M COMME MARSEILLE – Élections 1

Marseille contre Marseille, 7 films de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, 1989 – 2001, 642 minutes.

Pendant plus de 12 ans, Jean-Louis Comolli et Michel Samson ont filmé Marseille, ou plutôt ils ont filmé la vie politique de Marseille, ce qui de toute façon revient à filmer Marseille elle-même, tant la ville s’identifie avec la politique.

Ils ont filmé des campagnes électorales, trois élections municipales (1989, 1995, 2001), deux législatives (1993, 1997) une régionale (1992) et une cantonale (2001), au total sept films réunis après coup mais formant incontestablement une série unique, tant son unité est forte, unité de propos bien sûr, mais aussi unité du regard porté sur la ville et ses batailles électorales.

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Michel Samson est journaliste. C’est lui qui, dans chaque épisode, mène l’enquête. Il sillonne la ville en voiture pour nous en donner une vision dynamique. Il rencontre tous les protagonistes de cette vie politique si particulière. Il les interroge, souvent avec exigence, demandant des précisions, s’arrêtant sur les détails qui peuvent avoir de l’importance. Ses interlocuteurs, ces hommes qui font la vie politique de Marseille, il les connaît bien. Il les rencontres parfois dans un contexte difficile, réunion ou déclarations publiques, mais le plus souvent chez eux, dans leur bureau ou leur appartement, dans leur intimité. Il n’y a jamais d’hostilité dans ses questions. Du coup, en dehors du cas particulier du Front National, ils apparaissent souvent comme sympathiques, des hommes de conviction, engagés dans des luttes intenses, mais par rapport auxquelles ils savent prendre une certaine distance. Les coups bas, les coups tordus, c’est toujours les autres, le camp adverse, qui en sont les auteurs. Et tous bien sûr n’ont qu’un mot à la bouche, le bonheur des marseillais.

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Jean-Louis Comolli est cinéaste. Il met en scène cette vie politique en agençant les moments d’intense agitation, les bains de foule des candidats et toutes ces rencontres avec leurs supporters, et les moments d’entretien face à face, ou plutôt côte à côte puisque pour éviter d’être toujours assis de chaque côté d’un bureau, le journaliste-questionneur (Michel Samson) marche avec son interlocuteur, le long d’un quai du port par exemple, ou dans un atelier en désordre. Il filme aussi la ville, le port, la mer, Notre-Dame de la Garde, des marchés. Il ne s’agit pas de meubler ou de simplement situer le contexte, en faisant des plans de coupe plus ou moins cartes postales. A Marseille, la politique, c’est la vie de la ville, sa respiration, son sang. Et lorsque l’on sort de Marseille pour les élections autres que municipales, c’est la même chose. La bataille de Provence, c’est la bataille de Marseille à l’échelle de la région.

Le cinéma de Comolli, c’est un cinéma fondamentalement politique. Il filme la politique parce que la politique, c’est la vie. C’est la vie d’une ville qu’il filme comme il filme les hommes qui font de la politique, comme il filme les habitants, des femmes et des hommes anonymes, de bord, de milieu et d’origine différents, mais qui ont tous le même cri du cœur, leur amour de Marseille.

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Marseille de père en fils, 1989, 2 X 82 minutes

Elections municipales 1989

         La vie politique de Marseille a été marquée par le règne de Gaston Defferre, 33 ans à la tête de la ville. Le film s’ouvre sur sa mort. Une mort brutale, inattendue. « La ville est à prendre ». La guerre de succession s’engage. Les premières séquences sont consacrées aux cérémonies des funérailles et aux hommages rendus par toutes les communautés religieuses. Mais très vie, la belle unanimité se lézarde. Le camp socialiste n’est pas loin de l’implosion. Le leader de la Fédération, Michel Pezet, est accusé, pas seulement à mots couverts, d’avoir tué le père, de l’avoir mis en échec politiquement et ainsi d’avoir, indirectement, contribué à sa mort physique. L’accusation est grave. Elle pèsera lourd par la suite.

