Y COMME YANGTSE

Changjiang. A yangtze landscape de Xu Xin.

Un long voyage en Chine. Une traversée du pays en remontant le cours du Yangtsé depuis le port de Shanghai jusqu’au Tibet, aux sources du fleuve. Des milliers de kilomètres.

Un film lent et monotone, en accord avec le rythme du déplacement des bateaux sur l’eau. Mais la longueur des plans y est aussi pour beaucoup.

L’eau est sombre, noire, puisque le film est en noir et blanc. Des images que la plupart du temps on ne risque pas de prendre pour des cartes postales. Sauf peut-être lorsque l’on traverse les trois gorges et que le fleuve s’encaisse entre les montagnes.

Pour le reste, on ne voit qu’une Chine pauvre, triste, sales, déglinguée, où ceux qu’on rencontre sont tous des laissés pour compte, des marginaux, ou des handicapés mentaux, des estropiés de la vie, ou quelques travailleurs dont le travail ne semble guère avoir plus de sens qu’un simple passetemps. Une Chine qui se détruit elle-même, qui est déjà pratiquement détruite.

Nous sommes à mille lieues de la Chine moderne, celle des immeubles flambant neufs ou des usines immenses où sont manufacturés à la chaîne les objets made in china qui envahissent le monde. Il y a bien quand même dans le film quelques plans sur les villes nouvelles, construites dans l’urgence pour remplacer celles qui ont été englouties par les eaux lors du détournement du cours du fleuve. Quelques plans de nuit, pour le jeu des lumières. Mais nous ne voyons ces bâtiments que de loin et ils semblent. De toute façon le film ne va jamais à la rencontre de la population des villes, sauf dans la séquence finale, au Tibet. Le reste du temps nous restons extérieurs à la vie.

Tout au long du voyage, des inscriptions sur l’écran nous indiquent où nous sommes. Le nom des villes traversées et des provinces. Des mentions également d’événements qui ont marqué ou qui marquent l’histoire du fleuve. Des événements toujours tragiques, l’accident d’un bateau de croisière qui a chaviré ou le tremblement de terre au Tibet. Chaque fois le nombre de victimes est mentionné. Ou bien nous nous attardons sur les mains de ce  pécheur mutilé par un dragueur qui a endommagé ses filets. Le texte mentionne que ses démarches pour obtenir réparation sont systématiquement freinées par les autorités locales.  Il ne lui reste plus qu’à regarder toute la journée les bateaux qui passent devant lui sur le fleuve.

Le film n’est pas muet puisqu’il y a beaucoup de bruits de fond, des cris d’enfants ou des bribes de conversations inaudibles. Mais il ne comporte pas de dialogues Il y a seulement deux ou trois interpellations directes du réalisateur-caméraman. Une femme présente à la caméra deux chiots dans un panier. « Vous pouvez les filmer », dit-elle en riant. Ou bien cette sorte de clochard (on pense à l’homme sans nom de Wang Bing) qui prépare sa gamelle de pâtes. Il en propose à celui qui tient la caméra : « T’en veux un peu » et devant le refus silencieux  « Tant pas, moi je mange. » On pourrait aussi considérer que les grognements des handicapés que nous côtoyons dans une longue séquence sont aussi des dialogues, du moins une communication. D’ailleurs celui qui coupe du bois s’adresse explicitement au cinéaste lorsqu’après plusieurs essais infructueux, il réussit à fendre une petite buche. Son sourire et le geste du pouce sont alors éloquents.

Le film de Xu Xin fait penser immanquablement à deux autres films, A l’ouest des rails et Congo river.

Comme le film de Wang Bing, le filmage des paysages du Yangtsé est essentiellement constitué de longs travellings très lents. Ici les rails des trains sont remplacés par le cours de l’eau, filmé le plus souvent de la rive et toujours à contre-courant puisque nous remontons le fleuve. Mais le projet de Wang Bing était plus précis. Dans la région de la Chine qu’il filmait, il s’agissait de montrer le déclin et la mort de l’industrie lourde qui avait fait sa richesse. Ici, le cinéaste montrer la déchéance de la vie fluviale sans esquisser de pistes permettant de comprendre les évolutions du pays. Un constat fataliste en somme.

