V COMME VOYAGE – en hiver.

Mon voyage d’hiver, Vincent Dieutre, France-Belgique, 2003, 103 minutes.

Chargé par sa mère de conduire son neveu à Berlin, Vincent Dieutre prend la voiture à Paris en hiver et parcourt avec cet adolescent secret les autoroutes enneigées qui les conduiront dans la capitale allemande d’après la chute du mur. Un voyage qui est pour lui l’occasion de réactiver des relations amoureuses anciennes et aussi d’assouvir sa passion pour la poésie et la musique allemandes, de Schubert à Beethoven. Le film prend la forme d’un road movie, avec beaucoup d’images de route, de circulation, de voitures dans les rues des villes. Un voyage froid, comme le film. Un film personnalisé, comme son titre l’indique, avec la voix off du cinéaste (il n’y a aucun dialogue) exprimant en continu ses sensations et ses sentiments. Un film qui est aussi une exploration de toute une culture.

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Dieutre s’avoue surpris, au début du film, d’être ainsi chargé de la garde d’un adolescent. « J’étais bien la dernière personne à qui confier un enfant. Jusque-là, l’enfant c’était moi. » La mère qui connait bien cet homosexuel, ancien toxicomane, lui a fait ses recommandations : ne pas fermer à clé la porte de la chambre d’hôtel et ne pas abuser des cachés. Jusqu’à Berlin, la route est longue et les étapes nombreuses. Le film se donne le temps d’explorer la relation entre l’homme et l’adolescent, au-delà des simples conventions sociales. Une dimension originale dans toute l’œuvre cinématographique de Dieutre. Quel type de relation s’établit entre eux ? Dieutre se vit-il en père, en grand frère, en ami, en ange gardien ou simplement en accompagnateur sur le mode touristique ? Le film ne tranche pas, ouvrant seulement de temps en temps quelques pistes dont le spectateur peut, ou pas, se saisir. A l’évidence, Vincent prend soin de son protégé. Il veille à ce qu’il n’ait pas froid dans la voiture. Et de façon tout aussi évidente, l’adolescent a besoin d’une protection affectueuse. Lorsqu’il ne dort pas la nuit à l’hôtel, il se rend dans la chambre voisine retrouver Vincent. Une fois, il trouve la porte fermée. A son retour, tard, Vincent le découvrira endormi dans le couloir. Le voyage ne supprime pas pour autant leurs différences. S’ils visitent ensembles des musées, l’adolescent préfère les jeux vidéo aux concerts de musique classique. Après l’entracte, Vincent reste seul dans la salle, visiblement inquiet. Il attendra endormi dans le hall le retour de l’adolescent, tard dans la nuit.

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Les principales étapes du voyage sont l’occasion pour le cinéaste de retrouvailles avec d’anciens compagnons. Jorg, par exemple, avec qui il a vécu une de ses relations amoureuses la plus intense. Le neveu filmera un matin ces deux hommes enlacés, endormis dans leur lit. Tout en restant extérieur à leur relation, l’adolescent partage un peu de leur intimité et Vincent fera par la suite le récit de la vie de Jorg et de leur vécu commun. Dans une autre ville, c’est dans le cimetière où repose Tom que se fera le récit de leur amour. Dans tous ces retours dans le passé, le film prend un ton nostalgique. Pourtant, il est aussi tourné vers l’avenir, à l’image du pays. A l’arrivée à Berlin, Dieutre évoque le mur ancien et la marche vers la réunification. Si le film n’est pas historique, il s’inscrit pourtant dans un cadre qui dépasse la dimension personnelle.

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Le récit de voyage laisse d’ailleurs régulièrement la place au filmage d’exécution de pièces de musique, en particulier de Schubert dont la Sonate en La majeur rythme tout le film. La poésie allemande est elle aussi très présente à travers la déclamation de poèmes. Le cinéma de Dieutre a souvent cette dimension érudite qui fait un de ses charmes. Finalement, le film peut être compris comme proposant une double initiation : la découverte des villes allemandes par un adolescent, la rencontre avec la culture allemande pour le spectateur.