 

Ce premier film d’une longue série à venir est entièrement dominé par la figure de Defferre, qui vient de mourir après 33 ans à la tête de la mairie. Comolli introduit à plusieurs reprises des images d’archives le montrant à différents moments de sa carrière. Les courtes déclarations choisies entrent alors en résonances avec les faits et gestes des candidats à sa succession. Le film montre l’affection que lui portaient ses fidèles et insiste sur la « sacralisation » du personnage. Interrogeant ses proches et les témoins de son dernier combat politique, Samson insiste pour connaître le plus de détails possible. Qu’a-t-il dit ? Quelles ont été ses dernières paroles ? L’émotion est grande chez les marseillais anonymes qui assistent aux cérémonies. Même disparu, Defferre reste omniprésent à Marseille. Il faut pourtant tourner la page.

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Tourner la page Deffere, c’est élire un nouveau maire en 1989, après deux ans de transition assurée par Robert Vigouroux, qui est candidat à sa propre succession. Comme il ne fait pas vraiment campagne jusqu’au dernier moment, le film se centre sur ses adversaires dans le camp socialiste. Samson s’entretient avec Pezet, puis avec Sanmarco. Il rencontre les principaux colistiers. L’adversaire de droite, Jean-Claude Gaudin,n’apparaît que dans la deuxième partie du film (Marseille de père en fils est divisé en deux parties : 1 Ombres sur la ville ; 2 Coup de mistral). Il ne fait pas partie des fils. Son heure viendra plus tard.

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En dehors des hommes politiques, des différents candidats à cette élection municipale, Samson rencontre des habitants de. Christian Poitevin, poète et homme d’affaires. A Notre Dame de la Garde, il observe une maghrébine venue déposer des bougies. On la retrouve préparant le couscous chez elle en compagnie d’un de ses fils. Dans un café il rencontre les membres en vue de la communauté arménienne qui évoquent leur jeunesse dans les quartiers pauvres. Tout ceci illustre le côté cosmopolite de la ville que soulignent tous les politiques.

Dans la seconde partie du film, des images nous montrent les différents intervenants en surimpression sur des vues de la ville. Une mise en scène qui atténue la dimension dramatique de cette campagne électorale. Dans les dernières images la mer, filmée en gros plan, est assez agitée. Le mot fin n’est pas suivi de « A Suivre ». Pourtant, nous sommes bien mis en situation d’attendre les futurs développements de la vie politique marseillaise.

Marseille contre Marseille

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M COMME MOIS DU FILM DOCUMENTAIRE.

 Le mois de novembre est le mois du film documentaire.  Comme chaque année. Une opération lancée en 2000 par Images en bibliothèques et qui connait depuis un succès sans cesse grandissant.

Il s’agit avant tout de projeter des films documentaires, des films qui ont la réputation de ne pas être des films grand public et qui, en grande partie pour cela, sont peu diffusés et donc peu vus en dehors des festivals et des grandes villes. Les films sont projetés en salles de cinéma, mais aussi dans les bibliothèques et médiathèques, ce qui permet de faire connaître les collections de documentaires existant dans ces établissements. Ils sont aussi diffusés dans d’autres structures pouvant rejoindre localement l’opération, des établissements scolaires et universitaires, des musées, des associations liées au cinéma. La coordination nationale est assurée par l’association des Bibliothécaires de l’image.

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Images en bibliothèques a été créé en 1989. C’est une association chargée de mettre en valeur les collections cinématographiques et audiovisuelles existant dans les bibliothèques, collections dont 40 % sont des documentaires. Les bibliothèques proposent ces films en prêt, mais aussi en consultation sur place et en vidéo à la demande. Elles organisent des projections publiques, pas seulement pendant le mois de novembre d’ailleurs, à destination d’associations et du public scolaire.

 

Les médiathèques disposent de fonds de films rares, non sortis en salle et non édités par ailleurs. Ces fonds existent grâce au soutien du Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture et du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) qui favorise l’accès à son catalogue, Images de la culture, riche de plus de 2500 titres, et qui constitue un outil particulièrement efficace de diffusion de films dans le secteur non commercial (établissements scolaires, bibliothèques publiques, musées, festivals, établissement pénitentiaires).

