P COMME POLYHANDICAP

 

Tant la vie demande à aimer, Damien Fritsch, 2016, 59 minutes.

Comment filmer le handicap sous sa forme la plus extrême, la plus inacceptable, la plus insoutenable pour le spectateur ? Comment ne pas tomber dans la sensiblerie larmoyante ? Ou la protestation véhémente ? Car il y a vraiment de quoi se révolter, devant ce qui ne peut apparaître que comme une injustice, dont sont victimes sans que l’on sache toujours pourquoi, des innocents, des êtres qui ne demandent qu’à vivre, vivre comme les autres.

Vivre comme les autres alors que ces enfants et ces adolescents ne parlent pas et ne peuvent pas se déplacer de façon autonome ? Nous savons bien, nous spectateurs, que ce n’est pas possible. Mais eux, que leur reste-t-il, comme espoir, alors que la médecine est impuissante et ne parle même pas d’amélioration ? En fait, il ne reste que la vie. Une vie humaine. Dans un entourage familial qui ici est entièrement dévoué. Une vie qui donc se suffit à elle-même. Parce que c’est une vie humaine. Malgré la lourdeur du handicap, il leur reste l’humanité. Et c’est ce que le film de Damien Fritsch montre. Que le handicap ne supprime pas l’humanité, qu’il ne vient pas à bout de l’humanité, qu’au contraire il la magnifie, puisque c’est tout ce qui reste, tout ce qui leur reste. Ce qui fait qu’il est surtout impossible de dire qu’il ne leur reste rien. Tant qu’il y a de la vie il reste l’essentiel, l’humanité.

Filmer le handicap dans sa forme la plus extrême est-il un acte politique ? Le film de Fritsch a-t-il une portée politique ? Certaines de ses séquences se déroulent en institution. Mais il ne développe pas une réflexion sur les institutions.  Il n’y a dans ces séquences aucune revendication. Le cinéaste a plutôt choisi de filmer surtout des parents qui ont fait le choix de prendre le plus possible eux-mêmes en charge leurs enfants handicapés. Un choix qu’ils assument totalement. Malgré la difficulté de l’entreprise. Un choix qui se veut entier, sans hésitation, sans tentation de renoncement. Un choix qu’on peut qualifier de sublime, qui atteint une grandeur –une grandeur tragique – qui se situe au-delà de ce l’être humain est censé être capable, au-delà de la résistance à l’adversité de mères et pères, quel que soit leur dévouement initial. Un dévouement d’ailleurs qui n’attend, qui ne recherche aucune contrepartie, aucune récompense (il ne s’agit pas de gagner son paradis ; nous ne sommes pas dans un contexte religieux).

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De même Tant la vie demande à aimer n’est pas un film sur la médecine. Il ne convoque pas la médecine. Celle-ci a très bien pu œuvrer en amont, mais le film se situe dans un temps où elle n’a plus place. Sans que cela soit une dénonciation ou une accusation d’inefficacité. Seulement la reconnaissance de l’humanité des polyhandicapés, comme de tout handicapé, ne passe pas par la médecine. Elle ne passe pas non plus dans une quelconque forme d’assistance. Elle passe par les images. Les images des corps et des visages dans lesquelles est affirmée l’humanité.

Un film donc qui contribue à nous aider à avoir un autre regard sur le handicap, un regard sans stigmatisation, sans fausse compassion aussi. Le regard d’un humain sur ses semblables.

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P COMME PORTRAIT …D’UN POLITIQUE

Le Président d’Yves Jeuland (2010).

 Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet (2017).

Pour faire le portrait d’un homme politique, il faut…

Bien choisir son modèle !

