S COMME SANTA FE.

Rue Santa Fe, Carmen Castillo, France-Belgique-Chili, 2007, 163 minutes.

Le 5 octobre 1974, l’armée chilienne donne l’assaut à la maison de la rue Santa Fe où vivent dans la clandestinité depuis plus de 10 mois Miguel Enriquez, le dirigeant du Mir (Movimiento de Izquierda Revolucionaria – Mouvement de la gauche révolutionnaire) et sa compagne, Carmen Castillo. Miguel est tué, les armes à la main. Carmen, enceinte, est blessée par l’explosion d’une grenade. Trainée dans la rue par un soldat, elle sera sauvée par un voisin qui appelle une ambulance et la fait conduire à l’hôpital. Elle perdra son enfant, mais pourra quitter le Chili de la dictature quelques jours après, pour un long exil dans différents pays d’Europe, et finir par s’installer à Paris. Le 5 octobre 1974 est la date déterminante du film et la maison de la rue Santa Fe le lieu qui cristallise tous les souvenirs de la cinéaste.

rue santa fe 3

Rue Santa Fe est un film autobiographique. La cinéaste évoque en voix off les différentes étapes de sa vie. Sa vie commune avec Miguel, une vie heureuse, malgré le danger incessant de la répression violente orchestrée par le régime de Pinochet. « C’est peut-être cela le bonheur, dit-elle, chaque seconde vécue comme si ce devait être la dernière ». Elle se filme revenant à Santiago de son lieu d’exil, retrouvant ses anciennes amies, militantes comme elle, et sa famille, son père et sa mère, ses frères et sœurs pour de longues discutions sur ces vies hors du commun. Elle retrouve la maison de la rue Santa Fe, interroge les voisins. Quels souvenirs ont-ils gardé de la journée du 5 octobre dont ils ont été les témoins impuissants. Tous se souviennent de cette femme enceinte, blessées mais sauvée par l’initiative de l’un d’eux qui défie les militaires pour la faire hospitaliser. Carmen retrouve cet homme et leur rencontre est bien sûr très émouvante. Elle voudrait racheter la maison, en faire un lieu de mémoire, un centre cultuel destiné au peuple. À la fin du film, elle se rendra compte que ce projet personnel ne concerne pas vraiment les jeunes militants qui ont repris l’action politique et la contestation sociale. Les commémorations de l’assassinat de Miguel Enriquez sont un vibrant hommage populaire. Mais les actions quotidiennes en faveur des pauvres, dans la ligne des idées du MIR, sont autrement plus importantes. Carmen se contentera de faire poser une plaque évoquant Miguel devant la maison de la rue Santa Fe.

rue santa fe 5.jpg

Film personnel, faisant le récit d’une vie de militantisme et d’exil, Rue Santa Fe est aussi un film politique retraçant l’histoire d’un parti, le MIR, indissociable de celle d’un pays où les espoirs révolutionnaires de la présidence Allende furent brusquement anéantis par la dictature militaire. Beaucoup de films, à commencer par ceux de Patricio Guzmán, se battent contre l’oubli qui semble gagner le Chili depuis le retour de la démocratie. Aucun n’avait pénétré aussi profondément la ferveur révolutionnaire incarnée par le MIR. Pourtant ce regard sur une époque révolue interroge aussi le présent. A quoi une vie de militantisme, avec tant de morts autour de soi, tant de souffrances dans les tortures, à quoi cela a-t-il mené ? Les jeunes générations ne sont pas tendre avec leurs aînés. Les filles des militants exilés revenus clandestinement au Chili pour reprendre la lutte révolutionnaire, en les laissant en Europe, ne leur pardonnent pas cet abandon. Pourtant si c’était à refaire, aucun n’hésiterait à s’engager à nouveau. S’il y a de la nostalgie dans le film de la part de la cinéaste, elle n’a rien de pessimiste. Qui pourrait penser que la lutte contre la pauvreté et l’injustice sociale n’a plus de sens ? « Tant que nous serons en vie, nos morts ne seront pas morts ».

rue santa fe 7.jpg

Publicités

S COMME SNARK.