Le Mois du film documentaire est ainsi une occasion unique, sous des formes très diversifiées laissées à l’initiative des organisateurs, de voir des films sélectionnés ou non autour d’une thématique, de rencontrer des réalisateurs et d’autres professionnels du cinéma, de débattre des œuvres.

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Voici un exemple, parmi d’autres, de la programmation de l’édition 2018  : la  thématique « la guerre 1914 – 1918 » (centenaire oblige)

Là où poussent les coquelicots, Vincent Marie / 2016 / 52’

L’héroïque cinématographe, Laurent Véray et Agnès De Sacy / 2002 / 48’

Nom de code : poilus d’Alaska, Marc Jampolsky / 2011 / 90’

Elles étaient en guerre (1914-1918), Fabien Béziat et Hugues Nancy / 2014 / 94’

Les Français dans la grande guerre, Cédric Condom / 2008 / 52’

Graine de Poilu, Magali Magne / 2014 / 58’

Fusillés pour l’exemple, Patrick Cabouat / 2003 / 52’

Sillons de feu, Gérard Raynal / 1995 / 56’

1916, Fabien Bedouel / 2003 / 8’

Les Derniers de la der des ders, Jean-Marc Surcin / 1999 / 52’

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Bilan de la 18e édition (2017).

(Source le site du mois du film documentaire : http://www.moisdudoc.com/

3 137 séances

  • dont 275 séances à l’étranger
  • dont 250 séances pour les jeunes publics

1 528 films projetés

  • 22 % de films de patrimoine
  • 30 % de courts métrages

1 321 cinéastes représenté·es

  • dont 500 venu·es à la rencontre du public
  • 45 % des séances accompagnées par le/la cinéaste

150 000 spectateurs

  • 10 % de jeunes publics
  • Une hausse de la fréquentation constatée dans 33 % des lieux

Des centaines d’événements accompagnant les projections

  • 84 % des séances accompagnées de débats, expositions, ateliers pratiques, -* conférences, etc.

2 154 structures participantes

  • 799 médiathèques
  • 344 salles de cinéma
  • 332 structures culturelles
  • 301 institutions publiques
  • 157 structures pour le cinéma
  • 91 établissements éducatifs
  • 84 structures sociales
  • 40 structures du réseau culturel français à l’étranger
  • 5 structures de presse / media

F COMME la FOLIE MOULLET

La Terre de la folie, Luc Moullet, France, 2010, 90 minutes.

Le ton est grave, sérieux. C’est que l’affaire est d’importance : pourquoi dans une région bien déterminée, dans un territoire si restreint, peut-on recenser tant de crimes ? Bien plus qu’ailleurs en tout cas. Certes, cette région rurale, dans les Alpes du sud, peut être considérée comme un peu arriérée au début du xxie siècle. Certes ici comme ailleurs, il y a des rivalités familiales, des jalousies, des conflits d’intérêt. Mais ici, il semble que beaucoup des crimes recensés ne puissent pas s’expliquer si facilement. Les mobiles sont souvent bien minces. Au point qu’on en vienne à invoquer une folie meurtrière, inexplicable rationnellement, échappant à toute tentative de compréhension.

terre de la folie

Si Luc Moullet s’implique personnellement dans ce questionnement, c’est qu’il se sent directement concerné dans ses origines familiales, car des cas existent dans sa famille. Le premier cas qu’il évoque concerne la petite nièce de son arrière-grand-père. A la suite de problèmes avec son employeur qui sans doute a abusé d’elle, elle a des comportements qui la conduisent en hôpital psychiatrique. La fin du film évoque aussi la série de meurtres commis par un autre membre lointain de sa famille. Moullet Il se présente comme « quelqu’un de pas très normal », fuyant la société dans la solitude de sa filmothèque installée dans un grenier. Son œuvre cinématographique n’est-elle pas d’ailleurs tout à fait à part dans l’histoire du cinéma français ? Il ne rentre cependant pas dans ce genre de considération.