On pense aussi au Congo River de Thierry Michel puisqu’il s’agit aussi d’une remontée du cours d’un fleuve de la mer à la source. Une référence où dominent les oppositions. Au noir et blanc du film chinois répond l’exubérance du film africain. Et puis, dans Congo River nous sommes embarqués sur une barge qui navigue sur le fleuve, avec toute une population colorée, bruyante, vivante. En Chine, nous ne sommes pas vraiment sur le fleuve. On peut même dire que personne ne vit sut le Yangtsé, qui devient plutôt dans le film un agent de destruction et de mort. La Chine, cette Chine-là, n’a vraiment rien à voir avec l’Afrique.

Le film de Xu Xin se termine au Tibet, en filmant les pratiques religieuses sur « le lieu d’inhumation céleste ». Nous sommes très loin de Shanghai. En faisant ce film, le cinéaste a-t-il voulu montrer qu’il est nécessaire de revenir aux sources ?

Cinéma du réel 2017, compétition internationale.

Y COMME YAKUZA

Kijima stories de Laetitia Mikles.

Un film enquête, un film portrait ; un film dessin, un film poème ; un film voyage, un film rencontre ; un film aventure aussi, un film policier, enfin presque ….

Peut-on ne plus être un yakuza, lorsque depuis l’âge de 16 ans l’on a fait partie d’un clan et partagé toutes ses activités ? Peut-on redevenir un homme, simplement un homme comme les autres, un homme honnête. C’est si rare que la presse en fait un de ses titres à propos de M. Kijima. S’il n’est plus yakuza, comment cela a-t-il été possible ?

Les yakuza, les mafieux du Japon. Mais ce terme est intraduisible, sauf de faire image. Sur le mode Chicago, les gangsters ; sur le mode film français d’avant la nouvelle vague, la pègre ; sur le mode cité de banlieue, les voyous ; sur le mode boite de nuit sur la Riviera, le milieu…

Des yakuza, le film évoquera, de petites touches fugaces, leur mythologie. Le code d’honneur des clans, leur hiérarchie, le doigt coupé, le dos entièrement recouvert de tatouages, en couleur. De M. Kijima, on ne saura rien, mais on pourra imaginer bien des choses.

Quitter les yakuzas ? A ses risques et péril. Et à condition d’être aidé, beaucoup. Pour l’un ce sera la photographie, et il s’y consacre entièrement, au point de ne plus quitter son appareil. Pour un autre, ce sera la religion, rencontrer une Église, suivre l’enseignement d’un prophète ; ou se retirer du monde en devenant moine. La voie la plus ardue : sur 10 qui viennent au monastère, un seul reste. M. Kijima est peut-être de ceux-là.

Et les femmes ? Existe-t-il des yakuzas féminines ? Si l’on en croit les tatouages que porte celle que la cinéaste rencontre, on peut croire que cela doit bien exister. Mais comme les autres, ceux qui ont accepté de parler à la caméra, elle se contente d’allusions. Avoir été yakuza ne s’avoue qu’à mots couverts.

Le film pourrait être aussi un road movie. Et il y a bien des plans de routes, des routes qui défilent devant nous, sans que l’on sache qui est à l’intérieur du véhicule (une voiture fantôme ?) Il n’y a pas vraiment de paysage à admirer. Des champs, des prairies, quelques travailleurs occupés à faire les foins. Si l’on ne nous avait pas dit que nous sommes au Japon, que nous avons quitté le sud pour nous rendre dans le nord, on pourrait se croire dans une campagne du centre de la France. Sauf que les dessins réalisés à l’encre noire, d’un pinceau fin et agile, nous obligent à quitter l’occident. Comme les dos tatoués des yakuza.

