V COMME VOYAGE – Smolders

Voyage autour de ma chambre de Olivier Smolders.

Voyager, explorer le monde, le vaste monde, découvrir l’inconnu, sans sortir de chez soi, sans quitter son bureau, ses livres, son matériel d’écriture, sans quitter la vue de sa fenêtre, sur son jardin, ou les rues avoisinantes, sans quitter son quotidien, son environnement le plus proche, est-ce possible ? Oui ! A condition de faire confiance à son imaginaire. Et l’imaginaire c’est la force des cinéastes. Même ceux que l’on nomme documentaristes, parce qu’ils font des films qui le plus souvent ne sont pas considérés comme des fictions. Mais le cinéma, tout le cinéma, qu’il soit qualifié de documentaire ou de fiction, n’est-il pas avant tout le royaume de l’imaginaire ?

Le film d’Oliviers Smolders en est la démonstration éclatante. Il nous propose un voyage personnel, peu commun donc, où les images glanées aux quatre coins du monde sont là pour nous faire rêver, c’est-à-dire nous transporter hors de nous-mêmes. Des images qui deviennent parfaitement inédites par la magie du commentaire qui les accompagne. Un commentaire qui ne commente jamais ce qui nous est donné à voir, même si le plus souvent, mais pas toujours, il nous indique l’origine des images et par là les lieux où nous sommes transportés, de New York à l’Afrique, du métro d’une ville asiatique (dont le nom ne nous est pas révélé) aux confins de l’Amazonie.

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Ce voyage immobile (Smolders aime donner des sous-titres à ses films) est fait de l’alternance de l’intime (la maison de l’enfance, l’atelier du père sculpteur) et de  l’universel (les glaciers de la banquise, les vues sous-marines des bancs de poissons et l’enfant qui vient de naître). Et si la vie est elle-même un voyage, il n’est pas inutile de rappeler qu’elle ne triomphera jamais de la mort. Tôt ou tard, dit Smolders nous retournerons là d’où nous venons, « c’est-à-dire de nulle part ».

Que reste-t-il de tous les pays visités ? Des souvenirs, sans doute. Mais plus sûrement des images, tant il est vrai que tout voyageur aujourd’hui passe une grande partie de son temps à prendre des photos, ce que nous montre, non sans ironie, ces vues des touristes de la place de la Seigneurie à Florence. Alors faut-il bruler les images ? Le film de Smolders bien sûr ne va pas dans cette direction, mais il est bien un questionnement sur la violence croissante des images de notre monde. Une tyrannie qu’il dénonce en solarisant les vues de New York et en inversant en négatif toute la  séquence succédant aux extraits d’un film de guerre entre-aperçus sur l’écran de télévision d’un voyage en bus. Le film cependant s’achève par une longue séquence explorant les cires anatomiques du XVIII° siècle d’un musée de Florence. Un voyage à l’intérieur du corps humain, à l’intérieur de nous-même, placé sous l’autorité de Baudelaire : « l’horrible est toujours beau. » L’art, le cinéma donc, n’est-il pas un moyen de survivre à notre inévitable disparition ?

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Le cinéaste affirme, dans l’incipit de son film, préférer « au mouvement l’immobilité, à la parole le silence, à l’activité le sommeil ». Et pourtant il filme. Il monte des images. Il écrit un commentaire. Et par la fenêtre de la chambre où il se réfugie, nous voyons tomber la neige.

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V COMME VARDA – DEMY / voir et revoir

Agnès Varda est une des cinéastes dont l’œuvre est la plus diversifiée, au point qu’essayer d’en faire l’inventaire, au risque d’en oublier, revient à dresser un tableau quasi complet des possibilités du cinéma contemporain : fictions, documentaires ; courts, moyens, longs métrages ; noir et blanc, couleur : enquêtes, portraits, reportages ; films en première personne, récit autobiographique ; citations de ses propres films, retour sur l’œuvre de Jacques Demy ; animation d’images fixes, montage de photographies ; films engagés, militants, touristiques, commandes de télévision, séries…

Compagne de Jacques Demy,  mère de Mathieu Demy (acteur et cinéaste) et de Rosalie (costumière, actrice et productrice), le cinéma est pour elle bien plus qu’une affaire de famille : le sens de toute une vie, une vie de cinéma dont elle a su faire des films.