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Moullet ne joue pas au criminologue. Il ne propose aucune théorie. Le nuage de Tchernobyl et l’augmentation des désordres thyroïdiens qui ont suivi, la présence de sectes, ne sont que des éléments parmi d’autres. Il se contente de rassembler des faits. Il mène une enquête de terrain, interroge les témoins, jamais les auteurs des crimes. Il rencontre les habitants des villages, des membres de la famille des meurtriers. Le plus souvent, ce sont des personnes impliquées plus ou moins directement. Il présente aussi un des enquêteurs de la police judiciaire de Marseille à propos d’une affaire particulièrement sordide où un boucher coupe sa fille en morceaux qu’il disperse aux quatre coins de la ville, en se déplaçant en bus, avec de grands sacs poubelle les contenant. La buraliste qui l’a vu à chacun de ces déplacements en frissonne encore.

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Le « pentagone de la folie » que Moullet délimite sur une carte avec des élastiques n’est-il qu’une construction de l’esprit, une astuce de cinéaste pour donner une ligne directrice à son film ? Dans la dernière séquence du film, on retrouve le Moullet moqueur, prenant de la distance par rapport à son film qu’il fait questionner par une des intervenantes précédente. « Tout ce film, c’est pour justifier ta propre folie », dit-elle au cœur de la dispute. Le cinéaste campe sur ses positions. Jusqu’au bout il essaie d’être sérieux. Mais cette séquence tourne vite au burlesque. Moullet reste Moullet. Le petit grain de folie qu’il revendique, et qu’on lui attribuera volontiers, est après tout la marque de fabrique de sa création cinématographique.

M COMME MOULLET.

Cinéaste français (né en 1937)

Luc Moullet a toujours occupé une place à part dans le cinéma français. Il débute dans la mouvance de la Nouvelle Vague dans les années 60. Mais très vite son œuvre prend une tournure personnelle, incontestablement originale. Car les films de Moullet, même ses documentaires, font rire. Ils sont faits pour faire rire, ce qui est la façon qu’a le cinéaste de ne pas laisser le spectateur indifférent, de le bousculer dans sa position de spectateur, on dirait aujourd’hui de le faire participer. Faire rire, mais pas de n’importe quel rire. Les documentaires de Moullet ne sont pas des comédies. Humour, ironie, burlesque, sont les termes qui pourraient tenter de les définir, ou de découvrir sa touche personnelle. Leur multiplicité indique cependant leur imprécision, ou leur inadéquation si on les prend isolément.

Si l’on peut parler de documentaire à propos d’une partie, importante, de l’œuvre cinématographique de Moullet, c’est d’abord parce qu’il donne une forme documentaire à ces films. De La Cabale des oursins à La Terre de la folie, Moullet enquête, sur le terrain, examine certains aspects d’une réalité (un lieu, un espace, un monde, un univers) qu’il prétend « étudier », dont il propose sinon une connaissance, du moins une vision personnelle. Et s’il nous conte une histoire, c’est celle de sa relation personnelle avec cette réalité, une réalité qui n’est pas le fruit de son imagination, mais qu’il est bien le seul à aborder comme il l’aborde.

essai d'ouverture

Faire rire, pour Moullet, découle d’abord du choix de ses sujets. Certains peuvent paraître bien futiles. La résolution des problèmes que l’on peut rencontrer dans l’ouverture d’une bouteille de Coca n’a pas la prétention de changer la face du monde (Essai d’ouverture, 1988). D’autres sont plus proches des préoccupations de l’air du temps, comme savoir ce que l’on a dans son assiette (Genèse d’un repas, 1978). Tous sont ancrés dans la vie quotidienne. Car, après tout, habiter à côté d’un terril, a nécessairement une influence sur sa perception du paysage. Mais le plus propre à faire rire réside surtout dans les interventions de Moullet lui-même dans le traitement de ses sujets. De toute évidence, il ne cultive pas la posture de star. Il fait plutôt penser à un Monsieur Hulot perdu dans une réalité dérisoire. Mais là où Tati construisait de film en film un personnage, Moullet se contente d’être lui-même. Et lorsqu’il est si maladroit qu’il en devient drôle, sa façon d’exploiter cette maladresse dans le film ne l’érige pas pour autant en jeu d’acteur.

