T COMME TRAIN

 Quand passe le train, Jérémie Reichenbach, 2008, 30 mn.

Le Mexique. Tous les candidats à l’émigration d’Amérique latine, du Guatemala, du Honduras …doivent traverser le Mexique pour espérer atteindre les Etats-Unis, cette terre promise des Amériques. Ils vont le faire à bord de trains de marchandise, ou plutôt sur le toits des wagons, ou sur les plateforme entre les wagons, un voyage qui n’a rien de confortable bien sûr, et qu’ils font bien souvent au péril de leur vie, sans nourriture, sans eau. Un voyage aussi périlleux que la traversée de la Méditerranée en bateau. Là aussi il y a des passeurs, des racketteurs, des profiteurs de toutes sortes.

quand passe le train 2

Le film de Reichenbach ne nous montre pas ça. Il nous montre le passage du train dans une petite bourgade du Mexique et la solidarité quotidienne qui s’y développe. Il nous montre la préparation de sachets de riz, il nous montre la collecte dans le marché de la ville de pain et de légumes. Il nous montre comment les femmes (elles tiennent une épicerie) sont aux aguets, et au moindre sifflet du tain, elles se précipitent, portant des sacs plastiques préparés et les bouteilles d’eau qu’elles vont essayer de faire parvenir aux migrants sur leur train lancé à toute vitesse. Un exercice périlleux. Surtout pour les « voyageurs ».

quand passe le train 4

Le cinéaste s’arrête lui sur le visage de l’épicière après le passage du train. Fatiguée sans doute, car tout va très vite. Mais on peut lire sur son visage filmé en gros plan, la satisfaction du devoir accompli.

 

Publicités

T COMME TRISOMIE

 

Vincent et moi, Edouard Cuel, Gaël Breton, 2017, 1H 20.

 

Une personne trisomique peut-elle espérer pouvoir avoir une vie « normale », une vie comme tout le monde, avec en particulier la possibilité de fonder une famille et d’avoir un emploi ?

C’est tout le sens du film de Edouard Cuel, et Gaël Breton, où le « moi » du titre renvoie au père de Vincent, Edouard, devenu cinéaste pour l’occasion. Vincent est né trisomique et il est maintenant devenu adulte. Pas à pas, avec beaucoup de persévérance, et avec l’aide de ce père qui lui est entièrement dévoué, il construit son autonomie, dans la vie de tous les jours, dans ces petits gestes qui pour beaucoup sont totalement anodins, mais qui pour lui sont souvent de grandes conquêtes et des victoires prometteuses. Une autonomie qui suppose bien évidemment une reconnaissance sociale, ce qui passe nécessairement par l’accès à l’emploi. Pour Vincent cela signifie un travail où son handicap ne soit pas un obstacle infranchissable.

vinvent et moi

Ce travail, il le trouve dans hôtel où il occupe une fonction de serveur. Tout pourrait ainsi se passer dans le meilleur des mondes, mais cela n’est pas si simple. Cet emploi de serveur n’est d’abord qu’un stage offert à Vincent dans le cadre du CAP qu’il prépare dans un lycée professionnel. Et c’est là que les ennuis commencent. Disons-le tout net, l’Education nationale ne sort pas particulièrement grandi de l’affaire. Car malgré les démarches incessantes de son père, aucun aménagement spécifique ne sera consenti à Vincent. Résultat, malgré une évaluation très positive de son stage, il n’aura pas son CAP ! Tous ses espoirs se trouvent du coup anéantis.

vinvent et moi3

Le cas de Vincent est présenté dans le film comme  un cas particulier. Mais est-il pour autant unique ? Le film est très accès sur la situation familiale de Vincent. Il prend ainsi une dimension intimiste qui n’exclue pas pour autant une dimension plus générale, quasi universelle. Le rôle du père y est fondamental. Un père qui ne se présente pas lui-même comme un héros, mais dont le dévouement ne peut apparaitre que comme exceptionnel. Pourtant lui aussi peut avoir, comme tout un chacun, ses moments de découragement. Il y a d’ailleurs dans le film une scène très forte et donc  particulièrement émouvante, où ce père, qui semblait pouvoir franchir tous les obstacles que rencontre Vincent, finit par craquer et s’effondre en larmes dans les bras de son fils. Une scène qui en dit long sur le chemin qui reste à parcourir pour que la loi de 2005 sur l’égalité des droits et des chances concernant les personnes handicapées ne reste pas une simple déclaration d’intention.