La Chasse au Snark, François-Xavier Drouet, France, 2013, 100 minutes.

Le Snark est un établissement privé qui accueille des adolescents en rupture avec le système scolaire traditionnel. Présentant des troubles du comportement graves, ils sont totalement inadaptés à l’école. En Belgique, il existe une autre voie pour ces adolescents, des établissements où ils vont pouvoir poursuivre leur formation dans un contexte différent, plus ouvert bien sûr, moins contraignant, ce qui ne veut pas dire que tout leur soit permis. Ce qui ne veut pas dire non plus que la réussite soit assurée, comme s’il suffisait de quitter l’école traditionnelle pour que les problèmes disparaissent. Même au Snark, les adolescents qui sont en pensionnat restent des adolescents souvent submergés par leurs difficultés. À l’école ils étaient en rupture avec le système, avec l’autorité. Au Snark, ils restent en rupture avec la société.

chasse au snark.jpg

Malgré leurs provocations incessantes, malgré leur agressivité envers les adultes et leurs camarades, malgré leur transgression systématique des règles de vie en commun, il n’en reste pas moins que ce sont des adolescents attachants, touchants dans leur souffrance. Cela bien sûr tient à la façon dont ils sont filmés. La cinéaste a passé une année au Snark. Le film porte d’ailleurs clairement l’inscription du passage du temps, de l’enchaînement des saisons depuis la bataille de boules de neige jusqu’aux flâneries les soirées de printemps.

chasse au snark 4

Parmi la trentaine de pensionnaires du Snark, le film suit plus particulièrement certains d’entre eux, comme Angèle, une adolescente qui a beaucoup d’atouts pour elle mais qui dépense souvent plus d’énergie à les gâcher plutôt qu’à les faire fructifier. Angèle se comporte souvent comme un garçon, n’affirmant pas vraiment sa féminité. Elle s’habille comme un garçon, elle se bagarre comme un garçon, elle parle comme un garçon. De toute façon, au Snark, le langage est toujours direct et cru. On a souvent l’impression que les adolescents ne peuvent pas se parler sans proférer des insultes. C’est bien ce que dit Angèle : « sans insulte, il n’y a pas de communication. » Son cas divise les éducateurs du Snark. Est-il utile de lui donner une seconde chance ? L’assemblée générale de fin d’année votera à mains levées dans ce sens. Même s’il a semblé à beaucoup qu’il y avait très peu de possibilités de réussite si, pour beaucoup, les chances de réussite étaient minces, le sentiment qu’il n’était pas possible de ne pas lui offrir une dernière chance a fini par l’emporter. Telle est bien la philosophie du Snark : tant qu’il reste un espoir de faire vaciller la chape de fatalité qui pèse sur ces adolescents, on n’a pas le droit de renoncer.

Le film rend compte du travail si particulier des éducateurs du Snark, soit dans les « cours », soit dans les entretiens qu’ils mènent individuellement avec un pensionnaire s’étant mis en infraction avec les règles de l’institution. Dans de telles situations, la communication n’est jamais facile. Mis face à leurs responsabilités, les adolescents le plus souvent se ferment, se replient sur eux-mêmes, réfractaires à la moindre intervention de l’adulte.

chasse au snark 5

Il y a pourtant des actes inadmissibles, comme celui-là qui a frappé un éducateur avec une béquille. Son exclusion n’est pas prononcée de gaité de cœur. Même dans les cas extrêmes, la volonté de dialogue ne doit jamais passer au second plan.

            La Chasse au Snark, le poème de Levis Carroll, est devenu le modèle de l’absurdité et du non-sens britannique. Les pensionnaires du Snark en Belgique ne sont pourtant aucunement des êtres « fantastiques », hors du monde. Le film a le grand mérite de montrer leur profonde humanité.

S COMME SCOP.

Entre nos mains, Mariana Otero, 2010, 88 minutes.