Outre 20 longs métrages et seize courts, elle est auteur d’une multitude de « boni », mot qu’elle n’a pas inventé, car chaque latiniste sait bien qu’un pluriel n’a pas la même terminaison qu’un singulier, mais qu’elle est la seule à employer. Ils figurent sur les DVD de ses films édités par sa propre société, Ciné-Tamaris, une société familiale dont le site officiel permet d’appréhender les multiples facettes de son œuvre, qui d’ailleurs ne se limite pas au cinéma.  À plus de 80 ans, elle continue de tourner et est même devenue « artiste plasticienne » réalisant des installations artistiques, en Chine, à Venise, à l’île d’Oléron, ou Aix-en-Provence à l’occasion de l’année européenne de la culture « Marseille-Provence 2013 ».

La sortie d’un nouveau film, en l’occurrence Visages, Villages, réalisé en collaboration avec l’artiste plasticien JR,  est alors l’occasion d’un retour sur certains aspects de son œuvre, pour en souligner l’originalité, et pour donner envie de voir et de revoir ces films dont on ne se lasse jamais.

Arrêtons-nous pour l’instant sur le regard qu’elle porte sur l’œuvre cinématographique de Jacques Demy.

 En 1991 elle réalise Jacquot de Nantes, une reconstitution, cette autre forme de documentaire, de l’enfance de Demy. Et en 1993, L’Univers de Jacques Demy, une présentation, par ordre chronologique, de l’ensemble de l’œuvre du cinéaste. Elle présente toutes sortes d’images de Jacques, des photos personnelles ou professionnelles, des archives des tournages de ses films où on le voit dirigeant les acteurs ou réglant un détail du décor (son légendaire perfectionnisme), des extraits d’entretiens où il évoque les conditions de mise en œuvre de ses projets (commandes ou point de départ plus personnel). Et puis elle choisit des extraits de ses films, alternant avec des déclarations de ses actrices et acteurs (Anouk Aimée, Catherine Deneuve…), ses producteurs (Mag Bodard), ses collaborateurs (Michel Legrand, pour son rôle fondamental dans les comédies musicales du cinéaste). Les interventions d’Agnès mettent en évidence ses succès (Les Parapluie de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort), mais aussi ses hésitations et les difficultés de sa carrière, en particulier lors de son séjour à Hollywood. Côté documents rares, les essais d’Harrison Ford, pressenti tout jeune acteur par Demy pour jouer le rôle principal de Model Shop mais refusé par la production. Quelques années plus tard, devenu célèbre, il évoque pour Agnès cette expérience. Le film débute par la lecture d’une lettre au cinéaste d’une de ses admiratrices. Cette lecture, inachevée dans l’incipit du film, est reprise dans son épilogue. La lettre n’a pas été envoyée avant la disparition de Demy. Agnès trouve dans ce détour un moyen particulièrement fort de rendre un dernier hommage posthume (ce qu’est au fond le film dans son ensemble) au cinéaste.

En 1992 elle consacre un film à la célébration par la ville de Rochefort de l’anniversaire du tournage du film qui l’a rendue célèbre : Les Demoiselles ont 25 ans. C’est pour la ville l’occasion d’une grande fête réunissant le plus possible de ceux qui ont participé à ce tournage, des vedettes (Catherine Deneuve, Michel Legrand) aux techniciens et aux figurants. Et pour Agnès une occasion idéale de réaliser un film sur un film, ces Demoiselles qui de l’avis de bien des habitants de la ville ont marqué le début d’une nouvelle vie et qui symbolise pour les cinéphiles depuis 1966 la comédie musicale française à l’américaine.

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Voir sur le blog : D COMME DEMOISELLES (de Rochefort)

Agnès Varda sur Internet :

Ciné-tamaris « la société qui a un nom de plante, qui s’occupe et fait vivre les films d’Agnès Varda et les films de Jacques Demy » http://www.cine-tamaris.fr

Ciné-Tamaris 88 rue Daguerre 75014 Paris France Tel + 33 (0)1 43 22 66 00 – mail : cine-tamaris@wanadoo.fr

La page Facebook d’Agnès : https://www.facebook.com/agnesvardaofficiel?ref=hl

Celle de Jacques Demy : https://www.facebook.com/Jacques-Demy-Officiel-259508954176612/

 

V COMME Varda Visages Villages

Visages, Villages de Agnès Varda et JR.

