec son équipe (ses « enfants ») les interviews enregistrées l’après-midi, dont ne nous sont montrées que les ouvertures. Dans tout cela point d’improvisation, c’est la rigueur du travail qui est mise en évidence.
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  • Daniel. Ecrivain, comédien, ancien cinéaste, Daniel se retrouve aujourd’hui célibataire, essayant de vaincre sa solitude par la passion des multiples jeux de grattage que l’on trouve dans les bars-tabac. C’est le film le moins optimiste de la série. Le ton y est empreint de tristesse, à l’image de cette longue séquences – unique dans la série par sa dureté à la limite du supportable – où Cavalier filme les « tocs » que son ami répète inlassablement lorsqu’il quitte son appartement.
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  • Guillaume. Boulanger-pâtissier à Paris. Sa réussite commerciale y est exemplaire. Mais lui suffit-elle? Il  se lance dans un nouveau chalenge, une nouvelle boulangerie-pâtisserie plus grande. C’est le déménagement et la préparation de l’ouverture du nouveau magasin. Visiblement, Cavalier prend un grand plaisir à filmer la préparation des gâteaux, et nous donne l’eau à la bouche.
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  • Léon. Cordonnier parisien qui prend sa retraite après une vie de travail dans sa petite boutique. Jusqu’au dernier moment il essaie de satisfaire ses clients, les habitants du quartier qui, tous, le connaissent bien et regrettent son départ. Les petites fêtes organisées à cette occasion sont d’une grande chaleur. Un hommage au travail artisanal qui n’est pas sans rappeler les métiers en voie de disparition filmés par Cavalier dans sa première série de portraits en 1987 et 91.
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Ce qui fait l’unité de ces films – et toute leur valeur – c’est bien sûr la méthode mise en œuvre par le cinéaste. Filmant seul – faisant donc d’un même acte et le son et l’image – Cavalier a l’art de se fondre dans l’espace où vit et agit la personne qu’il filme. Non pas qu’il cherche à se faire oublier, bien au contraire. Il n’hésite pas à s’adresser à son personnage, à répondre à ses questions, à entrer en dialogue avec lui. Il va même jusqu’à capter sa propre image en train de filmer dans le reflet d’un miroir ou d’une porte vitrée. Cavalier, dans chaque film, s’affirme d’abord comme celui qui fait le film, un filmeur comme il a l’habitude de se désigner lui-même depuis le film qui porte ce titre. Et donc il est là, à côté de son personnage, au milieu de sa famille, partageant avec lui un moment de vie, un instant de travail ou de repos, un petit repas ou une petite sieste. Bref, il n’est jamais un intrus – encore moins un voyeur. Et cela n’est bien sûr possible que grâce à la relation d’amitié qui lie filmeur et filmé. L’un ne joue surtout pas un rôle – sauf lorsqu’il, est acteur de profession, Bernard, et qu’il reprend pour  la caméra une partie de la pièce qu’il joue sur scène. L’autre n’a plus qu’à choisir le bon angle de prise de vue. Et c’est là que Cavalier excelle. Il ne s’agit pas vraiment de « trouver la bonne distance », comme on le dit. Cavalier filme souvent dans des espaces réduits (la boutique de Léon, exiguë et tellement encombrée) où sa marge de mouvement est passablement réduite. Son regard est toujours une relation humaine. Et c’est peu dire que chaque plan est un contact, une relation d’égalité, ce qui est rare dans le cinéma où celui qui dirige la caméra joui le plus souvent d’un pouvoir absolu – tyrannique – sur celui qu’il filme, les acteurs en premier lieu. Lorsque Cavalier filme depuis un coin de la pièce, c’est là qu’il doit se trouver, même si son personnage est alors vu de dos, mais ce qui peut permettre alors de découvrir une autre personne face à la première. Et il fait tout cela sans réfléchir ou théoriser à l’extrême. Il le fait naturellement, tant la caméra fait partie de lui-même. Cavalier : « l’homme-caméra » ! Et l’on ne peut alors éviter la référence à Vertov. Ce qui bien sûr est paradoxal, mais tellement significatif. Cavalier invente un nouvel « ciné-œil », non pas technologique, mais d’un humanisme absolu.

P COMME PORTRAIT – transgenre

Lembro mais dos corvos (Je me souviens des corbeaux), Gustave Vinagre, Brésil, 2017, 1H 20

Née au Brésil de père japonais, transgenre, Julia Katharine est sans doute suffisamment originale pour devenir le personnage central d’un film, un film qui lui soit entièrement consacré, un film où l’on ne voit qu’elle, où on n’entend qu’elle, en dehors des quelques questions ou relaces que lui adresse en off le cinéaste avec qui s’établit ainsi un mini dialogue. Tel est donc le film de Gustave Vinagre, un portrait, ou plutôt un autoportrait, puisque en dehors de la parole du personnage, le cinéaste n’ajoute rien venant de lui-même (sauf les quelques questions déjà mentionnées), aucun commentaire, aucune remarque, aucune image non plus. En dehors de la pièce où Julia reçoit Gustave (ils se connaissent bien semble-t-il), nous ne voyons que quelques photos anciennes, qu’elle présente et commente elle-même. Elle y apparaît en garçon et c’est pour cela qu’elle ne les aime pas.