De préférence le choisir vivant, ce qui permettra de réaliser un entretien, de lui donner la parole, de le faire parler sur sa vie, sa carrière, ses amis et ses ennemis. Le fin du fin sera alors de confronter ses paroles d’aujourd’hui avec ses déclarations d’hier, de le faire réagir à celles-ci

Le choisir plutôt âgé, peut-être même très âgé, ce qui veut dire qu’il peut s’être retiré de la vie publique (mais il ne s’agit certainement pas de retraite, un homme politique ne prend pas sa retraite). Il pourra alors avoir un regard distancié sur l’actualité, qu’il sera facile dans ces conditions de lui faire commenter. Il y aura surtout beaucoup à dire sur sa vie, sa longue carrière, avec ses moments forts, ses hauts et ses bas, ses hésitations, ses renoncements, ses trahisons peut-être.

Choisir une personnalité dont la notoriété est incontestable (mais attention, notoriété ne veut pas dire popularité !) S’assurer donc qu’elle ne soit pas oubliée.

Choisir une personnalité de conviction, qui a des convictions, qu’il pourra affirmer, haut et fort, défendre bec et ongle, même si son itinéraire peut laisser penser que son engagement a pu connaître des fluctuations.

Enfin choisir une véritable «Bête » politique, qui consacre toute sa vie à la politique, toutes ses activités, tout son temps.

Donc choisir une personnalité qui sorte du commun. Mieux, qui se démarque nettement de la classe politique. Qui soit en quelque sorte le vilain petit canard, ou le mauvais élève, de cette classe, même si elle y est acceptée et y joue un rôle non négligeable. Une personnalité sulfureuse, pas toujours « politiquement correct ».

Bref, le film aurait alors toutes les chances de devenir un testament politique.

C’est ce qu’ont réussi en particulier deux films, réalisés à quelques années d’intervalle, Le Président d’Yves Jeuland (2010) et Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet (2017).

Pour l’audience de son film, Yves Jeuland a eu beaucoup de chance. Pouvait-il imaginer en commençant le tournage de la campagne de Georges Frêche pour les élections régionales de 2010 que cette campagne allait prendre une tournure nationale, mobilisant l’ensemble des médias du pays suite à  l’exclusion de Georges Frêche du parti socialiste due à un de ces dérapages langagiers comme il en avait le secret ?

Jeuland filme Georges Frêche (tout le monde l’appelle « Président », tout simplement) à la fois dans des situations relativement intimes (dans sa voiture, beaucoup, dans son bureau où il signe machinalement des piles de dossiers) et des situations publiques. Dans des visites d’usine, des réunions avec les militants et les têtes de liste départementales, des meetings bien sûr, dont le grand rassemblement au Zénith de Montpellier entre les deux tours, et surtout, surtout, lors de ses interventions dans les médias, radios et télévisions. Dans les deux cas, c’est le rôle des conseillers qui est mis en évidence, l’avalanche de conseils, de formules toute faites que proposent le directeur de la communication et le publicitaire de service. Omniprésents à chaque étape de la campagne, et donc du film, leur rôle est prépondérant et ils ne sont pas loin de s’attribuer entièrement la victoire finale. Pourtant ils sont les seuls à avoir quelques moments de doute, lorsque le Président ne suit pas à la lettre leurs recommandations. N’en fait-il pas trop, en particulier dans ses attaques très personnalisées contre la maire de Montpellier, son ancienne première adjointe qui conduit la liste officielle du parti socialiste depuis son exclusion et contre Martine Aubry, alors première secrétaire du parti. Mais les résultats sont là. Les électeurs l’ont suivi.

Le film sur Frêche dresse le portrait d’un homme politique présenté comme « hors normes ». Physiquement diminué, il se déplace difficilement et toujours avec une canne, ou s’appuyant sur l’épaule d’un de ses proches. Mais il reste « fort en gueule », tenant tête aux journalistes qui essaient de le pousser dans ses retranchements et possédant un fort pouvoir de séduction des foules. Un portait particulièrement ambigu, montrant d’un côté le manque total de morale dans l’action politique (le mot favori des conseillers est « il faut mentir ») mais présentant en même temps ce Président comme une sorte de héros de la politique, en tous cas comme une star médiatique sachant tenir tête aux politiciens parisiens. A la fois un homme presque sympathique et un politicien sans scrupule. Un tel cocktail n’est-il pas aujourd’hui la clé de la réussite politique ?