Agnès Varda réalisera-t-elle un autre film après Visages, Villages ? Ce n’est pas une question de temps. Ni de force. Plutôt une question d’envie. Certes, elle a trouvé en JR, le jeune artiste plein d’entrain, quelqu’un pour la stimuler, la pousser presque dans ses retranchements (avec beaucoup d’affection tout de même), bref un aiguillon pour la création, pour reprendre la route, comme dans Les Glaneurs…, pour aller à la rencontre des gens, des gens simples, mais qui peuvent, grâce à ses questions, révéler des richesses insoupçonnées. Dans Visages, Villages, Agnès Varda reste la cinéaste qu’on a toujours connue. Et pourtant…

Et pourtant, la fin du film est si noire, d’une infinie tristesse, qu’on ne peut que s’interroger sur l’avenir. Et l’on en vient à penser que c’est la faute à Godard.

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Godard tient une place à part dans le film d’Agnès et JR. Même si on ne le voit qu’un court instant dans une image ancienne. Même, si après avoir tant rêver de le rencontrer chez lui, on finit par échouer, comme un bateau sur une grève, devant sa porte close. Godard, c’est d’abord une histoire de lunettes noires, comme JR, qu’il ne quitte jamais, comme JR, derrière lesquelles il cache son regard, comme JR, et que Varda peut s’enorgueillir d’avoir réussi à lui faire poser, comme JR. Godard sans lunettes c’est un plan d’un film court d’Agnès Varda (Les Fiancés du pont MacDonald). JR sans lunettes c’est un autre plan, subjectif, la vision d’Agnès, donc une image floue. JR a réussi à ne pas montrer la couleur de ses yeux. Mais le plan de Godard, un plan de fiction, est une scène où il pleure face à Anna Karina. Agnès elle, pleure sincèrement devant la porte close de Godard, en pensant au temps jadis où elle dinait en compagnie de Jacques Demy, chez Godard. Une double absence, insupportable. Les superstitieux y verront un mauvais présages.

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V COMME VOL SPECIAL

Vol Spécial de Fernand Melgar, Suisse 2011.

            Il y a souvent des avions dans le ciel de Frambois. La caméra de Melgar n’hésite jamais à les cadrer. Ce sont pourtant de bien mauvais augures. L’évocation de l’expulsion prochaine.

            Frambois est un centre de détention administrative à côté de Genève comme il en existe 27 autres en Suisse. Les étrangers en situation irrégulière y sont internés dans l’attente de l’exécution d’un jugement d’expulsion. Ces étrangers n’ont pour la plupart jamais été condamnés auparavant. Certains sont en Suisse depuis une vingtaine d’années parfois. Ils peuvent être mariés, avoir des enfants, un travail, un domicile. Mais un jour, ils ont été soumis à un contrôle policier qui a révélé leur situation irrégulière. La politique de contrôle des flux migratoires s’est fortement durci ces dernières années en Suisse, pays traditionnel de la neutralité et du droit d’asile. L’asile est de plus en plus difficile à obtenir, ce qui était le sujet du précédent film de Melgar (La Forteresse). Les expulsions vers le pays d’origine deviennent de plus en plus nombreuses.

Le séjour à Frambois est plus ou moins long et peut aller jusqu’à une bonne année. De longs mois d’incertitude vécus dans l’angoisse. Lenteur administrative, notamment en cas de dépôt de recours. Mais l’expulsion est inévitable pour presque tous ceux qui sont détenus là. La procédure « vol spécial » est obligatoirement employée lorsque l’expulsé refuse de regagner « librement » son pays dans le cadre d’une « procédure normale ». Le film ne montre qu’un cas de « libération » d’un africain dont on imagine facilement la joie et le soulagement. Pour les autres, ils ont le choix, si l’on peut parler de choix, entre deux procédures. La première est dite normale. L’expulsé regagne son pays « librement »sur un vol régulier où une place lui est réservée. Il peut refuser légalement cette expulsion. Est mise alors obligatoirement la deuxième procédure dite « vol spécial ». L’expulsé est conduit contre son gré dans un avion par la police. Jambes entravées et mains menottées il sera porté assis sur une chaise à laquelle il aura été attaché. Il sera « accompagné » tout au long du voyage jusqu’à destination. Le film de Melgar, restant à l’intérieur du centre de Frambois, ne filme pas la mise en œuvre totale de la procédure. Mais le cinéaste filme toutes les étapes de sa préparation, de l’annonce de la décision administrative à l’équipe de direction, jusqu’aux fouilles et menottage des expulsés par la police, en passant par la réunion du personnel chargé de faire que tout se passe pour le mieux, c’est-à-dire sans résistance et sans violence. Le film se termine par l’annonce en ouverture du journal télévisé du soir de la mort par étouffement (on lui avait mis un masque et du sparadrap sur la bouche) d’un détenu d’un autre centre de détention. Ce jour-là, cinq des détenus de Frambois faisait partie du même vol spécial Au centre, l’émotion est grande. La colère des détenus aussi.