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V COMME VOYAGE – à pied.

Le Bonheur… Terre promise, Laurent Hasse, 2011, 94 minutes.

Un projet un peu fou : traverser la France à pied. Des Pyrénées à la mer du Nord. En hiver qui plus est. Un projet tout à fait personnel. Pour retrouver le goût de vivre. L’usage de ses membres dans la marche, longue, quotidienne, fatigante. Comme si elle permettait de ne plus penser au passé. Un passé qu’il faut oublier : un accident, suivi de trois mois de coma. Un accident causé par une voiture. Alors, la marche à pied s’impose dans cet exorcisme indispensable. Pour repartir dans la vie « du bon pied » en quelque sorte.

Un projet cinématographique aussi. Un cinéma en première personne, où le cinéaste est le seul « héros », personnage non pas de fiction, d’un récit imaginaire, mais d’un vécu strictement personnel et intime. Une autobiographie limitée aux quelques trois mois nécessaires à la réalisation du projet. Du reste de la vie du cinéaste, on ne saura pas grand-chose. Seulement qu’il vit habituellement à Paris, avec une compagne qu’il dit aimer et qu’il vient de sortir du coma où l’avait plongé l’accident. Mais on sait surtout que le cinéma, la réalisation d’un film sur son projet de marche, lui  sont nécessaires pour vivre, pour continuer à vivre. Le film dira donc beaucoup de son auteur, dont on ne verra pourtant que les pieds se déplaçant sur la neige ou sur le sable de la plage, et l’ombre lorsque le soleil la projette sur le bas-côté du chemin. Pour découvrir son visage, il faudra être patient, et attentif, lors du générique de fin, dans une petite vignette. Ce film de voyage, d’un seul voyage, est le film de toute une vie.

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Dans sa réalisation, le film retrace un itinéraire dans la France rurale, inscrivant sur l’écran les départements traversés et la durée de chaque étape. Un itinéraire qui s’alimente de deux éléments étroitement imbriqués entre eux, les paysages et les rencontres.

Les paysages sont le plus souvent grandioses. Les cimes des montagnes enneigées, les rangs de vignes parfaitement alignés, un pont enjambant la vallée, un sentier dans un sous-bois, l’étendue vide et plate d’un champ (une image hommage à Errance de Depardon). Le film est un hymne à la nature, la nature sauvage, non défigurée par le passage de la civilisation. Bien sûr, la trace de l’homme ne peut pas être totalement gommée. Mais ici elle se fait discrète, respectueuse. Sauf lors de la traversée de la Région Parisienne. Le contraste est alors saisissant. D’un côté, le calme et la sérénité. De l’autre, le bruit et l’agitation. Des visages vides filmés en gros plans le temps d’un flash dans la foule. Le montage, qui jusqu’alors avait laissé le temps au spectateur de savourer chaque plan, ici s’affole. Il faut fuir au plus vite cet enfer.

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Chaque étape a été l’occasion d’une rencontre. Même brève, elle permet de découvrir un peu de la personnalité de chacun. Des gens simples, authentiques, accueillants. En offrant un café, ou un repas au voyageur, ils révèlent un peu de leur intimité. Un peu de chaleur humaine pour rendre plus supportable la solitude du marcheur.

Et le bonheur dans tout ça ? Comme nous tous sans doute, le cinéaste-marcheur du film court après. Serait-ce qu’il s’éloigne toujours plus de nous, au moment même où nous pensons pouvoir le saisir ? Au fil des rencontres, la question est posée sans cesse. On obtient bien quelques éléments de définition, mais surtout pas de certitude. Le seul point qui semble pouvoir mettre tout le monde d’accord est que le bonheur est quelque chose de tout intérieur, que c’est en soi qu’il faut le chercher, même si c’est par le moyen d’un long voyage dans le monde extérieur qu’il devient possible d’y parvenir. Et si son interlocuteur n’a pas de réponse à donner, à quoi bon insister. Le bonheur, je ne sais pas ce que c’est, je suis incapable de le définir, de seulement donner un exemple pour l’illustrer. N’est-ce pas la réponse la plus précise ? La plus sincère ? Le commencement de la sagesse n’a-t-elle pas toujours résidé dans la reconnaissance de son ignorance.