vinvent et moi5

Vincent est moi est en fin de compte un film militant, un film engagé qui soutient la cause des personnes handicapés, en montrant de façon très concrète, et très simple, la vie d’une personne trisomique, qui revendique d’être considérée comme une personne, tout simplement comme une personne. D’ailleurs le film s’ouvre sur le rappel de la loi de 2005 :

« Toute personne handicapée a droit à la solidarité de l’ensemble de la collectivité nationale, qui garantit, en vertu de cette obligation, l’accès aux droits fondamentaux reconnus à tout citoyen, ainsi que le plein exercice de sa souveraineté »

Vincent a droit à une vie « normale ». Il la désire. Il fait tout pour la construire. Encore faut-il que la société ne mette pas obstacle à « l’accès aux droits fondamentaux » !

T COMME TRANSSEXUALITÉ

Finding Phong, Tran Phuong Thao et Swann Dubus, Vietnam, 2015, 1H 33

Le devenir femme d’un homme. Le refus de son identité masculine. Le refus de son corps masculin. L’aspiration à devenir autre. D’avoir un autre corps. Une autre image de soi. Une autre reconnaissance sociale. Rarement le cinéma n’avait montré cette transformation avec autant de précision. Tout autant dans ses aspects psychologiques que physiques. Une transformation radicale, mais difficile. Difficile à vivre. Et à faire accepter. Par sa famille, ses proches. L’ensemble de la société aussi. Et le grand mérite du film, c’est de nous montrer cette transformation comme une réussite. Malgré toutes les difficultés, tous les obstacles que celui qu’on ne peut considérer que comme un  héros aura à surmonter.

Ce héros, c’est un jeune vietnamien de la campagne, Phong. Il a déjà quitté sa famille pour travailler à Hanoï où il restaure des marionnettes dans un théâtre. Sa famille est importante pour lui. Surtout sa mère, qu’il aime par-dessus tout. Et ce sera pour lui la première difficulté : faire accepter à sa mère sa décision de changer de sexe. Jusqu’au bout elle sera opposée à cela. Jusqu’au bout elle essaiera de la faire changer d’avis. Il lui faudra alors une volonté surhumaine pour ne pas renoncer à son projet. Un projet dont la réalisation prend la forme d’une lutte. Contre sa mère en tout premier lieu.

finding phong 6

Mais Phong est résolu. Il ne s’est jamais vécu comme un garçon. Il n’a jamais accepté, « depuis sa naissance » dit-il, ce corps de garçon. Son désir le plus profond a toujours été d’être une fille, de vivre comme une fille, d’être accepté par les autres en tant que fille. Son désir de changer de corps – puisque la médecine le lui permet – sera donc plus fort que tout. Plus fort que son amour pour sa mère.

Si le film nous permet de suivre la torture affective que représente pour Phong ce combat, il nous présente aussi de façon très précise les étapes de la transformation physique de son corps. Phong se rend en Thaïlande pour consulter un chirurgien spécialiste de ces opérations. Il entreprend d’abord une cure d’hormones. Nous suivons alors les étapes de la transformation de son corps, les seins qui poussent essentiellement. En même temps Phong accentue son apparence féminine par ses vêtements, sa coiffure, son maquillage, jusqu’à adopter des postures généralement considérées comme féminines. Puis il revient en Thaïlande pour l’opération. Le film montre les préparatifs et la caméra est là aussi à son réveil, avec son frère (qui découvre avoir maintenant une sœur, ce qui lui est difficile à accepter). Le chirurgien lui donne un véritable cours de sexualité, lui décrivant précisément son nouveau sexe. L’apprentissage de son usage sera long et difficile. Mais maintenant que son désir est réalisé, rien ne sera hors de portée de Phong.