Des ciseaux coupent de la dentelle, les machines à coudre piquent, en gros plan Nous sommes dans une entreprise de lingerie féminine. Les soutiens-gorge et les petites culottes constituent le décor quotidien. Le monde de la légèreté, de la frivolité ? Pourtant, la situation est grave. L’entreprise est en faillite et les femmes qui travaillent là, pour coudre ou emballer les sous-vêtements, les quelques hommes aussi, tous risquent de se retrouver au chômage.

entre nos mains 3

Ces femmes, pour la plupart de simples ouvrières, Mariana Otero va les suivre pendant cette période d’incertitude sur l’avenir de l’entreprise (y aurait-il un repreneur ?) et sur leur avenir personnel. Pourtant, tout n’est pas définitivement joué. L’idée de la création d’une coopérative a été lancée. Les employés, ouvriers et cadres, peuvent racheter collectivement leur entreprise et continuer à la faire tourner. Le film commence lorsque la déléguée des Scop (c’est comme cela que ça s’appelle) vient présenter en petit groupe d’abord, en assemblée générale ensuite, la signification et le fonctionnement de ce type d’entreprise qui échappe au schéma habituel du monde capitaliste. Mais rien n’est gagné d’avance et le chemin de la réussite sera long et forcément semé d’embuches.

entre nos mains 2

Le film suit chronologiquement les différentes étapes de cette aventure. Car c’est bien d’une aventure qu’il s’agit pour le personnel de l’entreprise, une plongée dans l’inconnu avec ses incertitudes qui ne peuvent que générer des doutes. Certains s’engagent immédiatement. D’autres hésitent. Y aura-t-il un nombre suffisant de participants ? Sur une cinquantaine d’employés, il est nécessaire qu’une quarantaine au moins soit partante pour que le financement du rachat soit possible. Chacun doit investir un mois de salaire brut. Une décision pas vraiment facile à prendre.

entre nos mains 6

            Cette première phase du film est plutôt lente, mais les choses vont s’accélérer brusquement. Premier coup de théâtre, le patron qui jusque-là était absent du film, fait une contreproposition, au moment même où une majorité des employés a décidé de soutenir le projet Scop. Peut-on se passer de patron ? Comment la démocratie peut-elle s’exercer véritablement dans l’entreprise. Des questions qui ne peuvent être laissées de côté. Mais au moment où la partie semble gagnée, le réel fait subitement retour. Deuxième coup de théâtre, qui remet en cause l’avenir. Un client important, la grande surface Cora, annule sans prévenir ses commandes. Le manque à gagner enterre la Scop.

entre nos mains 4

La désillusion est grande. Pourtant, en accord avec la réalisatrice, les employés ne veulent pas que le film se termine sur cet échec. La dernière séquence du film sera une comédie musicale, écrite et interprétée par les employés. Quelle surprise de voir ces hommes et ces femmes que l’on a côtoyés dans les actes quotidiens de leur activité professionnelle, que l’on a écouté exprimer leurs interrogations sur l’avenir, leurs doutes et leurs espoirs, se mettre subitement à chanter, dans ce même décor de leur entreprise. « La Scop n’est pas une utopie », disent les paroles de la chanson. Un hommage très émouvant au monde du travail.

S COMME STORCK Henri

Cinéaste belge (1907-1999)

Henri Stock est généralement considéré comme « le père du documentaire belge ». Son premier film consacré à sa ville natale, Ostende, est déjà significatif de la volonté qui l’animera toujours de montrer le réel avec une touche de poésie. Créateur de la Cinémathèque royale de Belgique, il sera après la Libération un cinéaste reconnu, auteur de plus de 70 films dont de nombreux films sur l’art, domaine où il fait figure de novateur. Son film consacré à Rubens lui vaut d’ailleurs le grand prix du documentaire du Festival de Venise en 1949. Pourtant en 2006, une polémique éclate en Belgique à propos de son action pendant l’Occupation. Désireux de continuer de tourner à tout prix il n’aurait alors pas hésité à accepter des responsabilités au sein d’un organisme de propagande nazie.