Le texte de Paul Fort récité par une de ces intellectuelles, sans doute parisienne, ayant quitté la ville pour restaurer dans la montagne une vieille maison, résume parfaitement la philosophie du film :

« Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite, cours-y vite

Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite, il va filer. »

 

V COMME VOYAGE -Iran.

Safar, Talheh Daryanavard, Belgique, 2010, 55 minutes.

Safar, le voyage. Un voyage en train, long, interminable même. Dans le huis clos d’un compartiment. Avec le couloir comme seule issue. La prière du soir comme seule halte. La traversée d’un pays, l’Iran, du nord au sud, depuis Téhéran jusqu’au fin fond du golfe Persique. Un pays vu par les fenêtres d’un train. Le plus souvent en reflets. La plaine, le désert, les montagnes. Très peu de villes. Très peu de personnes. Un pays vide.

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Ce voyage n’a rien de touristique. Ce n’est pas un road movie non plus, ni un voyage initiatique. Plutôt un retour au pays natal. Le voyage de trois femmes, qui toutes trois ont quitté leurs îles perdues en mer pour partir faire des études à Téhéran. Au terme d’un séjour où elles ont changé de vie, elles reviennent chez elles, sans illusion, sans savoir si ce retour est définitif, ou s’il sera l’occasion de repartir, c’est-à-dire de revenir à nouveau, mais cette fois pour regagner la ville, la vie des études, du travail, de la libération par la connaissance.

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Le film est une mise en relation constante de l’intérieur et de l’extérieur, le compartiment du train/le paysage aperçu par les fenêtres. Il est ainsi l’opposition de deux espaces opposés, la ville et la campagne, deux mondes, deux modes de vie. L’opposition spatiale prend alors une dimension temporelle fondamentale : l’avant et l’après, avec le train comme passage. Il y a eu avant un autre voyage, dans l’autre sens pour gagner Téhéran et commencer les études. Il y en aura peut-être un autre pour rejoindre (joindre à nouveau) cette vie si différente de leurs origines. Mis sur rail, l’itinéraire du film n’a pourtant qu’un seul sens. Mais il n’a de signification que parce qu’aller et retour se confondent. Tout voyage est la perte de ce que l’on quitte. Qu’y a-t-il à gagner à son terme ?

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            Trois femmes donc, de retour chez elles, dans leur village, dans leur famille. Trois femmes dont nous découvrons peu à peu, au fil du voyage, l’itinéraire de vie, l’importance des études, les choix difficiles qu’il fallut opérer, leurs espoirs d’avenir, leur aspiration au bonheur. Nous apprenons peu de chose sur les détails de leur vie réelle, leur vie à Téhéran comme leur vie antérieure dans leur île d’origine. Nous apprenons encore moins de choses sur leur pays, l’Iran, dont nous ne pouvons même pas admirer les paysages puisque, prisonniers du train qui nous emporte, il est toujours surcadré par les fenêtres qui nous y donne accès. Du coup, ce voyage devient intemporel, comme il n’est plus situé géographiquement. Il est le voyage que nous faisons tous. Rarement, au cinéma du moins, l’assimilation du voyage et de la vie n’aura été aussi fortement affirmée.

V COMME VOYAGE – Rêve.

Les Films rêvés, Éric Pauwels, 2010, 180 minutes.

         Un film « doux comme un rêve », un rêve de cinéaste. Tous les cinéastes ont rêvés de films qu’ils n’ont pas pu réaliser. Tous les films réalisés ont d’abord été des films rêvés. Éric Pauwels, comme tous les cinéastes rêve de faire des films. De tous ces films rêvés il fera un film, Les Films rêvés, justement.