Le film montre la vie quotidienne au centre. A l’arrivée, l’accueil du détenu auquel le directeur présente les règles à suivre pour que tout se passe bien. La vie du centre est réglée par les clés qui tournent dans les serrures, les repas pris en commun, les parties de ballon dans la cour entre les grillages ou le travail dans l’atelier du bois. Le personnel a visiblement une grande expérience, ce qui n’empêche pas certain, comme Denis, d’entretenir des relations cordiales avec les détenus. D’ailleurs, Denis préfère parler de pensionnaires plutôt que de détenus. Il joue au foot avec eux et écoute avec plaisir le chanteur reggae qui décrit la vie des étrangers dans ses textes. Lors de la préparation des détenus au vol spécial, ils essaient tous, directeur en tête, de les réconforter, de leur manifester quelques marques de sympathie. Mais l’essentiel reste que tout se passe bien, sans complication.

Le film joue sur le contraste entre cette vision parfaitement lisse de la vie du centre où tout semble se passer sans la moindre anicroche et le vécu des détenus, leur angoisse, leurs peurs, leurs souffrances, leur ressentiment pour ce pays auquel ils sont venus demander de l’aide et qui les rejette sans grande considération en dehors des apparences. La procédure du vol spécial atteint un sommet d’inhumanité et ceux qui risquent fort d’y être soumis la dénoncent avec véhémence. Le directeur du centre et son personnel sont d’ailleurs particulièrement mal à l’aise à l’annonce de « l’accident ». Sans doute leur tristesse et la honte qu’ils disent éprouver vis-à-vis de la politique de leur pays sont-elles sincères. Cela n’empêche que l’événement révèle de façon éclatante l’hypocrisie générale de la politique officielle. Cette hypocrisie est particulièrement sensible dans les séances de parloir où les détenus ont le droit de voir, une dernière fois, leur femme et leurs enfants. Avant tout, il faut respecter le temps officiel qui leur est accordé.

On sait que ce film a suscité en Suisse un bon nombre de polémiques, l’accusant tour à tour de déformer les faits pour soutenir la cause des étrangers ou au contraire de complaisance envers une politique de plus en plus intolérante. Chacun jugera en voyant le film de la pertinence ou du caractère excessif des arguments des uns et des autres ? Toujours est-il que ce film ne peut pas laisser indifférent. Son mérite est certainement de mettre les citoyens et les responsables politiques des pays riches face à leurs responsabilités et à leur conscience morale. Jusqu’où une pratique et un discours d’exclusion peuvent-ils aller sans risquer de développer le racisme et une haine généralisée entre les hommes ?

Un film à voir sur la plateforme Tënk.

V COMME VELIB (grève)

On ira à Neuilly Inch’Allah, de Medhi Ahoudig et Anna Salzberg.

La mise en scène d’une grève ? Pas Vraiment. Sa mise en images alors ? Pas non plus. Les grévistes on ne les voit pas. Mais on les entend. Une mise en son donc. Et quel son ! Une bande son des plus travaillée. Pas étonnant, les auteurs de ce film sont des gens de radio.

Un film donc où la bande son occupe la première place, c’est plutôt rare. Une importance du son qui permettrait presque de couper les images. Tout le contraire de la télévision, où on peut souvent être tenté de ne garder que les images, dans la plus part des retransmissions sportives par exemple. Pourtant les images sont quand même importantes. Même si elles sont décalées, ou sans rapport direct avec le son. Ou plutôt elles tirent leur importance de ce décalage même. Trop souvent, à la télé encore, le son est rajouté aux images, ou ne fait que les suivre, des éléments sonores qui sont à la traine des images. Ici, elles ne nous expliquent rien, mais nous font vivre ce que ce court métrage de 20 minutes veut montrer, une manifestation en vélo de grévistes de la société Vélib, dans Paris, depuis le centre de Paris jusqu’à Neuilly.