Son œuvre avant-guerre est marquée par un engagement politique proche du communisme. Militant pour la paix, il réalise en 1932 un film antimilitariste, Histoire du soldat inconnu, qui sera d’ailleurs interdit en France. « Un montage féroce fait alterner sarcastiquement les bonnes intentions théoriques et le guignol politique des discours et des défilés, sur métaphores de cheminées d’usine s’effondrant au ralenti ou du cadavre exhumé d’un ‘soldat inconnu’ » peut-on lire dans la fiche de présentation du film dans le fonds Henry Storck. Mais son travail le plus connu de cette époque est le film Misère au Borinage (1933), réalisé en collaboration avec Joris Ivens. Ils y filment la misère des mineurs du Borinage après la grande grève de 1932, brisée par la force par le gouvernement, leurs conditions de vie extrêmement difficiles, insistant sur leurs maladies physiques comme conséquences de leur exploitation. Aux images prises sur le vif, les auteurs mêlent ce qui peut être appelé des scènes de reconstitution, réalisées avec des mineurs employés alors comme figurants. Mais la reconstitution peut très bien devenir scène du réel comme c’est le cas lors de cette manifestation organisée pour les besoin du film : les ouvriers défilent derrière un portrait de Karl Marx. Mais la police, prenant cela pour une manifestation réelle, intervient pour la disperser, ce que les deux cinéastes s’empresseront de filmer. Ce film est aujourd’hui encore un modèle du cinéma social militant.

En 1988, est créé un fonds Henri Storck « afin de conserver et de gérer le patrimoine cinématographique d’Henri Storck et d’autres cinéastes qui lui étaient proches comme Luc de Heusch, Charles Dekeukeleire, Ernst Moermans, David Mc Neil, Pierre Alechinsky et Patrick Van Antwerpen. » http://www.fondshenristorck.be . Il gère également un prix Henri-Storck décerné à un film documentaire.

S COMME SDF – Paris

Au bord du monde, Claus Drexel, France, 2013, 98 mn

            Le documentaire des SDF. Un film qui leur est entièrement consacré. Un film qui montre leur existence, leurs conditions de vie, ou plutôt de survie. Un film qui montre ce que tout le monde sait, ou devrait savoir, qu’il y a de plus en plus d’hommes et de femmes qui sont à la rue, qui n’ont plus de logement, qui n’ont plus de travail, qui n’ont plus rien. Un film qui fait voir ce que la majorité ne veut pas voir, évite en tout cas de regarder en face.

au bord du monde 2

            Au bord du monde est réalisé à Paris, entièrement de nuit. Il donne la parole plus particulièrement à un petit nombre de SDF. Les autres, le plus grand nombre, les anonymes, il les filme dormant à même le sol ou sur des cartons, dans tous lieux qui peuvent présenter un minimum d’abri, sous un pont, dans le recoin d’une ruelle, dans les couloirs du métro. Et par tous les temps, surtout quand il fait froid, lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Lorsque les corps allongés peuvent paraître n’être qu’un tas de couvertures inertes.

au bord du monde 3

            Les personnes que nous suivons tout au long du film sont très différentes. Il y a ceux qui semblent bien organisés, celui qui a construit une « cabane » en carton qui est devenu son « chez soi » où il peut recevoir sa fille et fêter Noël avec un sapin, même seul. Il y a aussi celui qui monte sa tente tous les soirs et la démonte tôt le matin, pour ne pas gêner. Il revient presque toujours au même endroit, au pied d’un arbre où il y a un petit espace libre dont il balaie consciencieusement les feuilles. Christine est une vieille femme emmitouflées dans des couvertures de survie, assise sur un rebord de mur devant la grille d’un jardin public. Elle semble passer toute sa vie là, sans bouger. Elle n’a rien avec elle. On ne sait pas comment elle se nourrit. C’est la seule à qui le cinéaste demande pourquoi et comment elle en est arrivée là. En réponse, elle évoque ses enfants qui sont comme elle à la rue, mais elle ne sait pas où. Ces portraits croisés ne visent pas à retracer les itinéraires de ceux qui sont aujourd’hui à la rue. Ils en restent globalement au présent, ce qui est un sujet déjà suffisamment complexe, même si la plupart ont plutôt tendance à l’évoquer sur le mode de la simplicité. Il s’agit avant tout de survivre, non de rêver comment être capable de s’en sortir un jour, mais espérer simplement ne pas totalement sombrer.