Ce film contient tous les films possibles. « Les films qui agissent et les films qui regardent ; les films de souvenirs et les souvenirs de films ; les films qui ferment les yeux et ceux qui les ouvrent ; les films qui disent au revoir et ceux qui disent adieu ; les films qui racontent des histoires et les films qui ne racontent pas d’histoire ; les films qui ont le point de vue des dieux et ceux qui ont le point de vue des hommes ; les films qui se souviennent et ceux qui oublient. » La liste est belle. Elle pourrait être allongée et tous les cinéastes pourraient établir la leur. Et même ceux qui ne sont pas cinéaste pourraient entrer dans le jeu et proposer des images qui iraient avec chacun de ces films rêvés.

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Certains des rêves de Pauwels se réduisent dans son film à quelques images, une référence littéraire, un souvenir personnel ou une rencontre. D’autres sont quasiment développés comme un court métrage, parfois totalement autonome, ou bien fonctionnant comme de multiples résurgences tout au long du film. On pourrait avoir l’impression d’un patchwork, mais la continuité filmique est toujours assurée par des associations, d’idées ou d’images. Et la voix du cinéaste, toujours hors-champ, nous sert de guide dans les méandres de son voyage filmique.

Car ce film est un voyage. Un voyage sur les pas d’Ulysse. Un film qui commence donc devant les murailles de Troie, mais qui ne se contentera pas d’explorer la Méditerranée. Sur les pas d’Ulysse le  film constitue une histoire des voyages et des voyageurs, des grandes découvertes et des petites explorations, de Colomb à Magellan en passant par Las Casas, et bien d’autres, moins connus ou qui ont pris moins d’importance dans l’Histoire. Certains voyagent même sans sortir de leur chambre, ou bien des bibliothèques où ils écrivent des aventures qu’ils n’ont jamais vécues. Ou bien des aventures si extraordinaires qu’on ne peut croire qu’ils les aient vécues, comme ce Louis de Rougemont qui passa, selon son livre, plus de trente ans dans le désert australien. Cet autre qui chercha toute sa vie, dans le monde entier la femme, dont il était amoureux. Un film de voyage, c’est aussi un film où le bleu domine, dans les images de la mer et du ciel, même si l’une et l’autre sont parfois striés d’éclairs de lumière blanche.

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Si Ulysse est le premier à avoir fait rêver Pauwels, il est un autre voyageur dont il suivra les traces en Afrique, un voyageur-cinéaste, sans qui peut-être Pauwels n’aurait jamais rêvé de cinéma. Ce cinéaste-voyageur, c’est Jean Rouch, l’Africain, que Pauwels reçoit chez lui et qu’il filme dans son jardin, et à qui il va rendre hommage jusqu’en Afrique, dans la boucle du Niger, en déposant un petit coquillage sur sa tombe. Pauwels aime les anecdotes. Celle que lui raconta Rouch est en fait bien plus qu’une anecdote, elle nous dit tout du cinéma. Montrant le film qu’il venait de terminer sur le fleuve Niger à des Africains, ceux-ci lui demandèrent d’enlever la musique, pour ne pas faire peur aux hippopotames.

Les Films rêvés est un film érudit, parce que son auteur rêve aussi à travers les aventures des autres, leurs pensées, leurs œuvres. De Gauguin à Victor Hugo et Baudelaire écrivant Les Passantes à la terrasse d’un café parisien. Ou bien encore Le Mahâbhârata, la plus longue histoire jamais écrite et dont bien des cinéastes ont dû rêver de tirer un film. Pauwels se fera plaisir en mettant en scène le début et la fin d’un de ses films rêvés. La réalité pourtant reprend le dessus, comme lors de la rencontre avec ce Marocain qui passa 18 ans dans le bagne de Tazmamart, en plein désert. S’il a pu survivre dans ces conditions inhumaines, c’est sans doute parce qu’il n’a cessé de rêver de ce que sera sa vie dans la liberté retrouvée. Des rêves plus forts que tous les films rêvés.