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Roland Dumas a bien des points communs avec Georges Frêche, du moins dans la manière de mener sa carrière politique, avec une ambition que rien n’arrête, surtout pas les règles ou même peut-être les lois. Avec lui politique et moralité n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Au bout du compte, pouvait-il échapper à la justice ? Président du Conseil Constitutionnel, il est contraint à la démission en 2001 (après en avoir longtemps repoussé l’idée), suite à sa mise en examen, puis à sa condamnation dans l’affaire Elf, avant d’être relaxé en appel. Une affaire qui ternira quelque peu son image auprès du grand public. Mais qu’il aurait tendance aujourd’hui à considérer comme négligeable.

Le film que lui consacre Patrick Benquet retrace la carrière politique de Roland Dumas dans ses moindres détails, une carrière de 70 ans, depuis l’engagement dans la résistance en Limousin à 18 ans. Aujourd’hui, à 94 ans, toujours vif d’esprit, le cinéaste le pousse à en commenter lui-même les phases les plus marquantes. Son métier d’avocat d’abord, où il forge sa renommée (et sa richesse), en défendant par exemple les « porteurs de valises » du réseau Jeanson dans la guerre d’Algérie. Il deviendra plus tard l’ami de bien des artistes, peintres, chanteurs, philosophes, au premier rang desquels Picasso. Puis c’est sa rencontre avec François Mitterrand, qu’il défendra dans le procès de l’attentat de « l’observatoire » (Contre Mitterrand, mais celui-ci est accusé de l’avoir lui-même commandité !) La suite est bien connue : ministre des affaires européennes, puis des affaires étrangères, il sera une des figures les plus en vue de la présidence socialiste. Et il peut se flatter d’avoir réussi quelques « coups » retentissants comme la rencontre de Mitterrand avec Arafat.

Contrairement au film de Jeuland, qui suivait son personnage dans l’action même d’une campagne électorale, celui de Benquet prend beaucoup plus l’aspect d’un regard rétrospectif, d’un quasi testament politique et personnel, d’un film d’histoire en somme, que la télévision ne pourrait manquer de diffuser, ou de rediffuser, le jour de la disparition de cet « aventurier » de la politique comme il aime à le qualifier.

Frèche, Dumas, deux stars médiatiques de la politique, personnages rêvés d’un film-portrait comme le public les aime. Car tout en les critiquant et en en rejetant le modèle, peut-on éviter une certaine admiration due à leur succès ?

Le film Roland Dumas, le mauvais garçon de la République de Patrick Benquet a été présenté en avant-première au Festival International du Film d’Hstoire de Pessac, novembre 2017.

P COMME PAYSANNERIE.

Sans adieu de Christophe Agou, 2017, 1 H 36

Peut-on montrer au cinéma la paysannerie, la « petite paysannerie » surtout, autrement que sous le jour de la pauvreté, de la misère même ? Une vie paysanne en voie de disparition, dans des régions particulièrement défavorisées, autour du Massif central, en moyenne montagne dans les films de Depardon qui constituent sa série Profil Paysan, des films qui servent encore de référence. Ici nous sommes en plaine, dans le Forez, mais ça ne change pas grand-chose. Nous avons toujours affaire à des conditions de vie difficile, et pas seulement matériellement. L’absence de tout confort saute aux yeux. Les cuisines sont dans un désordre et un encombrement tels qu’il n’est presque pas possible d’y circuler. Et l’on se demande comment la vaisselle peut être lavée. Les cours des fermes, sont boueuses et celui qui n’a pas de bottes a bien du mal à soulever ses pieds. De vieilles carcasses de voitures servent d’abri aux animaux. La seule distraction est la radio. Ou bien les courriers de l’administration ou les appels téléphoniques du service des eaux, mais ni les uns ni les autres ne sont de bonne augure. La solitude est pesante, surtout pour les personnes âgées. Le tout sur fond d’incertitude quant à l’avenir. Trouvera-t-on un successeur, ou un repreneur du bail ? Et que va devenir l’exploitation lorsque le petit troupeau est abattu pour cause de suspicion de maladie de la vache folle ?

