S COMME SWAGGER

Swagger d’Olivier Babinet.

Un film sur les jeunes de banlieue. Un de plus. Oui, mais certainement le plus original.

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Pas vraiment cependant dans le choix des thèmes proposés à cette dizaine d’ados pour ces entretiens éclatés, à savoir, pour les principaux :

  • La question de l’immigration : l’identité nationale, l’appartenance culturelle, la différence entre la vie en France et au bled.
  • Les rêves et projets d’avenir : faire de l’architecture ou se lancer dans la mode en tant que styliste.
  • L’amour : les relations entre les sexes sont toujours difficiles, et de toute façon ne sont pas vraiment une préoccupation majeure.
  • La politique : l’indifférence domine, difficile de se sentir concerné.
  • La religion (catholicisme ou islam) : la grande affaire, un réconfort dans les moments difficiles, un soutien toujours.

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Mais ces entretiens sont toujours filmés dans des lieux surprenants, dans des cages d’escaliers, dans des couloirs vides, dans des salles du collège, en contre-plongée parfois, en gros plans le plus souvent.

Dès le pré-générique, le ton est donné. Avec l’usage des drones, on se croirait presque dans un film de science-fiction.

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De la vie du collège on ne voit que la bousculade à l’entrée (pas de capuche sur la tête ou d’écouteurs dans les oreilles), pas beaucoup de prof, pas de vrais cours en tout cas. Les lapins blancs sont chez eux sur les pelouses et les parties de foot ou les courses en roller semblent occuper tout le temps scolaire.

D’un bout à l’autre du film on rit beaucoup, ce qui n’empêche pas le sérieux des réflexions, et même des larmes sincères à l’évocation d’un souvenir douloureux.

Et puis, certaines séquences sont de véritables moments d’anthologie, par exemple :

  • L’arrivée au collège de Régis (le futur styliste) en veste de fourrure et nœud papillon, entouré de ses fans, devant une bonne partie des collégiens hilares.
  • La chorégraphie des soudeurs dans l’atelier technique (un hommage au Charlot des Temps Moderne).
  • La comédie musicale (un autre hommage explicite), costume, cravate et parapluie rouge.
  • Et bien d’autres

Conclusion : Après Swagger, on ne peut plus voir la banlieue avec les mêmes yeux.

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S COMME SILENCE

Silêncio un film de Christophe Bisson.

Un film surprenant. Qui ne peut que vous surprendre. Qu’il faut voir pour être surpris. Qu’il faut voir avec l’envie d’être surpris.

Un film qu’il faudrait donc voir sans rien savoir sur lui. Sans avoir donc lu son synopsis. Et surtout sans avoir lu de critique à son sujet.

Est-ce possible ?

Pourquoi donc écrire sur ce film ? Faire connaître son existence, d’abord. Et si possible donner envie de le voir ? En festival sans doute pour l’instant. Mais si les sélectionneurs sont trop surpris, ne risquent-ils pas de ne pas prêter suffisamment d’attention à l’originalité d’un tel film ?

Donc un film de création, et ce n’est pas une figure de style de le dire. Un film qui crée d’un bout à l’autre de ses 57 minutes une atmosphère particulière. Dans un lieu que l’on pourra explorer du regard. Dans lequel on pourra aussi se sentir perdu. Ou il sera difficile de se retrouver. Mais un lieu que l’on peut quand même s’approprier. Grâce aux rencontres que l’on peut y faire.

Un film pour lequel il faut laisser parler les images. Donc les donner à voir. Dans leur immobilité. Le cinéma leur redonnera leur vie.

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Le titre du film, qu’on ne peut quand même pas ignorer, nous invite à les contempler sans rien dire.

Mais comme ce n’est pas un film où il n’y a aucun mouvement, ce n’est pas un film muet. Même si c’est un film qui sait aussi faire silence lorsqu’il le faut.