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Une araignée qui tisse sa toile, une cabane au fond d’un jardin, des grenouilles, des rails de chemins de fer qui se perdent dans la profondeur de champ, presque à l’infini, dans des paysages des plus divers, enneigés ou désertiques, des images qui reviennent sans cesse dans le film, comme on revient toujours chez soi après un long voyage. Restent les images rêvées, mêmes si elles sont de pures fictions, comme cette jeune femme qui effectue un savant strip-tease, dans une improbable taverne à l’autre bout du monde, accompagnée simplement par une sonate de Schubert. « On ne peut vivre sans rêves, sans mensonges et sans illusions. »

V COMME VOYAGE – ETATS-UNIS

Route one/USA, Robert Kramer, États-Unis, 1989, 255 minutes

Robert Kramer est resté longtemps absent des États-Unis. Exilé ? En Europe pendant 10 ans. Son film est celui du retour. Ce voyage, il ne le fera pas seul, mais avec un ami ; surnommé Doc, exilé lui aussi longtemps de l’Amérique, dans une Afrique marquée par la guerre. Un voyage de retrouvailles donc, avec un ami et un pays. Un retour non pas à la maison, mais aux origines.

« J’ai grandi à l’ombre de l’Empire State Building », dit Kramer, mais il ne veut pas faire de New York le point de départ du voyage. Il propose alors à Doc de partir du nord, de la frontière canadienne, là où commence la route one, et de la suivre jusqu’au bout, jusqu’à son terme, au sud, à Key West. Un voyage nord-sud alors que toute l’histoire des États-Unis est marquée par l’appel de l’ouest. Mais il faut en finir avec les mythes, les grandes plaines, les Rocheuses, les déserts, la Californie. La route one, c’est la traversée d’une autre Amérique, placée sous le signe de Walt Whitman, dont Doc lit un court texte dans l’incipit du film : « Je pars sur la grand route. Sain, libre, le monde devant moi. »

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Le film a l’apparence d’un road movie. Le personnage de Doc est fictif, joué par un acteur, Paul McIsaac, déjà présent dans le précédent film de Kramer, Doc’s Kingdom. Mais l’Amérique filmée est, elle, bien réelle, une Amérique du présent marquée par l’histoire. Une Amérique que le film dévoile peu à peu, par de longues séquences prenant le temps de donner la parole à ceux que Doc questionne. Mais aussi dans de brèves rencontres, quelques échanges, quelques plans d’ensemble situant un métier, une activité industrielle ou artisanale, quelques gros plans sur les visages des ouvriers, des patrons, retraités, marginaux ou officiers de police. Une Amérique dont rien n’est laissé de côté, les zones rurales, les petites villes, les grandes métropoles avec leurs buildings vus depuis les banlieues. Il y a des ghettos aussi.

Mais un road movie, c’est aussi un voyage à l’intérieur de soi-même. Doc, le personnage fictif, apparaît vite comme un double du cinéaste. Nous percevons alors la complexité de la réalité américaine à travers le regard particulier du cinéaste. Un cinéaste qui s’interroge sur son passé, sur son œuvre. Kramer a longtemps été considéré comme celui qui a le mieux rendu compte par ses films des mouvements contestataires des étudiants radicaux de Californie. Dès le début du film, nous sommes très loin de cette remise en cause de l’Amérique bien-pensante. Nous traversons l’Amérique la plus traditionnelle, celle qui croit en Dieu et qui s’en rapporte à Dieu dans tous les actes de la vie. Une Amérique fondée sur les valeurs chrétiennes d’autorité et d’obéissance. Une Amérique qui s’accroche à ces valeurs, qui fait tout pour qu’elles ne disparaissent pas, allant même jusqu’à développer une haine féroce vis-à-vis de ceux qui les remettent en question. La séquence où Doc regarde de l’intérieur d’une clinique une manifestation contre l’avortement est à cet égard significative. La femme qui est avec lui parle de haine, une haine qu’elle ressent très présente chez les manifestants. Et cela lui fait peur.