Le film commence la nuit. Les images sont donc sombres, presque noires. Les seules lumières viennent des lampadaires, des quelques vitrines de magasins encore éclairées ou des véhicules qui circulent devant la caméra. Car celle-ci est elle-même embarquée dans un véhicule et elle filme les rues devant elle. Tout le film fonctionnera sur le mode de ce travelling, parfois latéral cependant. C’est que le film suit un itinéraire dans Paris, celui emprunté par les manifestants en grève, même si cet itinéraire est en fait effectué indépendamment de cette manif. Nous ne sommes pas dans du cinéma direct. Il ne s’agit nullement de proposer une captation sur le vif de la manifestation.

Itinéraire spatial, le film est aussi un itinéraire temporel. Le jour se lève peu à peu. Les images deviennent grises, puis de plus en plus claires. On pourrait se croire dans une simple promenade dans Paris, de l’Hôtel de ville à l’Arc et triomphe et à la défense, en passant par la rue de Rivoli, la place de la Concorde et les Champs Élysées. Mais la bande son nous dit qu’il ne s’agit pas de cela, que ceux qui font, ou ont fait, ce trajet, n’étaient pas des touristes, mais des travailleurs en colère décidés à faire entendre à leur patron leurs revendications.

Comme les images deviennent de plus en plus lisibles avec le lever du jour, la bande son devient de plus en plus audible. Dans la nuit on n’entend que quelques ronflements de moteurs assez étouffés, des bribes de conversations à peine intelligibles ou des fragments de slogans revendicatifs sans continuité. Puis ceux-ci deviennent de plus en plus proches, repris en chœur, de plus en plus insistants. Et les bruits de la ville, en particulier des sirènes d’ambulance ou de voiture de police occupent de plus en plus le premier plan sonore. Des prises de parole sur le mode de réponse à une interview exposent le pourquoi de la grève et la situation de ces travailleurs qui sont bien décidés à aller jusqu’au bout de leur action, même si la police dans un premier temps leur interdit de remontrer les Champs Élysées faute d’autorisation. Ils sont bien décidés à aller jusqu’à Neuilly, même si arrivés là, le patron ne les recevra pas.

Le film se termine avec l’entrée du véhicule porteur de la caméra dans un tunnel. L’image devient noire. Mais le son de la grève nous parvient encore, de plus en plus étouffé, comme si nous nous éloignions des travailleurs.

Film diffusé sur la plateforme Tënk

V COMME VISAGE

Soleil sombre de Marie Moreau, 2017, 41 minutes.

Un film portrait. Le portrait d’une femme. Plus très jeune. Filmée en gros plans. Un film sur son visage donc. Un visage ridé, marqué par la vie, par la souffrance,  par la solitude sans doute. Les plans qui le filment sont longs. Nous laissant le temps d’entrer en contact avec cette femme.

Elle s’appelle Paulette. Elle est toxicomane, mais elle rejette cette terminologie puisqu’elle suit actuellement un traitement de substitution. Elle vit en Avignon. Ce que nous découvrirons dans quelques plans qui ne la filment pas elle. Des travellings dans la ville, la nuit, sur les murs du château, sur les arbres faiblement éclairés. Et le dernier plan de film, à la sortie de la maison d’arrêt portant l’inscription du nom de la ville sur son fronton.

C’est son compagnon, celui qui lui écrit qu’il l’aime, Djilali, qui est en prison. Pour un mois dit-il dans la lettre écrite à Paulette et qu’elle lit devant la caméra dans la première séquence du film. Une lecture lente, hésitante parfois, non pas celle d’une illettrée, mais une lecture de quelqu’un qui n’a pas vraiment l’habitude de lire à haute voix. Et puis surtout, cette lettre dit beaucoup de son intimité, de sa relation avec Djilali. Il lui faut faire une grande confiance à celle qui filme pour dévoiler ainsi une grande partie de ce qu’il y a de plus profond en elle.

Le film est d’ailleurs un film de dialogue. Un dialogue entre Paulette et la cinéaste, qu’on ne voit jamais mais qui est bien présente, sa voix venant de la place de la caméra. Elle pose des questions, mais il ne s’agit pas du tout d’une interview. C’est plutôt d’un échange qu’il s’agit, même si la cinéaste ne dit rien d’elle. Un échange sans intention préalable, sans plan organisé. Un échange au fil de la vie pourrait-on dire. Au fil de l’attente de Paulette, l’attente que Djilali sorte de prison.