Des femmes, des hommes, parlent. Ils parlent d’eux. Ils parlent de nous. Ils parlent de ce qu’ils sont. De ce qu’ils ont été. Qu’ils ne seront peut-être plus après le film. Ou encore et toujours. Ils chantent aussi.

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Il faut écouter leur parole.

« Il faut continuer,

Je ne peux pas continuer,

Je veux continuer. »

Des récits de vie. Simples. Emouvants. Jamais dérisoires.

La vie dans tout ce qu’elle a d’énigmatique. D’inquiétante.

Des récits qui nous interrogent. Des récits faits pour nous interroger. Nous inquiéter. Qui ne nous laissent donc pas tranquilles. Qui ne nous laisserons jamais tranquilles.

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S COMME SOLITUDE

Existence isolée (Du zi cun zai ; lone existence) de Sha Qing, Chine, 2017, 77 minutes.

Une ville quelque part en Chine. Peu importe où. Des messages en première personne qui s’inscrivent sur l’écran. Il y est question de la vie, du sens de la vie, pratiquement vide en dehors des quelques occupations quotidiennes qui tiennent de la routine. Une Chambre plusieurs fois montrée, vide ou avec la présence furtive de la silhouette d’un homme. Des images de la ville, des rues, des gens, les immeubles d’en face avec des fenêtres éclairées la nuit. Des images sans doute réalisées par l’homme, que nous pouvons alors considérer comme cinéaste. Des images qui, après coup, peuvent s’organiser en une série d’oppositions.

  • Moi / les autres.

C’est l’opposition fondatrice, celle autour de laquelle le film est construit. Mais le moi occupe une place bien restreinte dans les images. Les autres, ce sont les habitants des immeubles que l’on aperçoit chez eux à travers les fenêtres. Ce sont ces personnes âgées que nous croisons à plusieurs reprises, l’homme qui porte des seaux d’eau, celui qui lit, assis seul à une table sur une petite place très passante.  Mais c’est aussi la foule. Dans les rues. Des anonymes donc.

  • Ruelles presque vides / rues encombrées

Les ruelles sont souvent escarpées, glissantes quand elles sont enneigées, bordées de hauts murs de pierre. Il n’y a tout au plus que  quelques passants. Par contre dans les rues, nous retrouvons les images plus classiques de la Chine, l’encombrement des véhicules en tout genre, deux roues ou camions, et les passants souvent pressés, emmitouflés dans leur manteau pour se protéger du froid, sous la neige.

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  • Neige / pluie

Toute la première partie du film est filmée l’hiver, avec beaucoup de neige. Puis nous nous retrouvons ensuite au printemps, ou en été, avec de la pluie, mais aussi du soleil

  • Nuit / jour

Le film propose une alternance de séquences de nuit et de jour. Mais entre nuit et jour, qu’est-ce qui change ? En dehors de la lumière…

  • Couleurs / noir et blanc

Deux séquences en noir et blanc encadrent le film, qui lui est en couleur. Incipit, avant l’inscription du titre sur l’écran donc, et une sorte de postface, comme une clôture. Le film n’est-il au fond qu’une parenthèse ? Ou bien il est mis entre parenthèses.

  • Silence / vacarme

Beaucoup de plans sont silencieux, dans les ruelles, les plans de nuit des façades des immeubles, la chambre. Il n’y a pratiquement pas de dialogues (sauf quelques bribes de conversations téléphoniques…), ou bien ils sont indistincts, renvoyés à n’être qu’un bruit de fond, qui se perd souvent dans le vacarme des rues, dominé par les clacksons des véhicules.

  • Isolement / foule

« Existence isolée » dit le titre français. Certaines rues sont surpeuplées où personne ne rencontre personne. Il y a bien deux ou trois plans de couples, des amoureux, dans une barque sur le lac ou sous un parapluie. Mais dans la foule on reste seul.

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  • Quotidien / fête

Le film se termine sur une fête, filmée la nuit, avec feu d’artifice. Une animation supplémentaire. Mais pour la plupart du temps, on en reste au quotidien, la routine, répétitive, comme il se doit.