au bord du monde 6

            Si Au bord du monde filme des SDF, il filme aussi Paris. Paris la nuit, avec toutes ses lumières, avec ses monuments qui en font un musée. Mais un Paris vide, comme déserté par ses habitants. En dehors des SDF, il n’y a qu’une ronde de trois policiers. Et des voitures, rien que des voitures qui filent le long de la Seine sans prêter la moindre attention à ceux qui dorment sous les ponts. Un Paris filmé en plans fixes, presque comme des cartes postales. Le contraste recherché avec la misère des SDF est évident, trop évident pour pouvoir susciter une véritable interrogation chez le spectateur. Et si le réalisateur ne visait certainement pas un pur esthétisme, il n’en reste pas moins que la beauté des images peut provoquer une sorte d’anesthésie, ou, du moins, aider à supporter l’image de la misère et de la détresse humaine. C’est toute l’ambiguïté du film.

au bord du monde

 

S COMME SANS SOLEIL.

Sans soleil,Chris Marker, France, 1982, 104 mn.

Le titre est emprunté à Moussorgski. Sa première image, trois enfants qui marchent sur une route en Islande, est désignée comme « l’image du bonheur ». Le commentaire est constitué de lettres d’un cameraman-voyageur fictionnel, Sandor Krasna, lues par sa destinatrice, une femme dont on ne connaîtra que la voix. Le film propose des séquences tournées au Japon et d’autres tournées en Afrique, en Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Tous ces éléments sont bien présents dans le film, mais aucun, ni leur déroulement linéaire, ni même leur somme abstraite, n’en épuise le sens. Sans soleil est un documentaire qui n’est pas vraiment un documentaire. Lorsqu’il faut trouver une manière de le qualifier, on parle d’essai cinématographique ou de documentaire de création, des termes qui ont certes du sens, mais qui ne constitue pas vraiment une explication du film. Ce film est par excellence un film insaisissable, un film qu’on redécouvre à chaque visionnage et dont on découvre chaque fois de nouveaux aspects, de nouveaux détails, un mot, une phrase, un objet, l’image d’un visage ou d’un chat. « Une composition musicale, avec thèmes récurrents, contrepoints et fugues en miroir : les lettres, les commentaires, les images recueillies, les images fabriquées, plus quelques images empruntées. » lit-on dans le livret accompagnant l’édition DVD présenté comme un extrait du texte de présentation de Sans soleil à Tokyo. Il ne reste plus qu’à voir et revoir le film.

sans soleil 4

La présence du Japon est nettement majoritaire dans Sans soleil. Pourtant, c’est presque les quatre coins du monde que parcourt le film sur les traces de la mémoire de l’auteur des lettres. Il y a l’Islande, dès la première image, celle des trois enfants, que l’on retrouvera dans la clôture du film, alors que le village du séjour est enseveli sous les cendres du volcan qui s’est réveillé. Il y a l’Amérique, une Amérique de cinéma, non Hollywood mais le San Francisco de Vertigo pour un pèlerinage sur les lieux du tournage du film d’Hitchcock. Il y a l’Afrique, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert, la jetée d’embarquement sur l’île de Fogo, le Sahel et sa sécheresse, le carnaval à Bissau et l’escale à l’île de Sal. Un itinéraire décousu, sans ligne directrice, qui nous ramène toujours à Tokyo.

sans soleil 5

Le Japon de Sans soleil est un Japon riche. En dehors du clochard filmé à Namidashi en train de diriger la circulation dans un carrefour, on n’y voit que des gens bien habillés. Un Japon surpeuplé le plus souvent, avec ses gratte-ciel, ses néons, ses trains (comme chez Ozu), ses grands magasins et ses petites filles. Un Japon moderne avec ses marchés de composants électroniques et ses jeux vidéo, qui passionnent les jeunes japonais avant d’envahir le monde en suivant Pac Man. Cette modernité se retrouve dans la présence récurrente des images bidouillées électroniquement par le synthétiseur de l’ami Hayao Yamaneko, créateur de sa « zone » à lui, plus colorée mais tout aussi inquiétante que celle de Tarkovski.