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Sans adieu est un film choral. Il montre sans concession la dureté de vie d’un petit groupe de paysans qui ne se connaissent pas, mais qui sont  confrontés aux mêmes difficultés. Il y a d’abord Claudette, que l’on rencontre dès le début du film et que l’on retrouvera à plusieurs reprises, au point qu’on peut la considérer comme le « personnage principal » du film. Déjà âgée, elle se déplace difficilement avec sa canne. Elle a son franc-parler, surtout au téléphone avec les assistantes sociales. De sa voix forte, elle crie sans arrêt après son chien, un animal qu’au fond elle aime bien et qui lui manquera beaucoup lorsqu’ayant quitté sa ferme, elle ira vivre dans un appartement. Sa principale activité est de nourrir les animaux, poules et lapins. Comme les autres qui nourrissent les vaches, ou les moutons, de petits troupeaux qu’il faut traire à la main dans des étables d’une autre époque. Tous ces personnages sont filmés dans une grande proximité, mais sans les enjoliver aucunement. Le cinéaste s’efforce de les montrer comme ils sont, de façon purement réaliste, sans forcer le trait ou noircir la situation. S’ils ne sont pas particulièrement sympathiques, il est clair qu’il est difficile de ne pas s’apitoyer sur leur sort. Ils parlent peu, ou bien pour eux-mêmes, ou bien à s’adressant au cinéaste derrière sa caméra, mais sans faire particulièrement attention à lui, comme s’il n’était qu’un meuble. La dernière séquence pourtant laisse s’exprimer l’émotion dans ce court dialogue entre le cinéaste et Claudette. Ils se quittent en se doutant qu’ils ne se reverront pas.

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Et puis il y a les animaux, ceux qu’on élève et ceux qui sont plutôt de compagnie, les chiens et les chais. Tous sont filmés comme le sont les être humain, le plus souvent en gros plans ou du moins en plans rapprochés. La camera cadre au plus près le museau d’une vache. Elle se glisse sous la table pour saisir les petites taquineries du chien et des chats. Elle insiste sur les coups de bec de l’oie qui se défend des attaques du chien. Et elle est placée au ras du sol lorsqu’un autre chien reçoit un crouton de pain pendant le casse-croute du maître. Toutes ces images animalières ponctuent l’ensemble du film. Dans la ferme, grâce aux animaux, la solitude n’est jamais totale.

Sans adieu est un film qui s’adresse aux gens de la ville. Pour qu’ils n’oublient pas la vie de nos campagnes, vue autrement que par un touriste, sans exotisme aucun.

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P COMME POESIE

Les poètes sont encore vivants de Xavier Gayan, 2016, 70 minutes.

Un film de rencontres. Des rencontres avec des poètes. Des femmes et des hommes qui s’affirment poètes, qui se vivent en poètes. Qui sont poètes parce qu’ils écrivent de la poésie. Et qu’ils la publient aussi.

Autant les poètes sont variés, autant les poèmes qu’ils nous présentent le sont aussi. Le film ne pouvait sans doute, puisqu’il se présente comme un hommage aux poètes vivants, ne pas faire autrement que de ne pas s’enfermer dans un style ou une quelconque catégorie. Les poètes qu’il nous présente, des femmes et des hommes, de tout âge, ou presque (il n’y a pas d’enfant ni d’adolescent), de plusieurs nationalités (un luxembourgeois, un danois, un sénégalais, une syrienne) parlent tous français et écrivent en français, même si le français n’est pas leur langue maternelle. Ce qui intéresse le plus le cinéaste, c’est la personnalité de ces poètes. Certains évoquent leur profession (il y a un ancien gendarme) ou leur origine (rurale ou urbaine). Plus nombreux sont ceux qui parlent de leur entrée en poésie, à l’occasion d’un deuil ou d’un traumatisme. Ou bien ils ont toujours eu l’envie d’écrire.