finding phong.5jpg

En dehors de la précision toute scientifique de ces séquences médicales, le film vise surtout à appréhender de façon directe la psychologie de ce garçon qui veut devenir fille. Pour cela, les réalisateurs ont utilisé un dispositif particulièrement efficace, confier la caméra au protagoniste lui-même. Tout le début du film est donc une suite de selfies vidéo où Phong se livre à l’exercice de l’introspection devant caméra. Les plans sur son visage, souvent en larmes, accentuent la vision de sa souffrance, des tourments de son cœur qu’il révèle sans fausse pudeur. Loin de tout exhibitionnisme, ces séquences contribuent à donner au film une dimension essentielle de sincérité qu’il gardera jusqu’au dernier plan.

finding phong 7

 

T COMME TCHERNOBYL

White horse, Maryann De Leo et Christophe Bisson, USA, 2007, 20 minutes

Maxime revient chez lui pour la première fois. Depuis bien longtemps. Depuis la catastrophe. Chez lui, c’est un appartement dans un immeuble situé à 3 kilomètres de Tchernobyl, un immeuble abandonné depuis le 26 avril 1986. Maxime retrouve sa chambre. Il n’y a plus de lit. Dans les autres pièces, plus rien, ou presque. Pourtant quand ils sont partis, lui et sa famille, il ne leur a pas été permis d’emporter quoi que ce soit. Il ne reste que les barres d’exercice accrochées au mur que les pilleurs n’ont pas pu emporter. Il retrouve quand même sa balle préférée, celle qu’il préférait lorsqu’il était enfant. Et au mur de sa chambre, le poster, presque intact, la photo du cheval blanc dont la tête s’avance au-dessus de la petite porte en bois de son enclos.

Le film commence dans la banlieue de Kiev, dans la voiture qui conduit Maxime au plus près de la centrale. Le véhicule franchira deux barrages, une simple barrière en fait soulevée à la main par un garde. Le paysage est enneigé. Il faut montrer patte blanche pour s’approcher du centre de la catastrophe, ce réacteur bien connu mais qu’ici on ne verra pas.

white horse2

Le film de Maryann De Leo et Christophe Bisson est un pèlerinage. Bref, émouvant, inutile sans doute. Après avoir beaucoup tourné dans les pièces vides, Maxime demande aux cinéastes de lui accorder quelques minutes sans filmer, pour rester seul, dans ce qui fut son foyer, un lieu de vie qui est devenu un lieu de mort. Tout au long du film, il exprimera à voix haute ses pensées, ses sentiments. Un monologue lent, sans grande phrase. Le signe de l’impuissance. Mais il n’y a pas de désespoir dans  sa voix. Comme bien des victimes de la catastrophe, il est résigné puisqu’il a survécu. L’obligation de partir ne soulève plus aujourd’hui de révolte. S’il n’y avait pas ce film, ces cinéastes, peut-être ne serait-il jamais revenu dans son appartement.

white horse3

Après s’être recueilli devant l’immeuble où il  a passé sa jeunesse, Maxime remontera dans la voiture et fera le chemin du retour. Reviendra-t-il un jour «chez lui » ?

Un film qui dénonce bien plus fortement le nucléaire que bien de longs discours.

Ce film est visible sur le site de Triptyque film http://triptyquefilms.chez.com/christophe_bisson.html

 

T COMME TELEVISION BULGARE

Chaque mur est une porte de Elitza Gueorguiva

Enfant, la réalisatrice fit une expérience surprenante : sa mère avait le don d’ubiquité. Elle pouvait se dédoubler, apparaissant sur l’écran de la télévision familiale et être en même temps assise sur le canapé à côté de sa fille devant ce même poste. Une expérience qui marqua profondément la petite fille et qui fut sans doute à l’origine de sa vocation de cinéaste. Ou du moins elle trouva là, devenue adulte, l’occasion de faire un film.