  • Dedans /dehors

Le seul intérieur du film c’est cette chambre, pratiquement pas éclairée, la seule lumière venant d’une lampe allumée uniquement quelques secondes, comme si c’était une erreur. Il y a bien une fenêtre qui elle est lumineuse, mais l’extérieur est masquée par un rideau. Reste la télévision, qui n’est pas toujours allumée. Et la nuit, les plans sur les immeubles, vus en légère plongée. Le voyeurisme est-il la seule manière de rompre la solitude ?

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Cinéma du réel 2017, compétition internationale, premiers films.

 

S COMME SUGAR MAN

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Suède, 2012, 86 mn

Sugar Man est un film musical consacré à un chanteur auteur compositeur interprète qui a enregistré deux albums au début des années 1970 aux États-Unis, Sixto Rodriguez. Ses albums n’ont eu aucun succès et Rodriguez a toujours été un parfait inconnu en Amérique. Le film se propose donc de le faire découvrir, nous faisant écouter ses chansons, non seulement dans la BO, composée entièrement à partir d’elles, mais aussi en en faisant de véritables objets filmiques, ce qui est plus original. Dans tout le début du film, l’image se fige par instant et se transforme en dessin numérique pour devenir une sorte de clip intégré dans le film.

Rodriguez aurait pu rester définitivement ignoré de tous, sauf que ses chansons ont connu un sort tout à fait exceptionnel en Afrique du Sud. Connues de tous les jeunes Afrikaners, elles sont devenues la référence populaire de la lutte contre l’apartheid. Les albums de Rodriguez se sont vendus par centaines de milliers. Mais comme le pays est alors isolé sur le plan international, ce succès phénoménal en Afrique du Sud n’aura aucun écho à l’extérieur du pays et restera totalement ignoré. C’est cette situation bien particulière, au croisement du showbizz et de la politique internationale que le film essaie de nous faire comprendre.

La première partie du film nous conduit à Detroit, ville mythique de l’industrie automobile et du rock and roll. Le réalisateur retrouve les producteurs des disques de Rodriguez. Tous sont unanimes. Rodriguez était de l’étoffe des grands. L’égal de Bob Dylan. Pour certains il le dépassait même largement. Sa voix, sa musique, ses textes, il avait tous les atouts pour réussir. Qu’il n’ait eu aucune audience est incompréhensible. Ou bien pour l’expliquer, il faut faire tout un faisceau d’hypothèses à partir de l’ensemble des mécanismes de l’industrie musicale et de sa portée culturelle. Autant dire que la non carrière de Rodriguez restera à jamais de l’ordre du mystère.

Le film va ensuite poursuivre son enquête en Afrique du Sud où elle va se dédoubler. Dans un premier temps, il donne la parole aux représentants les plus éminents de la « folie Rodriguez », musiciens, disquaires, journalistes musicaux qui tous vont faire l’éloge du chanteur. Toute révolution a sa musique. La fin de l’apartheid sera accompagnée de celle de Rodriguez. Le film montre bien comment les Blancs, jeunes et moins jeunes, vont faire de ses chansons un hymne à la liberté. Dans une société bloquée, où tout est contrôlé, où toute revendication est réprimée, la musique de Rodriguez va devenir le porte-drapeau des aspirations de tout un peuple.