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Si chacun lit ou récite un de ses textes (celui qu’il préfère sans doute), le cinéaste les interroge sur ce qu’ils pensent être la poésie. Tâche difficile, presque impossible, de proposer une définition acceptable par tous. Les poètes interrogés donnent l’impression de ne pas vouloir s’y risquer. Ils parlent plutôt de ce qu’est la poésie dans leur vie, dans leur expérience d’écrivain. Tour à tour la poésie apparait ainsi comme un « diamant », comme « un acte de révolte » ou dans sa « fonction politique ». De belles formules : « le poète est un porteur de lanternes » ou bien c’est un homme « des clairières ».

Tout cela n’est pourtant pas vraiment original. Mais là n’est pas le but du film qui ne s’adresse surtout pas aux spécialistes, critiques littéraires ou universitaires. Il veut bien plutôt mettre la poésie à la portée de tous. Un effort méritant de vulgarisation donc. Mais il y a quand même une certaine ambiguïté dans le projet. Car si la poésie est bien en dehors des perspectives commerciales actuelles de la littérature, elle ne peut que rester quelque peu ésotérique, pour préserver son originalité.

Le film nous propose-t-il quant à lui une poésie des images ? Les poètes sont filmés de façon assez classique, qui devant sa bibliothèque, qui devant un mur peint, ou même dans une rue piétonne (avec un porte-voix c’est plus surprenant). Par contre les images de coupe ont beaucoup plus de sens, et d’attrait visuel. En particulier par l’effet de contraste entre les vue de la « nature (le soleil qui se reflète sur la surface de l’eau) et celles de la ville, grands ensemble de banlieue ou même une autoroute filmée en plongée.

Le film s’ouvre sur une véritable « performance » de Charles Pennequin avec son « tout pétarade » décliné sur tous les tons qui devient une véritable explosion de sonorité. Et la façon dont Souleymane Diamanka nous propose quant à lui son texte, n’est pas loin du slam ou même du Rapp. Une façon de nous montrer que si la poésie se lit dans la solitude, elle peut aussi s’écouter avec délice.

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P COMME PRISON (Mutineries)

Sur les toits de Nicolas Drolc, 2014, 1h35.

Début des années 70, les prisons françaises sont en feu. Les mutineries se succèdent, Nîmes, Toul, Nancy. D’autres encore, 35 au moins, mais toutes ne sont pas prises en compte dans les médias. Une crise grave, profonde, remettant en cause les fondements de notre système pénitencier. Un mouvement qui fera la une de l’actualité et qui sera soutenu et popularisé par GIP (Groupe d’Information sur les Prisons), fondé et animé en particulier par Michel Foucault.

Les prisonniers se soulèvent essentiellement contre les conditions particulièrement inhumaines de détention. La nourriture est de très mauvaise qualité et souvent en quantité insuffisante. Le pain dit un ancien détenu est toujours rassis. Et il explique qu’il arrive bien frais à la prison mais qu’il est gardé pour n’être distribué aux prisonniers que le lendemain pour plusieurs jours après. Les cellules sont exiguës, salles, avec un mobilier réduit, sans parler du mitard où même le matelas pour dormir peut être supprimé. Et surtout la violence est continue, brimades de toutes sortes, humiliations, coups, passages à tabac. Un des directeurs est accusé d’être un véritable tortionnaire. Une situation que le pouvoir politique ignore ou feint d’ignorer. Une situation de plus en plus insupportable pour les prisonniers et pour ces intellectuels réunis autour de Michel Foucault qui se sont donné pour objectif premier d’alerter la population.

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Le film de Nicolas Drolc est d’abord un film historique. Il retrace de façon très précise ce mouvement de contestation, explicitant clairement ses causes et suivant pas à pas son évolution, la succession des mutineries et la répression qui tenta d’y mettre fin. Pour cela le cinéaste a réuni un grand nombre d’extraits de journaux télévisés, ou d’émissions d’actualité en plateau, des unes et des articles de la presse écrite. Mais surtout, il a réussi à retrouver des acteurs de ces événements. Trois détenus de la prison de Nancy qui ont été parmi les premiers à se révolter et à monter sur les toits. Et un gardien, qui en grande partie soutient la cause des prisonniers. Après avoir évoqué quelques éléments de leur biographie (leur origine sociale et les raisons qui les ont amenés à être condamnés), ils racontent avec force détails les conditions de vie en prison et le déroulement de la mutinerie à Nancy jusqu’au procès des 6 « meneurs ». 40 ans après les événements, leur mémoire est toujours vive !