Les lieux visités n’évitent pas toujours le pittoresque, comme ce temple consacrés aux chats où un couple vient prier pour l’âme de leur petite Tora qui s’est enfuie de la maison. Ou le temple du renard au sommet du grand magasin Mitsukoshi. Ou encore cette cérémonie du 25 septembre pour le repos de l’âme des poupées cassées que l’on brule en public. Les rites renvoyant au surnaturel, mais toujours issus d’une lointaine tradition, semblent ponctuer la vie quotidienne. En regardant Sans soleil, on se prend d’envie de dresser une liste à la manière de Sei Shonagon, dame d’honneur d’une princesse du début du xie siècle. Non la liste des choses «  qu’il ne vaut pas la peine de faire » ou celle des choses « qui font battre le cœur », simplement celles des choses qui nous surprennent et nous émerveillent dans le film. Un Japon qui peut être déroutant dans sa dimension historique abordée sans complaisance, des kamikazes à la colline d’Okinawa pendant la guerre du Pacifique. Mais aujourd’hui, il y a aussi un Japon plus trivial, celui de la télévision, regardée du matin au soir. Est-ce que cela rend analphabète comme le veut la rumeur publique ? « Moi, je n’ai jamais vu autant de gens lire dans la rue ». Les images de ce flux ininterrompu se succèdent à un rythme particulièrement rapide, des élections, la Pologne, les tremblements de terre. Marker a aussi inventé le Zapping !

Sans soleil est enfin le film d’un cinéaste qui réfléchit sur le sens et la portée des images. À côté de celles qu’il tourne lui-même il en intègre à son film, comme des cadeaux faits par d’autres cinéastes, la mort de la girafe de Danièle Tessier en particulier, ou les archives montrant Amilcar Cabral pendant sa guérilla. La seule guérilla victorieuse, dit le commentaire, mais qui, comme bien d’autres aventures politiques qui ont pu soulever l’espoir, a fini par mal tourner. La réflexion sur les images est aussi, comme toujours chez Marker, une réflexion politique.

sans soleil 2

Reste la question fondamentale pour le cinéaste : comment filmer les dames de Bissau ? La séquence qui leur est consacrée est une véritable leçon de cinéma. Gros plan sur un visage de femme qui joue explicitement avec le regard de la caméra. («Je la vois. Elle me voit. Elle sait que je la vois. » ) garder svp Tout un jeu de séduction, fait d’offrande et de refus, qui se termine par l’image « vraie », celle où la femme accepte d’être filmée, où donc elle ne joue plus, une image qui dure ce que durent les images au cinéma, un vingt-cinquième de seconde.

 

S COMME SIMON Claire

Cinéaste française (née en 1955)

Claire Simon est une touche-à-tout du cinéma. Si elle est essentiellement connue comme réalisatrice de documentaires, elle a aussi réalisé des longs métrages de fiction, comme Sinon oui (1997) et, en 2006, Ça brûle. Elle a aussi une activité de scénariste, d’actrice, de directrice de la photographie et de monteuse. Elle enseigne également à la Fémis.

Née en Grande-Bretagne, elle passe son enfance dans le Var. Elle situera plusieurs de ses films en Provence ou sur la Côte d’Azur. Si elle n’a pas fait d’étude cinématographique, sa biographie précise qu’elle a fait des études d’ethnologie, d’arabe et de berbère. Plusieurs de ses films documentaires sont des portraits : Les Patients est le portrait d’un médecin généraliste qui va prendre sa retraite, Mimi est explicitement le portrait d’une femme non-conformiste, Coûte que coûte est le portrait d’un chef d’entreprise aux prises avec des difficultés économiques et 800 km de différence celui d’une adolescente, comme d’ailleurs Ça brûle, un de ses films de fiction.