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         Le début du film montre la forêt et le travail qui l’exploite. Quelques plans, un arbre abattu à la tronçonneuse, un bulldozer qui évacue les branchages, une machine qui charrie les troncs, les fumées d’une usine à papier, suffisent pour évoquer la destruction, la pollution, la mainmise de l’homme sur la nature. Dans le Maine, la première rencontre est celle d’une communauté indienne, les Pnobscot, lors d’un bingo (un loto) dont les bénéfices contribueront à leur survie. Là aussi, pas besoin de longs développements pour rendre compte de la situation actuelle de ces indiens rescapés de l’extermination. Plus loin, Doc entre dans l’intimité d’une communauté chrétienne. Au petit déjeuné, le père parle de Dieu à ses enfants de 5-6 ans préoccupés par leurs tartines de beurre de cacahouète. Au temple, le sermon du pasteur vilipende les parents qui cherchent à expliquer la vie aux enfants. L’éducation, la vraie éducation, n’a rien à justifier. Elle doit s’imposer, par la force physique s’il le faut. Dans une réunion publique, le même pasteur défend ouvertement le régime d’apartheid de l’Afrique du sud. Dans une autre micro-séquence, le patron d’une usine de pressing tient un discours des plus paternaliste vis-à-vis de ses ouvriers, dont il se targue d’assurer l’avenir. En contre-point, Kramer filme le travail à la chaîne dans une conserverie de poisson. « Depuis combien de temps êtes-vous là ? demande Doc à une femme. 17 ans répond-elle sans lever les yeux de son travail.

         Le film multiplie les incursions dans le passé, les références historiques, les visites dans les lieux de mémoire. La maison de Thoreau, cet avocat qui osa défendre le capitaine John Brown, condamné à mort pour s’être élevé contre l’esclavagisme. A Boston, c’est aussi l’histoire des noirs, des soldats participants aux différentes guerres, qui est rappelée. A Washington, un guide présente la salle où fut rédigée la constitution américaine. Doc cherche aussi la maison de Walt Whitman, mais trouve porte close. Une longue séquence se déroule devant le monument funéraire où sont inscrits les noms de tous les soldats américains tués au Viêtnam, par ordre chronologique, du premier au dernier. Plus au sud, dans un « musée des tragédies », un plan rapide présentera la voiture où fut assassiné Kennedy à Dallas. Des traces du passé récent, mais aussi des fouilles découvrant des silex préhistoriques utilisés comme objets de tous les jours. Le rapport des américains à l’histoire de leur pays est pour le moins ambigu.

Les pauvres, les défavorisés, les membres de communautés exclues du rêve américain, Indiens, Noirs, travestis, immigrés d’Amérique latine, du nord au sud, en passant par New York, font l’objet d’une attention particulière, comme cette femme venue du Salvador qui raconte la torture et le viol dont elle a été victime. Maintenant elle s’occupe de renseigner les sans papier à la recherche d’un travail. L’Amérique de Kramer, c’est aussi celle de la solidarité. Pour Thanksgiving, Doc aide à préparer les plats qui seront servis ce jour-là en plus grand nombre que d’habitude. Doc n’hésite pas aussi à soigner un enfant noir. L’exercice de la médecine lui manque. Il fait part à Kramer de son intention d’arrêter le voyage pour prendre un emploi.

Le film se termine cependant comme prévu en Floride. Après les autoroutes, les ponts, les trains, ce sont les bateaux qui maintenant occupent principalement l’écran, sans oublier les fusées de cap Canaveral. Dernière communauté rencontrée, les créoles du delta du Mississipi, où la médecine doit y côtoyer le vaudou.