Après la chute du régime communiste en Bulgarie, comme dans tout le bloc soviétique, les problèmes économiques ne permirent pas de conserver et d’archiver les émissions de télévision d’avant. Mais la mère de la réalisatrice avait pris soin d’enregistrer ses propres émissions  sur cassettes vhs. Une collection qui est aujourd’hui une mine pour la cinéaste. Et elle ne se prive pas d’y puiser, réalisant un montage de ces images qui bien sûr ne sont pas d’une très bonne qualité, qui sont même particulièrement répétitives (la mère de la cinéaste micro en main posant des questions à des passants dans la rue ou à des invités en studio), mais qui sont devenues non seulement des souvenirs personnels, mais aussi des archives filmiques du passé.

Le film donc nous propose ces images, se contentant d’y ajouter des textes s’inscrivant sur fond noir, des textes explicatifs, se limitant souvent à une phrase, ou même un mot-clé. Des textes dont le statut reste ambigu. D’une part ils sont formulés du point de vue de la petite fille de huit ans qui regardait alors la télévision et qui ne comprenait pas toujours le vocabulaire employé. D’où une série de questions enfantines, mais qui sont loin d’être naïves : qu’est-ce que le communisme, la débolchévisation, une révolution douce, la démocratie, la société, la liberté ? Mais en même temps ces questions ont bien du sens pour la cinéaste, qui les formule avec le recul de son âge, et pour qui elles deviennent le centre d’intérêt du film, ce pour quoi il est fait. Des questions auxquelles il ne s’agit pas de trouver des réponses. Mais qu’il est inévitable de poser.

Car l’émission de la télévision nationale bulgare dans laquelle la mère de la cinéaste tenait une fonction de journaliste reporter, était une émission de société et posait inévitablement des questions qui renvoyaient toutes plus ou moins directement à ces mots clés. Et cela, avant comme après la chute du mur de Berlin (qui était Berlin ? écrit sur l’écran la cinéaste se rappelant ses réactions d’alors). La succession des questions peut alors constituer une approche du changement de régime, donner une idée de cette « révolution douce », comme si le film partait à la recherche de ce qui a vraiment changé. Avant on parlait des extraterrestres et des hippies. De politique et de la liberté aussi. Après on parle toujours de liberté et de politique. Et la télévision montre des images de l’occident, la musique pop qu’écoutent les jeunes, la mode et la publicité. Et dans la rue, les questions posées aux passants ont toujours la même teneur existentielle : êtes-vous optimiste ? Sur qui comptez-vous dans la vie ?

En définitive, le film ne choisit pas entre ses deux orientations, familiale et historique. Mais du coup aucune des deux n’est vraiment approfondie. La relation à la mère est juste esquissée. Et la révolution bulgare transparait à peine dans les opinions exprimées par les uns et les autres devant une caméra de télévision. Est-ce tout là ce qu’il en reste ? Les souvenirs d’une enfant rapportés par l’adulte qu’elle est devenue.

Cinéma du réel 2017, compétition française.

T COMME TOURISTES (Chinois)

Voyage en Occident de Jill Coulon.

Le choc de deux regards. Notre regard à nous, Français et Européens, sur les touristes chinois qui visitent notre pays ; celui que ces mêmes chinois portent sur nous, Européens et Français. Une confrontation toujours riche de sens, mêlant stéréotypes et vérités éternelles, non sans humour.

Le tourisme pour les chinois – de nouveaux riches comme ils disent eux-mêmes – c’est un voyage de dix jours en bus, toujours le même bus, le même chauffeur, le même guide. Au total quatre pays (Italie, Autriche, Suisse, France), parcourus sur les autoroutes, arrêts le soir dans des hôtels réservés et repas toujours dans des restaurants chinois. Certains gouteront quand même la cuisine française pour la comparer avec la leur. Une évaluation plutôt négative. Rien ne vaut ce à quoi on est habitué. On vient bien ici pour se dépayser, un peu, mais pas trop.