Cette dimension politique parfaitement claire de l’enquête recouvre en fait une question récurrente, insistante, presque angoissante tant elle semble vouée à rester sans réponse. Qui était en fait Rodriguez ? Personne ne l’a connu. Pas un de ses fervents admirateurs et fin connaisseur de sa musique, au point de connaître par cœur tous ses textes, n’est capable de donner le moindre indice sur sa vie, sa personnalité, son physique même, en dehors des photos figurant sur les couvertures des albums. Alors, bien sûr, la situation est propice à la naissance de légendes. Et elles ne manquent pas. Rodriguez se serait immolé par le feu sur scène. Ou bien, au cours d’un concert totalement raté, il se serait tiré une balle dans la tête. Bref, personne en Afrique du sud, ne peut avancer le moindre fait réel le concernant. Et c’est là que l’enquête menée jusqu’alors par le réalisateur du film va laisser la place à celle que mènent deux spécialistes de Rodriguez, journalistes de leur état, se transformant en détectives pour essayer de percer le mystère Rodriguez. Qui était-il vraiment et comment se fait-il qu’il ait totalement disparu, alors même qu’en Afrique du Sud ses chansons restent connues de tous ? Ici, il faut faire une parenthèse. Sugar Man est le type de films, relativement rares dans le cadre du cinéma documentaire, où il peut être important pour le spectateur, de ne pas connaître à l’avance la fin de l’histoire. C’est du moins ainsi que la critique aborde le film à sa sortie fin 2012 en France. Les articles qui lui furent consacrés soit s’arrêtaient au début de cette deuxième enquête, soit demandaient au lecteur de sauter le paragraphe consacré au dénouement de l’histoire. Aujourd’hui l’enjeu n’est plus le même et nous devons prendre en compte la totalité du film pour en comprendre l’importance et l’originalité.

Car Sugar Man est un film particulièrement original et important dans le cinéma documentaire actuel. Cette importance tient en premier lieu à l’éclairage apporté sur la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et le rôle que la musique a pu y jouer. En second lieu, le film constitue une analyse du fonctionnement du showbizz et du star système dans les seventies. Car si Rodriguez n’est pas devenu une star internationale, c’est aussi parce que son mode de vie, sa personnalité, ses aspirations n’allaient pas dans ce sens. Le film pose ainsi La question fondamentale. Pour faire carrière ne faut-il pas renoncer à être soi-même ? C’est ce que Rodriguez ne fera pas. Le film est sur ce point une magnifique leçon d’humilité. Et d’humanité. Rodriguez a toujours su rester ce qu’il a toujours été, un homme simple, simplement passionné de musique.

Et puis le film est un remarquable travail sur l’image, jouant sur le contraste entre des prises de vue extrêmement travaillées, souvent en plongée, sur les buildings de Detroit la nuit et les paysages non urbains d’Afrique du Sud d’une part, et l’utilisation, surtout dans la deuxième partie du film d’images d’époque, archives télévisées ou films d’amateurs, sur l’Afrique du Sud des années 1970. La reprise pure et simple du filmage d’époque du concert donné par Rodriguez en 1978 est en ce sens tout à fait caractéristique. Plus besoin d’effets visuels, ces images ont beau être « sales », elles sont chargées d’émotion. C’est bien pour cela qu’elles prennent une place importante dans le film.

 

S COMME SORTIE EN SALLES (Cinquième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien voir en salles de cinéma en 2017. Suite

LA PASSEUSE DES AUBRAIS de Michael Prazan, France, 81 minutes

Ce film est une réflexion sur la vie du père du cinéaste. Il décrit donc la relation affective qu’il entretenait avec lui. Mais surtout il entreprend une enquête sur la dimension historique de sa vie. Ce père est en effet un « enfant caché ». Pendant la guerre il a échappé à l’extermination des juifs par les nazis grâce à des français qui l’ont recueilli et caché. A six ans, il a franchi la ligne de démarcation grâce à une « passeuse» qui mettait sa propre vie en péril pour pouvoir le mettre en sécurité, lui et sa sœur. Un passé qui ne laisse pas le fils indifférent.