Mais c’est aussi un film militant, qui se place explicitement du côté des prisonniers. Une large place est faite au GIP, avec une intervention radiophonique d’époque de Foucault et une interview de celui qui fut son compagnon et qui militait à ses côtés. Il montre aussi comment le pouvoir politique, qui dans un premier temps n’agit que de façon répressive, est contraint peu à peu à engager des réformes pour rendre un peu moins inhumaines les conditions de détentions dans les prisons françaises. Le film s’ouvre d’ailleurs sur des images de la démolition de la vieille prison de Nancy. Il se termine sur les propos de Serge Livrozet, que l’on retrouve dans le film que Nicolas Drolc réalise ensuite, La Mort se mérite, comme un prolongement de celui-ci.

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P COMME PERMANENCE

La Permanence d’Alice Diop, France, 2016, 1H37.

Toute la misère du monde dans une salle d’hôpital. Cette salle – un espace réduit, un bureau et deux chaises de part et d’autre, plus une autre chaise, mais qui ne rentre pas toujours dans le cadre, occupée par un deuxième membre de l’équipe médicale, psychiatre et assistante sociale – c’est celle du PASS de l’hôpital Avicenne en Seine-Saint-Denis. Un PASS, c’est la Permanence d’Accès aux Soins de Santé, une consultation sans rendez-vous pour les migrants primo-arrivants. Il n’existe qu’un seul PASS en Seine-Saint-Denis. D’où l’affluence, l’encombrement de la salle d’attente qu’on entrevoit lorsque la porte de la salle s’ouvre. D’où aussi l’endurance, la résistance, qu’il faut au docteur Geeraert, le maître du lieu, dont nous suivons le travail tout au long du film.

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Ce travail consiste d’abord à prescrire des médicaments, contre la douleur, les douleurs ; pour dormir aussi, ou pour soulager l’angoisse. Il consiste aussi à établir des certificats, toutes sortes de certificat, pour appuyer une demande d’asile, ou de logement, ou d’accès à la sécurité sociale. Mais il consiste surtout à écouter, à réconforter, à encourager. Même si l’on sent souvent l’impuissance à apporter des solutions durables. Que peut la médecine lorsque le monde crée  cette misère et ne fait pas grand-chose pour y mettre fin ?

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Les consultants, migrants ou demandeurs d’asile, viennent de tous les coins du monde, surtout des pays en guerre. Ils ont souvent été battus et torturés et portent sur leur corps – et dans leur mémoire – les traces des sévices subis. Certains sont des habitués. De toute façon il leur faut revenir lorsqu’ils n’ont plus de médicament. Et l’on sent alors le lien chaleureux que le médecin a établi avec eux. D’ailleurs, note d’humour qui détend un peu une ambiance – on le comprend aisément – qui ne porte pas souvent au rire, l’un d’eux lui offre en cadeau une de ces Tour Eiffel vendues habituellement aux touristes. Un médecin qui ne se départit jamais de son calme, non qu’il soit résigné, ou indifférent à la souffrance. Mais son attitude professionnelle est en même temps une marque de respect profond de l’autre.

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Alice Diop filme ces consultations sans aucun effet superflu. Un seul cadrage, imposé en partie par l’exiguïté du lieu, mais qui est aussi un choix esthétique. Soit une chaise vide derrière un bureau. Soit le médecin assis derrière ce bureau. Avec le plus souvent, mais pas toujours, une partie de corps en amorce à gauche de l’écran. Mais le consultant peut entrer aussi dans le cadre. Il peut alors être filmé de face, mais aussi de dos, sans doute pour préserver son anonymat. Dans tous les cas, c’est de relation interpersonnelle qu’il s’agit, un face à face qui n’a rien d’un affrontement. Qui est plutôt une rencontre. Même si bien sûr, chacun reste à sa place. La souffrance peut se comprendre, être momentanément soulagée, médicalement ;  mais lorsqu’elle en vient à remettre en cause l’intégrité de la personne, elle reste strictement personnelle.