La cinéaste a donc passé dix jours dans le bus au milieu de ces touristes, filmant les commentaires du guide qui ne se prive pas de remarques sarcastiques sur nos habitudes. Elle filme aussi les paysages, les monuments des villes comme ces touristes peuvent les voir, ou les photographier, des images de cartes postales. Elle les accompagne dans leur installation à l’hôtel ou au restaurant où décidemment, les pâtes n’ont rien à voie avec celles que l’on déguste en Chine. Et surtout, elle les écoute lorsqu’ils parlent de nous. Et ils ont beaucoup à dire.

Nous pouvons bien sûr regarder ces chinois avec une certaine ironie mêlée de pas mal  de critiques. Ils se déplacent dans les villes toujours en groupe et ils n’arrêtent pas de faire des photos. Comme si le seul but du voyage était de ramener le plus d’images possible. Ils enchainent les pays à un rythme imbattable qui doit leur rendre impossible de dépasser les impressions de surface. Devant les monuments de Rome ou de Paris que peuvent-ils ressentir, en dehors des clichés les plus rabattus ? D’ailleurs, ils n’ont pas le temps de s’arrêter, de partir à la découverte de l’insolite ou du surprenant. Et s’ils sont quand même étonnés, parfois, c’est toujours en référence à leur pays, à leur vie, à leur propre vision. Au fond, ont-ils vraiment les moyens, dans ce voyage tel qu’il est organisé, de comprendre l’Occident.

Mais la vision qu’ils ont de l’Europe, cette façon qu’ils ont de nous juger en dehors des critères que nous utilisons habituellement, ne peut-elle rien nous apprendre sur nous ? Notre orgueil dû-t-il en souffrir. Bien sûr nous pouvons considérer qu’il ne s’agit que de stéréotypes véhiculés de façon plus ou moins malveillante. Ainsi quand on entend dire que les Français n’aiment pas les Italiens. Ou bien, pire, que les Français sont « fainéants » ? Le raisonnement proposé pour preuve peut paraître bien simpliste. A savoir : en été les Français sont en vacances ; en hiver ils font du ski ; au printemps ils font la grève. Il ne leur reste pour travailler que l’automne, , une saison d’ailleurs de plus en plus courte, où le temps passe à attendre le printemps pour faire la grève. Nous pouvons rire avec les chinois de leurs bons mots. Mais nos rires ne sont quand même pas de même nature. Si nous pensons qu’ils méritent parfaitement qu’on se moque d’eux, pourquoi ne pas accepter leur moquerie à notre égard et reconnaître qu’ils n’ont pas toujours tort.

Ce Voyage en Occident est un film salutaire pour nous bousculer dans notre narcissisme. Car, au fond, quand nous visitons la Muraille de Chine, nos commentaires sont-ils plus pertinents, plus profonds, que ceux que nous entendons sur la Seine devant la Tour Eiffel.

 

 

 

T COMME TADMOR

Tadmor de Monika Borgmann et Lokman Slim, 2016.

 Est-il possible de filmer la vie dans les prisons ? De montrer comment supporter la privation de liberté et l’enfermement ? Les spectateurs peuvent-ils se mettre à la place des prisonniers, ressentir comme eux cette réalité, totalement étrangère à ceux – le plus grand nombre, heureusement – qui ne l’ont pas connue ? Un certain nombre de films (comme Etre là de Régis Sauder ou César doit mourir des frères Taviani) ont fait le pari de pouvoir appréhender le monde carcéral et de le donner à voir sans faux-semblants et sans préventions. Néanmoins, la prison reste toujours un monde à questionner. Comment y sont traités ceux qui doivent, malgré tout, rester des êtres humains ? Dans un pays démocratiques, les droits de l’homme ne sont pas abolis entre les murs de la prison. Mais qu’en est-il dans une dictature ? Peut-on seulement imaginer un fragment de l’enfer qu’y  connaissent ceux que le système ne considère plus comme des hommes ?