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TADMOR de Monika Borgmann et Lokman Slim, 103 minutes

Tadmor n’est pas un film sur la mémoire. La mémoire d’anciens prisonniers de cette prison syrienne réputée pour être un véritable enfer. Ceux qui ont y ont été emprisonnés, et qui vont affronter la caméra,  ne peuvent rien oublier de ce qu’ils y ont vécu, quelle que soit la durée de leur enfermement.  Ils ne veulent pas non plus simplement témoigner de ce qu’il a d’inacceptable. Mais ils ont besoin – pour eux-mêmes, pour leur survie toujours à conquérir, ou à reconquérir – de mettre en parole leur vécu – ce vécu en soit invivable, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de vivre, qu’on ne peut pas imaginer vivre. Le recours à la parole peut bien sûr être compris comme un exorcisme. Il a peut-être plus profondément le sens de l’affirmation de l’humanité et donc de la liberté comme caractéristique fondamentale de l’humanité, de la qualité d’homme. Une parole qui ne se veut pas libératoire – ou libératrice. Parce que ces hommes privés de liberté sont malgré tout restés libres, parce qu’ils sont restés des hommes, malgré la volonté de leurs bourreaux de ne plus les considérer comme des hommes. Revenus de Tadmor, ils peuvent dire la liberté, la mettre en mots, des mots qui la rendent plus précieuse que jamais, pour tous les hommes, sous tous les régimes, en dehors même de toute référence historique. C’est pourquoi d’ailleurs Tadmor n’est pas un film d’histoire. C’est un film de philosophie.

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LA MAISON DES MERES de Philippe Constantini, Portugal, 88 minutes.

Elles sont jeunes, très jeunes, entre 14 et 16 ans. Elles attendent un enfant. Leur situation est toujours problématique, souvent rejetées par leur famille, toujours regardées avec reproche par la société. La maison qui les accueille dans Lisbonne a été fondée  en 1930. Elle a toujours les mêmes objectifs, faire que ces filles qui vont devenir mère ne soient plus isolées, rejetées, laissées à elles-mêmes. Ici elles vont apprendre à devenir mère. On va leur enseigner tous les gestes, tous les soins, qu’un bébé demande, de la tétée à la toilette. Et surtout, on va les mettre en situation d’aimer cet enfant qu’elles n’ont pas toujours voulu. Toutes celles qui travaillent là ; la directrice et son équipe, la psychologue et l’assistante sociale, les infirmières et les éducatrices, et toutes les autres pensionnaires qui ont déjà accouché, toutes sont là pour aider, entourer, conseiller, réconforter. A la Maison des mères, ces jeunes filles qui pourraient sombrer dans le désespoir ne sont jamais seules.

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SUR LE QUAI de Stefan Mihalachi, France, 65 minutes

Il y a au fond du parc de la clinique de La Borde, une petite habitation, une « cabane » où vit, presque en ermite, Marie Depussé, une des soignantes, psychanalyste et écrivaine. La Borde, on sent bien que c’est toute sa vie, beaucoup plus qu’un lieu de travail. D’ailleurs le film que lui consacre Stephan Mihalachi n’a pas pour but de retracer sa carrière professionnelle, ni même son œuvre littéraire. C’est plus une rencontre personnelle avec une personne singulière, et cette solitude qui fait partie d’elle, malgré les liens très forts qu’elle a pu tisser au fil des analyses, avec ceux qui ont été ses patients.

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S COMME SORTIE EN SALLES (Quatrième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien  voir en salles de cinéma en 2017. Suite

LA NOUVELLE MEDELLIN de Catalina Villar, 85 minutes.

Medellin, la deuxième ville de Colombie, est une ville impressionnante, et pas seulement pour sa réputation de « ville la plus dangereuse du monde ». C’est une ville tout en hauteur, ce qui rappelle la Valparaiso filmée par Joris Ivens, les escaliers en moins. Car ici, dans le film en tout cas, on grimpe sur les sommets de la ville en télécabine, le métrocable comme ils l’appellent.

Medellin a-t-elle changé ? Est-il possible maintenant d’y vivre en paix ? Sans que chacun des habitants y soit sous la menace d’un meurtre, d’un règlement de compte, d’une vengeance, dont les intéressés mêmes ne connaissent pas toujours l’origine ? La « nouvelle » Medellin, ce serait alors une ville comme les autres. Pas forcément une ville où il fait bon vivre. Il ne faut pas trop en demander. Mais une ville où il est possible de vivre, tout simplement. Ce serait déjà beaucoup.