Le film se termine par une séquence exceptionnelle, à la limite du supportable. La consultante est une femme, venue d’Afrique du sud. Elle a cinq enfants. Quatre sont restés là-bas. Le dernier, encore bébé est sur les genoux de l’assistante du docteur. Au cours de l’auscultation, elle lui montre les traces, toujours visibles, des sévices qu’elle a subis lorsqu’elle avait douze ans. Revenus l’un en face de l’autre  le docteur lui demande ce qu’il peut faire pour elle. Et là, en guise de réponse, elle éclate en sanglot, un cri sourd, presque un hurlement, qui s’arrête et repart, comme s’il devait ne jamais finir. Une souffrance interminable.

Toute la misère du monde dans une salle d’hôpital. Toute l’humanité d’un médecin, et d’un film aussi.

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Lire aussi D COMME DIOP Alice

P COMME PLEIN PAYS

Le plain pays, d’Antoine Boutet. 2009, 58 minutes.

Un homme seul, qui vit dans la forêt, dans une sorte de cabane où règne un désordre quasi absolu.

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Le film nous fait partager sa solitude.

Il suit d’abord quelques-unes de ses activités ordinaires. Il coupe du bois à la tronçonneuse. Il boit le café.

Solitaire, mais pas muet. L’homme parle beaucoup. In s’adresse au cinéaste derrière sa caméra. Mais il parle surtout pour lui-même. Il marmonne. Ces paroles sont souvent inaudibles. Ou incompréhensible. Des commentaires sur ce qu’il fait. Ou les idées qu’il a dans la tête. Ses théories à lui. Plutôt des délires. Des imprécations. Contre la procréation, qu’il faut empêcher à tout prix. Pour pouvoir annoncer la disparition de l’espèce humaine. Et glorifier Brigitte Bardot, dont il a une image jeune et qu’il transforme en vierge éternelle.

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Il parle, et il chante. Il passe des cassettes sur son vieux lecteur. Il connaît les paroles par cœur. Il peut les anticiper. « La misère au soleil ». Et le plat pays, de Jacques Brel, qu’il transforme en « plein pays » (d’où le titre du film). Sa marque à lui, sa création.

Il possède un tracteur, qu’il utilise dans son travail. Il s’agit de déplacer et d’accumuler d’énormes blocs de rocher. Un travail long, pénible, dangereux, mais qu’il accomplit avec une persévérance exemplaire.

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Mais la séquence essentielle du film, la plus longue, se passe sous terre. Dans des galeries étroites qui mènent à une salle souterraine. Un trajet lui aussi long et pénible. Par moment on a l’impression qu’il ne peut plus avancer, qu’il va rester coincer dans le boyau dans lequel il rampe. La caméra le précède ou le suit. Toujours très proche de lui. Dans la salle, il montre les gravures qu’il a réalisées dans la roche. Il en explique le sens. Pas très compréhensible.

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En voyant le film aujourd’hui, on pense à L’Homme sans nom de Wang Bing. La parole et le chant en plus. Mais on retrouve la même solitude, la même absence de relation sociale. Même si pour le héros de Boutet, le monde n’est pas vide. Le film n’en reste pas aux activités visant à assurer la survie. Nous pénétrons, ou du moins le réalisateur tente de nous faire pénétrer, dans son monde intérieur. Même s’il est particulièrement difficile de ressentir une véritable empathie avec lui. Ce n’est pas qu’il soit filmé comme « une bête de zoo », loin de là. Mais la différence est trop importante. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt du film. Bien au contraire.

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Le film a été primé dans de nombreux festival, du Fid Marseille à Visions de réel à Nyon. Aujourd’hui il provoque encore un choc pour le spectateur.