Djilali n’est pourtant pas absent du film. Il est là avec Paulette par la lettre qu’il lui a écrite. Il est aussi en contact avec la cinéaste par ces extraits, qu’il a filmés au téléphone portable, qu’elle insère dans son film. Des vues de la caravane où il vivait. Un selfie dans un miroir. Et le film se terminera par sa sortie de prison. Paulette s’avance à sa rencontre, le prend dans ses bras. Ils restent enlacés. Un long moment, leur éternité.

Un film portrait, qui ne dit certes pas tout de la personne qu’il filme. Mais par petites touches (la drogue, le cancer, qui sont évoqués avec une extrême pudeur), il construit une présence. En filmant un visage, il propose une rencontre. On pense à Lévinas.

Cinéma du réel 2017, compétition française.

V COMME VALENTINA

Valentina de Maximilian Feldmann.

Un film sur les Rroms. Après Toto et ses sœurs, après Spartacus et Cassandra, après Roméo et Kristina , et bien d’autres encore. Il devient difficile d’apporter un regard neuf sur leur situation, de nous faire découvrir des personnages originaux et de nous proposer un éclairage inédit sur leur mode de vie et les difficultés qu’ils rencontrent. Et pourtant, les trois films cités ont chacun leur problématique propre et finalement se ressemblent peu entre eux. Valentina de Maximilian Feldmann, que nous avons pu découvrir au festival de Brive, est également tout à fait particulier, dans sa réalisation et dans le point de vue qu’il adopte. Plutôt qu’un nouveau film sur les Rroms, il s’agit principalement d’un film sur la grande pauvreté.

Première surprise, le film est en noir et blanc. Un noir et blanc qui peut parfois être particulièrement lumineux. Mais aussi relativement terne, avec beaucoup de grain. Des niveaux de gris plutôt, sans contraste. Car le film mélange deux types d’images. Aux images filmées (qu’elles soient vidéo ou  16 mm)  il oppose des vues fixes, qui sont un véritable travail photographique. De la sorte le film évite systématiquement toute uniformité.

En second lieu, le réalisateur a choisi de se centrer sur une enfant de 10 ans, et d’adopter en quelque sorte son point de vue sur sa vie et sur sa famille, que d’ailleurs elle nous présente les uns après les autres, père et mère et toute une série -7 ou 8 – de frères et sœurs, surtout des sœurs d’ailleurs. Mais la famille n’est pas au complet, car les ainés ont été arrêtés par la police pur mendicité sur la voie publique et placés dans un foyer. Pour Valentina c’est un véritable drame et elle vit très douloureusement cette séparation forcée. Le père d’ailleurs entreprendra des démarches pour qu’elles reviennent à la maison. Une maison qui se réduit à une seule pièce dans une cabane. Et la séquence où ils installent les couvertures pour pouvoir tous dormir dans cet espace restreint, si elle peut être vue comme empreinte d’un certain humour, en dit long sur la façon dont ils peuvent affronter leur misère et leur dénuement. Les liens familiaux très forts qu’ils vivent sont peut-être la seule chose qui les rattache à la vie. Car pour le reste, la question lancinante ne cesse d’être posée : comment les parents peuvent-ils nourrir une si nombreuse famille ?

Leur situation est en effet particulièrement précaire. Pour survivre la mère et ses enfants les plus grands mendient dans le centre-ville de Skopje, en Macédoine. Ce qui n’est pas sans danger. Pourtant nous apprenons avec une certaine surprise que le père a tenu un rôle de le film de Emir Kusturica, Chat noir, chat blanc, dont nous voyons d’ailleurs un court extrait. Gageons que le film qui fait de sa fille une « vedette » ait pu être aussi une certaine source de revenus.

Valentina est omniprésente dans le film. Dans la bande son, c’est elle, en voix off, qui présente les autres membres de la famille et son histoire, et les petites activités qui occupent sa vie. Une bande son souvent en décalage avec les images, mais qui entretient avec elles des rapports dialectiques riches de sens. Le film est bien loin du cinéma direct. C’est une reconstitution d’un point de vue d’auteur que l’on sent particulièrement impliqué dans la réalité qu’il donne à voir. Et s’il ne prétend aucunement pouvoir faire partie de cette communauté Rrom, ni surtout de la famille de Valentina, son regard n’est jamais celui d’un voyeur extérieur. Un film de compréhension en somme. Un film qui nous fait comprendre la situation de ceux qui sont filmés, parce que le réalisateur lui-même essaie avant tout de la comprendre.

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