La dimension documentaire de l’œuvre de Moullet, c’est aussi sa portée critique de la société, ou plus exactement du comportement dérisoire de nos contemporains. Dans Barres (1984), il filme tous ces voyageurs du métro qui essaient (et beaucoup réussissent) de franchir l’obstacle mis à l’entrée dans le but de les obliger à valider leur ticket. Un documentariste autre que Moullet aurait donné la parole à ces resquilleurs. Moullet se contente de les montrer à l’œuvre, jouant sur l’effet de répétition et sur le fait que voir une petite chute fait toujours rire. Son film pourrait très bien être considéré comme un film d’intervention militante (sur les comportements citoyens), mais il se garde bien d’en tirer une morale ou de faire la leçon au spectateur.

A propos de Moullet, comment ne pas signaler les deux formules frappées dans le marbre qui resteront attachées à son nom ?

Jean-Luc Godard : « Moullet, c’est Courteline revu par Brecht. »

Jean-Marie Straub : « Moullet est le seul héritier à la fois de Bunuel et de Tati. »

Signalons aussi son activité de producteur. Outre certains de ses propres films, il peut s’enorgueillir d’avoir produit Eustache (La Rosière de Pessac et Le Cochon) et Marguerite Duras (Nathalie Granger).

C COMME CAMPS – en Chine

Les Âmes mortes, Wang Bing, Chine, 2018, 8h 26.

Un film monumental, hors normes. Comment éviter cette première réaction, ces premiers mots si répétés qu’ils finissent par tomber dans la banalité. Et pourtant…

Et pourtant, la dernière œuvre de Wang Bing ne peut que nous surprendre une fois de plus. Par sa durée d’abord (plus de 8 heures) qui rappelle inévitablement le film qui a fait connaître le cinéaste en Europe, A l’ouest des rails (2003) et ses 551 minutes. Les âmes mortes sont diffusées en France en trois parties (2h46 ; 2h44 ; 2h56), ce qui est une bonne chose et peut éviter un effet de saturation qui guette certainement les spectateurs non habitués à la longue durée documentaire chère à  Wiseman en particulier.

Une œuvre qui ne peut que nous interpeler et nous secouer par son sujet, les « camps de travail » visant la rééducation des « droitiers » c’est-à-dire tous les opposants, de près ou de loin, au régime maoïste, et cela bien avant la révolution culturelle, même si celle-ci fut le somment de cette pratique. Des camps de travail qui étaient vite devenus des camps de la mort, comme Wang Bing l’avait déjà montré dans son film de fiction, Le Fossé, et dans cet autre documentaire, consacré à un seul personnage, madame Fengming, (Fengming, chronique d’une femme chinoise, 2007, 183 minutes), qui se retrouve épouse d’un « droitier », donc « droitière » elle-même et pour cela envoyée comme lui dans un camp. Elle en reviendra, mais lui non. Devant la caméra de Wang Bing, elle avait décrit avec force détails, l’humiliation de l’accusation,  la faim dans le camp, la mort de son mari et ses souffrances interminables.

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Et puis nous retrouvons ici cette façon unique de filmer. Dans les entretiens,  les cadrages en plans poitrines des personnages, ce qui permet de les situer dans des éléments simples de décor –la pièce où ils vivent. Les plans longs –ce qui est parfaitement cohérent avec la durée totale du film – qui nous impliquent directement, nous spectateurs –comme le réalisateur lui-même – dans le récit fait par les personnages et dans les actions qui jalonnent le cours du film. Les déplacements souvent très rapides de la caméra, portée non pas à l’épaule mais devant les yeux par le cinéaste lui-même. Des mouvements de course, presque  désordonnés, sans but immédiatement apparent, et qui ne sont pas loin de nous donner le vertige. Un vertige qui de toute façon correspond inévitablement à celui provoquée par la folie mortifère de la dictature.