Pourtant, Kijima stories n’est pas un film sur les yakuzas. Ce n’est même pas un film sur le Japon. C’est plutôt un film sur le dessin, un art tout en subtilité qu’il nous montre dans sa réalisation même, en gros plans cadrant exclusivement la feuille et le pinceau. Et l’encre qui vit sur la surface du papier, qui se mélange, qui crée des formes, et presque des couleurs dans les nuances de gris. Jamais l’artiste. S’agit-il de M. Kijima ?

Dans une autre vie, M. Kijima deviendra cinéaste. Ce serait sans doute un excellent moyen de quitter le monde des yakuzas.

 

Y COMME YOUTUBE

Un film à la gloire d’internet, qui n’existerait pas sans internet, ou plus exactement sans YouTube. Car YouTube permet des rencontres inimaginables, réduisant la distance géographique comme le distance sociale ou culturelle. Et quand il s’agit de musique, ce langage universel, YouTube peut rapprocher des personnes qui en dehors d’elle n’ont rien de commun.

La rencontre que le film de Ido Haar nous présente, c’est celle d’une jeune femme, Samantha, qui vit dans un quartier défavorisé de La Nouvelle-Orléans et de Kutiman, un musicien connu de la scène underground israélienne qui vit lui dans un kibboutz près de Tel Aviv.

Samantha n’a pas une vie facile. Elle travaille comme aide soignante dans une maison de repos et semble n’avoir de relation sociale qu’avec sa mère, qu’elle ne joint d’ailleurs que par téléphone. Elle a été violée dans sa jeunesse par son beau-père et cela reste pour elle une malédiction. Alors, c’est sur YouTube qu’elle trouve refuge, un peu de paix, un moyen de pouvoir s’exprimer. Elle a donc ouvert un compte sous le nom de Princess Shaw (tout un programme) et elle se filme en gros plan, parlant un peu d’elle-même, mais surtout elle chante. Elle chante a capella, des textes où elle dit surtout son mal de vivre. Des chants qu’elle offre au réseau mondial, bouteilles à la mer dont elle n’attend aucun miracle , et qui pourtant vont bouleverser sa vie, du moins pour un moment, une parenthèse de bonheur dans une vie de misère.

Car loin, très loin d’elle, un musicien qui passe sa vie sur le réseau, à la recherche de tout ce qui peut être nouveau, insolite, dérangeant, va découvrir la voix extraordinaire de Princess Shaw. La spécialité de Kituman, c’est le mix. Alors il part à la recherche de séquences musicales qui peuvent servir d’accompagnement aux chants de Samantha. Et il découvre des choses vraiment surprenante, une petite fille qui joue du piano, un guitariste électrique qui servira de solo, un joueur de violoncelle, des percussions… Il va assembler tous ces éléments en une véritable composition nouvelle, unique, une musique faite de bric et de broc et qui pourtant possède une unité dans laquelle la voix de Samantha s’intègre parfaitement. Dans le film, ces compositions nous sont présentées sur un écran partagé où chaque musicien apparaît dans les images de son YouTube personnel mais devenues une œuvre collective totalement originale. Et lorsque Samantha découvre cela sur YouTube elle explose de bonheur. C’est pour elle une consécration inespérée, miraculeuse. Le nombre de visions et de likes de son compte est en augmentation constante. Et le New York Time lui consacre même un article !

Mais ce qui fait aussi tout l’intérêt du film, c’est que la rencontre virtuelle entre Princess Shaw et Kutiman va devenir bien réelle. Samantha est invitée à Tel Aviv où elle va participer à un grand concert dont elle est la vedette. Des moments de grande émotions lorsque les deux musiciens tombent dans les bras l’un de l’autre. Et bien sûr le concert est un succès qui dépasse toutes les attentes. Samantha – Princess Shaw est une véritable star. Jamais elle n’aurait pu imaginer vivre cela un jour.

Mais tout rêve a une fin. Samantha retrouve son quartier de la Nouvelle-Orléans où elle ne pourra redevenir Princess Shaw que sur YouTube. A moins que…

Presenting Princess Shaw, un film de Ido Haar, Israël, 2015.

Prix du public à Visions du réel, Nyon, 2016.

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