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DES JOURS ET DES NUITS SUR L’AIRE de Isabelle Ingold, 55 minutes.

Une aire d’autoroute, entre Paris et Bruxelles, tout un monde. Avec ses gens de passage et ceux qui reviennent souvent, les habituées et les anonymes, ceux qui restent un peu plus longtemps et ceux qui ont hâte de repartir. Il y a même celui qui vient là exprès, de la petite ville voisine, alors qu’il ne fait pas de voyage, mais c’est visiblement la seule façon qu’il a trouvé pour tromper sa solitude. Il y a des familles, des touristes asiatiques qui vont passer la nuit à l’hôtel et des chauffeurs routiers, beaucoup de chauffeurs routiers qui regroupent leurs immenses véhicules dans ce domaine qui leur est réservé.

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LA DEUXIEME NUIT d’Eric Pauwels, Belgique, 74 minutes.

Après Lettre d’un cinéaste à sa fille et Les Films rêvés, La Deuxième nuit clôt le triptyque autobiographique d’Eric Pauwels. Le récit d’une vie qui est pourtant loin d’être achevée, un récit tourné vers le passé, fait d’évocation de souvenirs, et qui pourtant est présenté au présent. C’est le film du rapport à la mère, Commencé lorsqu’elle était vieillissante, se rapprochant doucement, chaque jour un peu plus, de la mort, Mais achevé après sa disparition, lorsqu’il n’est plus possible de lui parler, de la regarder respirer. C’est donc le film de la séparation. Une séparation inévitable, comme celle qui a déjà eu lieu à la naissance, lorsque le bébé expulsé du ventre de sa mère, se retrouve seul dans un monde inconnu. C’est cette solitude que le cinéaste revit après le décès de sa mère, un décès qui ne peut être vécu que dans un sentiment d’abandon. Pourquoi m’as-tu abandonné ? Comment puis-je vivre sans toi ? Sans ta présence, ta chaleur, ton souffle…

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LONG STORY SHORT de Natalie Bookchin, États-Unis, 45 minutes.

Une vie de déchéance, où il faut constamment lutter pour ne pas sombrer totalement, ceux que le film a rencontrés en parlent sans colère, sans haine, sans révolte. Ils n’accusent personne, pas même le destin. On a l’impression que parler à la caméra leur fait quand même du bien, les aide à exister, à être encore quelqu’un. Ici ils peuvent encore sourire. Le film élabore ainsi un discours unique mais à plusieurs voix, l’ensemble des personnes dont les photos apparaissent à l’écran. Un seul corps souffrant, aux visages multiples mais intégrés, fondus, dans une seule totalité. La pauvreté ainsi n’est plus un concept abstrait, une idée générale. Et la cinéaste n’a pas besoin de la définir. Il suffit que ceux qui la connaissent si bien l’expriment telle qu’ils la vivent.

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LA MECANIQUE DES CORPS de Matthieu Chatellier, 78 minutes.

Des personnes amputées, d’un bras, d’une jambe, d’une main, des personnes de tout âge et des deux sexes, jeunes, moins jeunes, de personnes âgées aussi. Toutes vont faire l’expérience d’un nouveau départ dans la vie, dans les activités de la vie, grâce à une prothèse.

Le film nous montre la fabrication de ces membres mécaniques articulés faits sur mesure. Un travail de précision, particulièrement minutieux puisqu’il faut ajuster chaque partie au millimètre. Et la démonstration du fonctionnement d’une main « artificielle » où tous les doigts peuvent bouger séparément à volonté est impressionnante. Le problème est de savoir s’en servir…

Il nous montre aussi, et surtout, le travail de rééducation nécessaire, en particulier l’apprentissage spécifique de la marche avec une jambe mécanique

Un film sur la précision et les progrès de la médecine et de la technologie, Mais surtout un film sur la patience et la volonté nécessaire pour réussir. Comme dans tout apprentissage pourrait-on dire. Une belle leçon d’éducation.