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Route one/USA est un film fleuve, débordant d’une profusion de visons, de rencontres parfois fugaces, de moments d’émerveillement devant la beauté d’un coucher de soleil sur la mer, mais aussi des moments de colère, de révolte sourde devant la misère et l’injustice. Un film qui n’a rien du voyage touristique, superficiel, naïf. Un film qui ne se veut pas un bilan définitif sur l’Amérique, mais qui en montre la diversité, le côté souvent imprévisible, les dimensions contradictoires.

Route one/USA est un des films qui incarne le mieux la modernité du documentaire actuel. Par son recourt à un élément fictionnel d’abord, avec le personnage de Doc (Doc pour docteur, mais aussi Doc pour documentaire), personnage fictionnel certes, mais dont l’intégration au documentaire est parfaitement cohérente. L’histoire de l’Amérique nous est racontée à travers le vécu de Doc. Le récit éclaté de la vie de Doc (les références fréquentes à ses parents, à sa vie en Afrique entre autre) nous raconte l’Amérique telle que le cinéaste la voit à travers sa caméra. En second lieu, le film introduit ainsi une dimension autobiographique, une des marques les plus courantes du documentaire contemporain. Cette autobiographie, ce n’est pas seulement celle de l’acteur ou du personnage ; c’est celle du cinéaste lui-même. Le film renvoie explicitement à son retour d’un « exil de 10 ans » loin des États-Unis. La vision du pays qu’il propose ne peut se comprendre qu’en référence à cette absence prolongée, cet éloignement. Enfin, le récit lui-même, construit selon le déroulement d’un itinéraire géographique, renvoie à la forme du road movie, mais il transcende ouvertement cette forme par les rencontres, les visites, les explorations et découvertes qui jalonnent le parcours. On pense au Van der Keuken de Vers le sud, ou au Depardon d’Afrique, comment ça va avec la douleur. Trois itinéraires, trois continents : L’Europe, l’Afrique, l’Amérique.

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V COMME VOYOU.

Le saint des voyous, Maïlys Audouze, 2017, 35 minutes.

Un père et sa fille. Ou une fille et son père. Peu importe puisqu’il s’agit de leur relation. D’une relation familiale donc, qui n’a rien d’unilatérale, mais qui met à l’écart – ou qui évite d’en parler – toutes les autres relations pouvant exister au sein de la famille. Une relation qui doit bien avoir un côté freudien, même si le film évite aussi d’en parler. Une relation en tout cas qui dépend de ce que sont ce père et cette fille.

La fille est jeune. Elle n’est plus vraiment adolescente, mais est-elle déjà pleinement adulte ? Et d’ailleurs, pourquoi fait-elle un film sur son père ? Son premier film…

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Des réponses tout ce qu’il y a de banal, peuvent venir à l’esprit. Elle fait un  portrait-souvenir, un hommage, elle veut lui manifester son amour, ou régler des comptes avec sa famille. Ou bien rien de tout cela. Ou tout cela à la fois – si c’est possible. Ou tout simplement, elle entreprend une quête autobiographique dans laquelle le père occupe nécessairement une place, une place de choix sans doute, la place du père !

Le père n’est plus très jeune. Mais le film se penche en priorité sur sa jeunesse. Et l’on comprend très vite alors que ce père n’est pas un père comme les autres. Simplement parce qu’il n’est pas un homme comme les autres. Et que c’est cela, ce pas comme les autres, qui justifie le film que fait sa fille. Il ne s’agit donc pas d’entrer dans l’intimité familiale. Le film n’est certes pas une histoire de famille. C’est le film d’un homme dont l’histoire personnelle nous interroge bien au-delà de sa personnalité.

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Le père est un voyou – ou a été un voyou. Qu’est-ce que cela veut dire ? On peut chercher à construire un champ sémantique à partir de synonymes ou de termes proches, de délinquant à bandit, en passant par voleur, gangster, criminel, hors-la loi, etc. On évoquera alors la pègre, la mafia, les bas-fonds ou plus simplement la marginalité.

 On peut aussi y voir un clin d’œil à Jean Genet, qui a beaucoup utilisé le terme.