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Dans les conditions de réalisation que s’est données le cinéaste –pas de témoin, pas d’intervenant, pas de documents anciens non plus, le filmage ne peut être que parfaitement uniforme. Nous ne sortons pas de la pièce où le film se déroule. Le cadrage est presque toujours le même, dans un plan fixe. Le cinéaste ne se permet, dans la plus grande partie du film, que quelques zooms, pour cadrer son personnage de plus près, jusqu’au très gros plan sur son visage. Ensuite, elle changera quand même de place, pour aller s’assoir sur un autre siège. On aura aussi droit à un plan plus travaillé où elle est filmée allongée devant un miroir. Pour le reste elle est pratiquement toujours immobile, en dehors du fait d’allumer une cigarette ou de se verser du vin dans un verre et, plus rarement, de le porter à sa bouche. Le verre de vin, tours à moitié plein, est pratiquement toujours dans le cadre et joue donc le rôle de décor essentiel. La bouteille est moins visible et on ne sait pas si elle diminue au fil du film. Elle ne peut donc pas vraiment servir d’indicateur temporel.

Donc, ce portrait est une confession. Julia hésite bien un peu à se livrer, à dévoiler ses secrets personnels. Elle le fera par petites touches sur l’incitation du cinéaste. Mais toujours avec une grande retenue, voire une certaine pudeur. Elle sait qu’elle s’adresse par le film à un grand nombre de personnes, toutes inconnues. Et elle ne voudrait surtout pas les choquer. Aucune intention de provocation donc, même si les sujets qu’elle aborde pourraient très bien en être l’occasion.

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Elle commence par sa jeunesse, ce qui paraît évident. Mais au fond elle ne dit pas grand-chose de sa première vie, celle où elle était garçon. Elle s’attarde plutôt sur sa première relation amoureuse, sa première aventure avec un homme, un membre de sa famille. Elle a 8 ans, lui 55. Elle dira alors qu’elle a toujours été attirée par des hommes plus vieux qu’elle. Elle reconnaît devant la caméra qu’il s’agissait de pédophilie, mais elle ne s’est jamais sentie victime, et aujourd’hui encore elle n’a pas un ton accusateur pour évoquer cet amour qui n’en était pas vraiment un. Mais le ton est donné. Sa vie n’entre pas vraiment dans les normes les plus courantes. Que ce soit dans ses relations familiales ou dans la société. De tout cela elle s’attardera surtout sur son voyage au Japon, où elle espère nouer une relation plus suivie avec son père. Le Japon, un pays qu’elle ne porte pas vraiment dans son cœur.

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Tout documentaire-portrait rend le plus souvent – sauf exception – le personnage filmé plutôt sympathique. Ici rien ne semble fait pour aller dans ce sens. Et pourtant …si éloignée de nous soit-elle, Julia ne nous est plus à la fin de film une étrangère.

Cinéma du réel, Paris, 2018.

P COMME PROJECTION.

Projections, Dorine Brun et Julien Meunier, 2017, 45 minutes.

Des films hors-champ, mais avec son off (musique, bruitage, dialogues), c’est encore du cinéma. C’est du moins ce que nous propose Projections, de Dorine Brun et Julien Meunier. Car le cinéma c’est aussi des spectateurs, et ce sont justement les spectateurs que ce film a choisi de nous montrer, pendant le déroulement du film. Des spectateurs filmés donc plein cadre, en gros plans, des visages attentifs, qui regardent cet écran que nous ne voyons pas, qui regardent ces films que nous ne pouvons qu’imaginer. Filmer les spectateurs ce cinéma pendant la projection du film, une idée somme toute originale.

Ces spectateurs que nous montre Projections, qui sont-ils ? A vrai dire il ne s’agit pas vraiment de spectateurs lambda, pris au hasard dans une salle de cinéma. Nous sommes en fait dans un festival, Cinéma du réel, qui se tient tous les ans au Centre Pompidou à Paris, lors de l’édition de 2017, la 39° édition de ce festival consacré au cinéma documentaire. Et les spectateurs filmés font partie du jury « jeune » de ce festival. Cela implique bien sûr des conditions de visionnage bien particulières. D’abord ces jeunes vont devoir assister à pas mal de projections, quatre par jour en moyenne, pendant toute la durée du festival, à savoir plus d’une semaine. Ils vont devoir regarder des films qu’ils n’ont pas choisis. Et puis ils vont devoir décerner, collectivement, un prix. Ce qui implique discussions, confrontations, argumentations. Ils vont devoir soutenir leur point de vue. Composer avec celui des autres. Tout  cela doit être fascinant à suivre. Mais le film ne prend pas en compte cette dimension, pourtant essentielle, de l’expérience de jury. Une expérience à n’en pas douter passionnante. Et qui nous apprendrait beaucoup sur la relation de jeunes spectateurs au cinéma, en particulier documentaire.

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En dehors des séances nous retrouvons bien les jeunes membres du jury chez eux, discutant avec un ami ou un parent de cette expérience unique et des films qu’ils ont vus dans la journée. Bien sûr, il leur est difficile de prendre du recul et de se situer au niveau de l’analyse. Mais on pouvait attendre qu’ils expriment au moins leur ressenti, autrement qu’en mentionnant l’ennui suscité par un film qui semble-t-il n’a pas fait l’unanimité dans la salle. De l’expérience de jury, il en ressort surtout la dimension marathon, donc épuisante. D’où un plan insistant sur un jeune spectateur endormi !

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Les membres du jury jeune de cette 39° édition du festival Cinéma du réel on aimerait mieux les connaître. Pas forcément rentrer dans leur intimité ou découvrir leur vie personnelle. Mais pénétrer un peu plus dans leur vécu de spectateur de cinéma, pendant le festival et en dehors du festival. Sont-ils déjà des cinéphiles ? Deviendront-ils des cinéphiles ? Et que restera-t-il de cette expérience de cinéma intensif ? Des documentaires. Rien que des documentaires. Venus du monde entier. Une expérience qui ne doit sûrement pas laisser indifférent.