Après S 21, le centre d’extermination mis en place par les Khmers rouges filmé par Rithy Panh, voici Tadmor – nom arabe de Palmyr – la prison réputée, si l’on peut dire, comme étant la plus dure de la Syrie et du régime des Assad. S’il n’est pas possible – à l’évidence – qu’une caméra puisse pénétrer à l’intérieure de ce type de prison, reste-t-il une possibilité de recueillir la parole de ceux qui y ont séjourné et qui en sont revenus. Comment faire le récit de l’horreur, de la torture devenue quotidienne, de la déshumanisation ? Quelles images en proposer ? Est-il seulement possible d’en proposer ?

Tadmor n’est pas un film sur la mémoire. Ceux qui ont y ont été emprisonnés, et qui vont affronter la caméra,  ne peuvent rien oublier de ce qu’ils y ont vécu, quelle que soit la durée de leur enfermement.  Ils ne veulent pas non plus simplement témoigner de ce qu’il a d’inacceptable. Mais ils ont besoin – pour eux-mêmes, pour leur survie toujours à conquérir, ou à reconquérir – de mettre en parole leur vécu – ce vécu en soit invivable, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de vivre, qu’on ne peut pas imaginer vivre. Le recours à la parole peut bien sûr être compris comme un exorcisme. Il a peut-être plus profondément le sens de l’affirmation de l’humanité et donc de la liberté comme caractéristique fondamentale de l’humanité, de la qualité d’homme. Une parole qui ne se veut pas libératoire – ou libératrice. Parce que ces hommes privés de liberté sont malgré tout resté libres, parce qu’ils sont restés des hommes, malgré la volonté de leurs bourreaux de ne plus les considérer comme des hommes. Revenus de Tadmor, ils peuvent dire la liberté, en mettre en mots, des mots qui la rendent plus précieuse que jamais, pour tous les hommes, sous tous les régimes, en dehors même de toute référence historique. C’est pourquoi d’ailleurs Tadmor n’est pas un film d’histoire. C’est un film de philosophie.

En 2011, d’anciens prisonniers libanais de Tadmor, ont saisi l’occasion du déclenchement de la révolution contre le pouvoir d’Assad pour solliciter deux cinéastes afin de faire entendre cette parole de liberté. Et le film va dans une de ses parties en effet les écouter parler de ce vécu passé mais qui est pour eux toujours un présent. Assis sur une chaise face à la caméra, en chemise blanche, ils racontent dans le détail, sans colère, sans haine dirait-on, posément, presque calmement. Ils décrivent les sévices, les actions des gardiens à leur encontre, les coups, les blessures infligées, physiquement et moralement, les insultes et invectives, tout ce qui simplement conduit la majorité de ces prisonniers à la mort. Parfois ils se lèvent de leur chaise, pour montrer plus précisément comment cela se passait. Une démonstration en quelque chose, mais dont nous voyons bien qu’elle est véritablement sans commune mesure avec ce qu’était la réalité.

Le film cependant n’en reste pas à faire entendre cette parole. Il va mettre en œuvre des actions. Des actions qu’il ne faut pas comprendre comme des reconstitutions – l’enfer ne se met pas en scène. Les anciens prisonniers de Tadmar « jouent » Tadmor. Ils le mettent en actes comme ils l’ont mis en mots. Ils incarnent Tadmor devant la caméra parce qu’ils l’ont vécus dans leur corps. Ils ne miment pas la douleur, la souffrance, ils la rendent présente aux yeux du spectateur, par la seule présence de leur corps se courbant sous les coups et les insultes des gardiens. Ces séquences sont bien évidemment chargées de très fortes émotions. Mais elles ne cherchent pas à apitoyer. Ni non plus d’ailleurs à faire se révolter le spectateur. Mais elles nous disent avec la plus grande force que la liberté est un bien inaliénable. Quelles que soient la folie et la cruauté des hommes, il faut croire qu’elle finit toujours par triompher.

Tadmor a été diffusé en compétition documentaires au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, novembre 2016.