L’histoire du père que construit le film est caractéristique de la stigmatisation que la société peut faire peser sur un enfant, accusé d’un acte de délinquance – à tort semble-t-il –accusation qui pèsera sur toute sa vie. Délinquant il sera puisque la société veut qu’il soit délinquant. Et il en assumera les conséquences, quitte à en payer le prix le plus fort, la perte de la liberté, bien plus difficile à vivre que la perte de l’honneur.

Un voyou ou un saint (toujours Genet, mais vu par Sartre…)

Un voyou qui, pour sa fille, a toujours été un Saint !

 

 

V COMME VILLAGE HEUREUX

Un village dans le vent, Jean Louis Gonterre, 2017, 1h 16

Le paradis sur terre existe-t-il ? Les habitants de Burdignes, petit village de la Loire, sont unanimes à répondre oui. Sans hésitation. Et ils s’en réjouissent. Car ce paradis sur terre c’est à Burdignes qu’il a vu le jour, et qu’il continue à éclairer la vie de ses habitants, qu’ils soient là depuis peu de temps ou depuis toujours, qu’ils soient paysans (ils tiennent à cette appellation), ou artisans, ou « simples citoyens ». Tous font l’éloge sur ce petit village qui auraient pu rester « un trou paumé », comme tant d’autres, sans la ferme volonté des élus locaux d’aller de l’avant, et l’engagement de tous à leurs côtés, dans la vie associative bien sûr, mais aussi dans sa vie professionnelle de tous les jours. A Burdignes, le bonheur n’est pas un vain mot. Et le large sourire qui illumine bien des visages a de quoi en rendre jaloux plus d’un.

Le film de Jean Louis Gonterre – admirateur sans réserve de la vie à Burdignes – va faire l’inventaire de cette réussite donnée comme exemplaire. Il  recueille la parole de tous, du maire – très présent – et de ses élus, des agriculteurs, des artisans, du boulanger au restaurateur de la ferme auberge, sans oublier la maîtresse de la classe unique et les parents d’élèves, car  l’école est vécue comme indispensable au village et tous y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux.

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Il va ensuite présenter les activités, associatives et professionnelles, qui font la vie sociale et économique du village. La troupe de théâtre amateur, les Burdivents, qui mobilise ou a mobilisé un jour ou l’autre une bonne moitié des habitants et dont les spectacles annuels sont de francs succès. Le groupe vocal Yeta, et l’atelier créé par une comédienne pour l’accompagner. La fête d’été aussi, moment convivial par excellence. Puis les projets de la municipalité, l’éco-hameau en particulier, qui vise à échapper au lotissement classique et qui est devenu un chantier participatif. Et même un projet éolien, qui recueille l’approbation collective dans la mesure où il est présenté comme bénéficiant à tous.

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La présentation du village ne serait pas complète sans un regard – empathique bien sûr – portée sur la vie paysanne. Nous suivons quelques travaux des champs, la récolte des patates – un de ces agriculteurs est particulièrement fier d’utiliser le cheval qu’il a lui-même dressé pour cela. Le bio se développe de plus en plus. Beaucoup transforment eux-mêmes leur production et la commercialisent dans des circuits courts qui évitent les intermédiaires.  Ici la campagne ne connaît pas la désertification. Nous sommes bien loin de la vision de Depardon d’un monde rural condamné à disparaître. Ici les enfants reprennent les exploitations des parents et les nouveaux arrivants qui veulent s’installer sont accueillis à bras ouverts – il n’y a pas d’immigrés parmi eux.

Pas une seule fausse note dans ce tableau idyllique. Dynamisme, bonne humeur, joie dans le travail, sont les mots que l’on entend le plus fréquemment. Et comme dit une des habitants du village, « Les oiseaux, l’herbe, les arbres, le bonheur de vivre à Burdignes ».

Étant donnée la morosité ambiante, il est rassurent de constater qu’il existe des gens heureux.

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