U COMME URGENCES

Urgences, Raymond Depardon, 1987, 90 minutes.

L’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris, à deux pas de Notre-Dame, possède un service psychiatrique d’urgences où tout un chacun peut venir de son plein gré pour une consultation gratuite et où Police Secours ou les pompiers peuvent amener des personnes interpellées ou secourues. , à la suite d’un événement ayant entrainé leur intervention. Ce sont ces deux types de consultations que Depardon va filmer, centrant son regard sur ces personnes qui sont en situation de demande d’une aide psychiatrique, ou dont le comportement signifie de façon plus ou moins évidente qu’elles pourraient en tirer bénéfice. Son film va donc montrer comment se déroulent ces séances avec des psychiatres, soit qu’elles aient un caractère ponctuel dans le cas où c’est la police qui a en charge la personne, soit qu’elles se situent dans le cadre d’un traitement à long terme.

Urgences n’est pas un film sur la psychiatrie. C’est un film sur la misère humaine, sur ces situations de détresse et de souffrance qui engendrent parfois des actes extrêmes. Les femmes et les hommes qui sont là, face à un psychiatre qui les questionne, n’ont pas tous un passé psychiatrique. Ils ne sont pas tous non plus dans une situation de dépendance à l’alcool ou à la drogue entrainant un dérèglement de leur comportement. Mais si ces différents cas sont bien présents dans le film, il présente aussi Si le film montre des malades psychiatriques, il présente aussi des personnes qui ont une apparence tout à fait « normale », et qui ne sont sans doute pas des malades, mais que les circonstances de la vie ont conduit là. Les situations professionnelles, les conditions de travail, y sont souvent pour quelque chose. Comme ce conducteur de bus qui « craque » au volant de son véhicule et qui le laisse au milieu de la circulation parce qu’il n’est plus capable de conduire. Mais les relations affectives et amoureuses aussi, comme cet homosexuel qui vient d’être quitté par son ami. Il y a enfin la solitude et ce mal de vivre qui peut conduire jusqu’au suicide ou à l’idée que la mort vaut mieux que la vie.

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Urgences est un film sur la parole, sur les échanges langagiers. Il y a d’abord cette parole professionnelle des psychiatres de l’hôpital. Ils ne sont pas toujours en position de soignants, mais ils doivent questionner, pour savoir, pour essayer de comprendre, comprendre ce qui s’est passé, ou comprendre un peu, ne serait-ce qu’un peu, la personne qui est en face d’eux. Mais il y a surtout cette parole des consultants. Cette parole peut être extrêmement violente, agressive, à la limite du supportable, comme cet homme enfermé dans une camisole et qui insulte la psychiatre qui lui pose quelques questions. D’une autre façon, cette parole peut être particulièrement confuse, sans logique apparente, au point de ne pas être capable de donner la date du jour, ou de rentrer dans des explications difficiles à suivre. Ce peut être aussi une parole de protestation, de révolte, d’exaspération, comme cette femme, mains menottées dans le dos, qui réclame son enfant et qui ne peut que crier qu’on le lui rende. Toutes ces paroles sont des paroles de souffrance, même le déni (non je ne bois jamais, ce que dément aussitôt l’alcool-test), même le flot de parole interminable de cette dame en traitement qui évoque sans cesse au fil des séances sa vaisselle et son ménage. Tout cela nous montre combien il est difficile d’être à l’écoute de cette souffrance, mais combien aussi elle est importante pour ceux qui souffrent.

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Contrairement à Reporters et à Faits divers qui nous amenaient dans les rues de Paris, Urgences se déroule dans un lieu unique, l’Hôtel-Dieu, souvent dans les mêmes pièces, où les psychiatres travaillent. Il y a bien quelques plans de coupe sur le parvis de Notre-Dame et ses touristes. Il y a bien une séquence qui pourrait nous entrainer du côté du film d’action, avec son hélicoptère dans le ciel, les pompiers et leur grande échelle et les badauds qui scrutent le toit de l’immeuble où s’est réfugié un homme. Mais, la séquence est courte et Depardon ne filme pas les péripéties et le dénouement de l’événement. Il Mais Depardon préfère rester derrière le rideau en plastique transparent qui sépare l’intérieur de l’hôpital du reste de la ville, c’est-à-dire de la vie. Du coup, les cadres sont presque toujours fixes. Ou bien la caméra cadre le consultant en gros plan, laissant le psychiatre et ses questions hors-champ. Ou bien on a affaire à un plan d’ensemble où les deux interlocuteurs sont vus en même temps de profil. Dans tout le film, il y a très peu de mouvement de caméra ou de changement de point de vue. Le rapide pano sur la gauche pour cadrer un court instant la preneuse de son (Claudine Nogaret, la compagne de Depardon) n’est en somme qu’une fantaisie, une entorse aux règles du cinéma qui veulent qu’on ne montre pas la technique. Mais on revient vite à l’essentiel, la personne dont la parole est enregistrée.

 

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