800 km 1

Deux thèmes semblent caractériser son cinéma. D’abord la présence des femmes : Mimi (déjà cité) mais aussi et peut être surtout Les Bureaux de Dieu (2008), et dans son œuvre de fiction, Sinon, oui, qui est le récit, inspiré d’une histoire vraie, d’une femme qui s’invente une grossesse. Ensuite, un regard particulier sur l’adolescence, là aussi d’ailleurs au féminin, avec une approche focalisée sur les sentiments amoureux, avec 800 km de différence, et donc Ça brûle qui est l’histoire d’une adolescente amoureuse (de façon passionnée) d’un pompier, beaucoup plus âgé qu’elle.

Claire Simon a une façon bien particulière d’entremêler documentaire et fiction, en particulier dans Les Bureaux de Dieu. Ce film peut bien être considéré comme une fiction, puisque les personnages sont incarnés par des acteurs professionnels connus. Mais en même temps, il reste un documentaire puisque les dialogues sont repris d’entretiens réalisés au préalable dans un planning familial et qu’il s’agit bien de rendre compte du travail de ceux qui accueillent ces femmes, le plus souvent en détresse. Les Bureaux de Dieu, c’est à la fois une défense et illustration du planning familial, un plaidoyer pour la liberté de la contraception et de l’avortement, et une suite de portraits de femmes filmées avec beaucoup d’empathie.

En 2013-2014, Claire Simon mène à bien un grand projet transmédias, composé d’un film de fiction, Gare du Nord, d’un documentaire, Géographie humaine et d’un webdocumentaire portant le même titre que la fiction. Les ponts de l’un à l’autre sont évidents. Au point de penser qu’il est impératif de consulter les trois en continuité. Une autre façon de dépasser la traditionnelle opposition entre fiction et documentaire.

bois vincennes 2

Deux de ses films récents montrent l’étendue de sa palette et l’acuité de son regard. Dans Le Bois dont les rêves sont faits  (2016) elle explore tous les coins et recoins du bois de Vincennes dans l’est parisien. Elle rencontre tour à tour ceux qui viennent là pour tout simplement passer un moment de repos et de détente – souvent en famille – dans une nature encore un peu préservée, à l’abri de la grande ville ; mais aussi des personnages plus surprenants, hauts en couleurs, pas toujours recommandables même, qui trouvent dans le bois le terrain idéal de certaines activités, parfois un refuge, ou un moyen de se construire une nouvelle identité. Le film crée une atmosphère de rêverie, grâce surtout à la dimension poétique d’un commentaire très littéraire.

concours 1

Avec Le Concours (2016) c’est la Fémis, la grande école française de cinéma, qu’elle nous permet de découvrir de l’intérieur. Pas en suivant les cours et les différents enseignements et formations qui y sont proposés, mais en suivant une session du concours d’entrée, de l’écrit aux entretiens d’oraux. Elle nous montrer surtout des jeunes gens qui voient dans le cinéma une perspective professionnelle d’avenir sans pour autant négliger le plaisir du spectacle et de la cinéphilie. Côté jury , en s’immiscent dans les entretiens et les discussions qui suivent, elle aborde non seulement la difficulté de prendre des décisions lourdes de conséquences pour les candidats, mais aussi comment le monde du cinéma développe une conception particulière de cet art auquel tous ces professionnels sont si fortement attachés.

En 2018, Claire Simon est particulièrement présente dans les festivals. Sélectionnée à la Berlinale avec Premières solitudes, un film consacré à l’adolescence, elle est nommée en Avril Maître du Réel au festival Vision du Réel à Nyon en Suisse. Une distinction amplement méritée.

Sur Le Bois dont les rêves sont faits lire B COMME BOIS -Vincennes

Sur Le Concours lire F COMME F COMME FEMIS

Sur 800 km de différences lire A COMME AMOUR A L’ADOLESCENCE