Les Âmes mortes est une entreprise de grande envergure pour retrouver les survivants des camps  ainsi que les traces matérielles qu’ils ont laissés, mais que le temps et les autorités ont en grande partie effacées. Les survivants, ceux qui en sont revenus mais qui restent marqués à jamais, sont interrogés, le plus souvent chez eux, seuls ou en couple. Leurs souvenirs sont toujours précis –sauf pour retrouver les noms de leurs compagnons d’infortunes qui eux n’en sont pas revenus. Ils détaillent donc les causes et les conditions de leur arrestation, les conditions de vie, ou plutôt de survie,  dans les camps, des conditions dont le film ne cherche pas à montrer l’horreur – quelles images le pourraient-elles ? Mais l’horreur est bien là, sous nos yeux, dans ces récits qui se suivent avec une étrange continuité malgré les différences de voix. Mais toutes ces voix sont calmes, posées, comme sans haine, insistant sur l’essentiel. Il est difficile d’imaginer témoignage plus rigoureux.

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Pour les traces, Wang Bing est parti les chercher dans le désert de Gobi, là où était construit le complexe de Jiabiangou. De la déportation elle-même il ne reste semble-t-il rien. Que les os des morts qui n’ont pas trouvé de sépulcre. Le cinéaste filme le sol aride, le sable nu, en marchant, en courant. L’image se fige un bref instant sur les os qu’elle découvre, un membre, un crane, et repart. Une  recherche qui parait interminable. Mais le désert a bien changé. Toute une partie est cultivée. Un berger nous guide. Wang Bing l’interroge pour l’aider à reconstituer le mieux possible la configuration de l’espace du camp. Mais la vie a repris le dessus. Deux enfants viennent en riant au-devant de la caméra pour être filmer. Comme partout dans le monde.

S’il y a bien des éclairs de vie dans le film, c’est quand même la mort qui domine, omniprésente dans les récits des survivants. Pas étonnant alors que Wang Bing consacre dans le premier épisode une longue séquence à l’enterrement de l’un d’eux. Un enterrement qui suit toute les traditions. Le discours (en gros plan) du fils ainé qu’il termine péniblement en s’effondrant en sanglots. Puis le cercueil est hissé dans la montagne, posé sur une vielle charrette tirée, et poussée, par les hommes. A chaque tournant de ce sentier de terre étroit les roues donnent l’impression qu’elles vont glisser et que le cercueil va dégringoler dans le ravin. La cérémonie se termine, au milieu des pétards et des sanglots, par la lente et difficile descente du cercueil dans le trou creusé dans la terre.

Les Âmes mortes. De Gogol à Wang Bing. De la Russie à la Chine.Toute l’histoire des malheurs de la l’humanité.

C COMME CHASSE – en Afrique

La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch, France, 1965, 88 minutes

Ce film est un conte, raconté par le cinéaste à des enfants africains qui l’écoutent bouche bée. L’histoire de leurs parents, de leurs grands-parents, qui chassaient le lion à l’arc. À la fin du film, nous les retrouvons, toujours aussi attentifs. Ils ne se sont pas ennuyés au récit des exploits de ces chasseurs mythiques, les derniers à pratiquer la chasse au lion à l’arc.

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Les bergers peuls vivent traditionnellement en bonne entente avec les lions qui mangent les animaux malades. Si les prédateurs prélèvent des vaches dans leur troupeau pour se nourrir, ce sont souvent des vaches malades. Ils préservent ainsi la bonne santé des autres. Seulement voilà, un lion ne respecte plus ce contrat tacite. Un lion méchant, qui tue pour le plaisir. Alors, les bergers, qui n’ont pas le droit de tuer des lions, font appel aux chasseurs. Ce lion, tous le connaissent bien, c’est l’Américain, un mâle redoutable accompagné de deux lionnes. La chasse sera longue, difficile, incertaine. Le récit qui va en être fait s’annonce donc palpitant, plein de rebondissements. De quoi tenir en haleine les enfants qui écoutent le conteur. Et les spectateurs du film.