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S COMME SORTIE EN SALLES (Troisième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien pouvoir voir en salles de cinéma en 2017. Suite

ROMEO ET CHRISTINA de Nicolas Hans-Martin, France, 97 minutes.

Deux jeunes tziganes ballottés entre Marseille et la Roumanie. A Marseille, dès la première séquence du film, ils font les poubelles, y trouvant parfois leur bonheur, comme cette paire de chaussures à sa taille à elle. Ils dorment avec tout un campement sous un pont, près de la gare. Ils en seront chassés par la police municipale. On les retrouvera dans un parc où ils ont monté des tentes. Ils en seront aussi expulsés. Et ainsi de suite, pourrait-on dire. Une fuite sans fin. D’ailleurs ils font sans cesse des allers-retours en Roumanie, dans un village où ils retrouvent leur famille. Sans transition nous passons du soleil et des orages de Provence à la neige de la campagne roumaine. Sans transition ? Nous ne voyons jamais les voyages, ni dans un sens, ni dans l’autre. Nous ne sommes pas dans un film d’errance, même si nous voyons bien que nos deux jeunes héros n’ont plus vraiment de racines. Ici ou ailleurs, sans travail, sans ressources, la vie n’est-elle pas toujours la même ?

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LOVES ME, LOVES ME NOT de Fabienne Abramovich, Suisse, 77 minutes.

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont parisiens, ils aiment faire la fête dans les belles nuits d’été le long des canaux de la capitale et surtout ils aiment l’amour. Ils aiment en parler dans cette atmosphère feutrée si propice aux confidences. Le film nous montre qu’ils en parlent avec un grand talent, un grand sens de la nuance et une sincérité quelque peu stupéfiante. Comme si les adolescents et les jeunes adultes d’aujourd’hui ne connaissaient plus les conventions sociales qui faisaient de la sexualité un tabou indépassable, ni la pudeur qui réservait à la sphère de l’intimité personnelle l’expression du sentiment amoureux.

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RAVING IRAN de Susanne Regina Meures, Suisse, 84 minutes

Est-il possible de faire de la musique en Iran ? Chanter en solo pour une femme est quasiment impossible. Et la musique électronique, cette musique bien trop occidentale, donc dégénérée, est condamnée comme dangereuse et donc interdite. Pour ses adeptes, il ne s’agit pas seulement de contourner les tracasseries administratives, il faut aussi échapper aux poursuites de la police et beaucoup n’ont pas toujours pu éviter de se retrouver en prison. C’est ce que vivent quotidiennement Anoosh et Arash, les deux héros du film de Susanne Regina Meures, Raving Iran, deux DJ de la scène house de Téhéran. Un film qui est clairement une dénonciation de la dictature iranienne et un soutien aux revendications de cette jeunesse qui rêve de s’en affranchir.

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BROTHERS de Aslaug Holm, Norvège, 110 minutes

Markus et Lukas ont une mère cinéaste. Une chance ? Pour nous certainement. Celle de découvrir un film qui traite des relations entre frères au sein de la famille, Pour eux ce n’est pas tout à fait la même chose. Être filmé constamment, dans les moindres faits et gestes de la vie de tous les jours, finit par être un peu étouffant. Mais que ne supporterai-on pas pour faire plaisir à sa mère. Ici, le bonheur familial existe.

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BATUSHA’S HOUSE de Tino Glimmann et Jan Gollob, Suisse, Kosovo, 70 minutes

Une maison qui est presque un château. Pas ancien, puisqu’il se construit petit à petit, au jour le jour, depuis la fin de la guerre, à Pristina. Une maison qui accumule les étages, au grès de l’inspiration de ses futurs habitants. Un vrai jeu de construction, sans ingénieurs, sans architectes, sans permis non plus. Il y a bien quelqu’un qui coordonne le tout, Batusha en personne, mais sans rien imposer. Chacun peut devenir constructeur et aménager son lieu de vie selon ses besoins et ses goûts. Une vision de l’architecture particulièrement originale.

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