 

Rouch, en bon cinéaste documentariste, commence par situer la chasse. Elle aura lieu dans la brousse, que le conte appelle « le pays de nulle part », là où il n’y a plus rien, plus de village, plus de route. Les hommes qui peuplaient la brousse, les « hommes d’avant » ont disparu, laissant simplement derrière eux des gravures sur des rochers. Les animaux sauvages eux sont restés. Les girafes, les éléphants, les lions. Puis il présente les chasseurs et leur chef. Et il consacre une longue séquence aux préparatifs de la chasse, une entreprise qui demande de respecter à la lettre tous les rites traditionnels. Sinon la chasse sera mauvaise et ne pourra être menée à son terme. Rouch explique le choix du bois qui fera les arcs, le travail du forgeron pour faire les flèches et surtout, avec tous les détails nécessaires, la fabrication du poison qui tuera les lions, une opération complexe, qui n’a lieu que tous les quatre ans, dans la brousse, et à laquelle les femmes ne peuvent pas assister. Il explique aussi les trois types de chasse existant, ce qui donne lieu à de nombreuses discutions entre les chasseurs pour savoir laquelle adopter. Finalement le chef des chasseurs tranchent. On fabriquera des pièges, de grosses mâchoires de métal reliées à un gros morceau de bois qui empêchera l’animal de s’échapper et permettra de le suivre à la trace. L’animal pris au piège sera une cible facile pour les flèches des chasseurs. Celui qui tuera le lion sera tout auréolé de cet exploit.

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Comme Bataille sur le grand fleuve se déroulait sous la forme d’une traque du vieil hippopotame, La Chasse au lion à l’arc, est une longue poursuite de l’Américain et de ses deux lionnes. Lorsqu’il a été repéré par les bergers, on installe les pièges le soir, en espérant qu’ils ne soient pas intacts au matin. Les premières tentatives se révèlent infructueuse. Tout se passe comme si les lions étaient plus forts que les chasseurs. Ou bien les pièges prennent bien des animaux, une civette et même une hyène, mais pas de lion. Ces prises, dont la viande deviendra comestible dès que les rites seront accomplis et l’âme de l’animal libérée de son corps, sont des consolations, mais si aucun lion n’est pris, c’est que la chasse n’est pas bonne. Pour savoir la cause de ce mauvais résultat, les chasseurs consulte un devin qui désigne un des chasseurs comme responsable. Il ne dit pas de qui il s’agit, mais tous le comprennent. La chasse doit donc être abandonnée.

         Elle reprendra lorsque ce chasseur sera mort. Cette fois, les pièges attraperont successivement un jeune mâle et les deux femelles de l’Américain. Mais celui-ci restera jusqu’au bout invisible, malgré une blessure à la patte occasionnée par un piège dont il a réussi à se défaire. Les mises à mort du jeune lion et des deux lionnes sont l’occasion pour Rouch de filmer cette relation particulière des chasseurs africains avec les animaux. Il multiplie les gros plans sur l’agonie de l’animal blessé jusqu’à saisir le moment précis de sa mort. En même temps, il montre tout le respect que les chasseurs, manifestent aux animaux qu’ils tuent. Ils s’en excusent toujours et demande au poison utilisé d’agir vite, pour abréger les souffrances. La chasse ici n’a rien d’une distraction, ou d’un sport à l’occidental. Son issue n’est jamais prédéterminée. Et les dangers, pour les hommes, sont bien réels.

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La preuve en est donnée dans une séquence en tout point remarquable. La deuxième lionne de l’Américain charge et blesse un des chasseurs. Rouch est bien sûr présent à cet instant précis, mais sous le coup de la surprise, il arrête de tourner. Le magnétophone continue cependant d’enregistrer le son, qui sera alors insérer au montage sur un écran noir. À cette « catastrophe » cinématographique succède un « miracle ». La lionne meurt subitement car le poison que contenait la flèche qui l’avait touchée a fait son œuvre. Il n’y aura pas d’autres blessés parmi les chasseurs. Et Rouch aura eu l’occasion, totalement imprévue, de nous montrer la dimension fondamentale de son cinéma : son implication personnelle dans l’action qu’il filme, quels qu’en soient les risques