M COMME MICHAEL MOORE

L’incipit du film donne le ton : depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, aucune des aventures militaires américaines n’a connu le succès. Corée, Vietnam , Afghanistan, Irak… Alors, les chefs militaires du pays n’ont plus qu’une seule solution : faire appel à Michael Moore, et le charger d’une mission de sauvetage désespérée : partir en Europe pour y découvrir « ce qui marche », des recettes qui, appliquées aux États Unis pourraient résoudre les maux du pays, comme la violence policière dont Michael Moore nous montre à plusieurs reprises des images particulièrement éloquentes.

Et voila donc notre cinéaste partir à l’assaut de la vieille Europe. Il va aller de découvertes en découvertes, toutes plus stupéfiantes les unes que les autres pour un américain, des solutions locales qu’il appréhende d’abord avec un certain scepticisme, mais vis à vis desquelles il va vite être convaincu, même avec un enthousiasme qui se veut communicatif.

La liste des solutions miracle à la Michael Moore constitue un catalogue fourni des innovations politiques, économiques et sociales de cette Europe parfaitement inconnue pour les habitants du nouveau monde. Qu’on en juge. En Italie les employés bénéficient de plus de 80 jours de congés payés par an, ont un treizième mois et un congé de maternité pour élever les enfants. En France, les cantines scolaires servent aux élèves des repas que tout américain ne peut considérer que comme gastronomique. En Finlande, le système scolaire, le plus performant du monde, a supprimé les devoirs à la maison et l’épanouissement de l’enfant passe avant tout autre considération. En Allemagne, on enseigne la Shoah pour que personne ne puisse oublier son horreur et que la formule « plus jamais ça » ne soit pas un simple slogan creux. Et ainsi de suite. La gratuité de l’enseignement supérieur éviterait que des étudiants soient envoyés en prison parce qu’ils ne peuvent plus payer leur dettes. La dépénalisation de la drogue ferait baisser sa consommation. En Islande, le premier pays au monde à avoir élu à la présidence une femme, la seule banque qui ne sombra pas dans la crise financière a justement des femmes à sa tête et en Tunisie les femmes se sont massivement investies dans la révolution qui mis fin au régime de Ben Ali. La succession de ces idées toutes simples est impressionnante. Et l’on ne peut que s’étonner qu’il ait fallu attendre le film de Michael Moore pour les faire connaître de l’autre côté de l’Atlantique.

Le film joue beaucoup sur l’humour et l’ironie, surtout dans sa première partie. Et il ne peut qu’être reçu avec la plus grande sympathie dans cette Europe dont c’est un américain qui en affirme sans réserve le génie. Mais comment sera-t-il perçu aux États Unis, par les partisans de Trump par exemple ? Et d’ailleurs suffit-il d’appliquer des recettes qui peuvent certes être efficaces dans un contexte donné pour qu’immédiatement tous les problèmes soient résolus ? Mais après tout, la naïveté de Moore ne doit pas minimiser l’intérêt de son projet : montrer aux américains qu’ils ne sont pas toujours nécessairement les plus forts et qu’ils devraient mettre un bémol à cette superbe qui les fait ignorer le reste du monde. Une tentative de dénoncer cet orgueil national démesuré qui risque d’être vécue comme une « blessure narcissique » insupportable. Et bien, tant pis pour les américains. Et tant mieux pour le reste du monde, un monde qui, chez Michael Moore, ne connaît pas la misère, le chômage, le terrorisme et bien d’autres maux que les belles solutions que présente le film n’ont pas réussi à éradiquer. Question de temps ? Au fond, ne soyons pas rabat-joie. Le bonheur social existe, Michael Moore l’a rencontré. Avec un peu d’effort, il est à la portée de tous. On voudrait bien y croire.

Where to invade next ? De Michael Moore, États Unis, 2015, 120 minutes.

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B COMME BELLE DE NUIT

Ecrivain, peintre, prostituée, Grisélidis Réal est un personnage à multiples facettes, si difficilement saisissable que l’auteure du film hésite à assumer pleinement la responsabilité du portrait qu’elle veut en faire. Elle nous propose alors un autoportrait, ou plutôt même des autoportraits, où c’est Grisélidis elle-même qui va s’exprimer, venir à notre rencontre, se dévoiler peu à peu dans toutes les péripéties de sa vie d’artiste, mais aussi dans les contradictions de sa vie personnelle.

Le film privilégie nettement la dimension artistique de la vie de Grisélidis, insistant sur son œuvre littéraire présentée par son éditeur, Yves Pagès, qui a découvert en elle une écrivaine originale, unique. Des extraits de ses livres sont lus en voix off, mais aussi une grande partie de la correspondance qu’elle a entretenue pendant de longues années avec Jean-Luc Hennig, mettant à jour une relation complexe et tourmentée.

Marie-Eve de Grave utilise surtout dans son film les nombreuses archives qu’elle, a pu explorer à Berne. L’iconographie de Grisélidis est riche de portraits photographiques, en noir et blanc, souvent des photomaton, que la cinéaste épingle sur l’écran pour en faire un tableau-montage qu’on pourrait retrouver sur le mur d’un salon. Et surtout elle filme les manuscrits de Grisélidis, des feuilles de tous formats, recouvertes d’une écriture souvent très raturée, des brouillons et des textes écrits d’un seul jet comme ceux rédigés en prison qui ont une puissance inégalée.

Grisélidis était suisse et a longtemps vécu en Suisse. Mais la Suisse ne l’a jamais reconnue, et même pour ce film, ce sont des financements belges qui l’ont rendu possible. La Suisse protestante et puritaine n’a sans doute jamais accepté son engagement en faveur de la prostitution, qu’elle pratique comme un art, un choix personnel, politique, « La prostitution est un acte révolutionnaire » disait-elle, Et elle est très vite devenue une figure en vue de la « révolution des prostituées » qui se développa à Paris dans les années 70, dans le prolongement de Mai 68. La Suisse n’a pas aimé Grisélidis et celle-ci n’a guère aimé la Suisse. Des images du film nous montrent, comme des incrustations, quelques uns des stéréotypes les plus courants du pays, les vaches et le chocolat, des images de publicité d’une autre époque. Et les textes de Grisélidis ironisent sur ses habitants.

Le film de Marie-Eve de Grave est en noir et blanc. Il était impensable qu’il en soit autrement dans un portrait de l’auteur de Le noir est une couleur. Beaucoup de séquences, très travaillées plastiquement, rendent parfaitement compte de cette valeur de la nuit ou du corps des africains et en viennent à conférer au noir l’incandescence du feu.

Belle de nuit – Grisélidis Réal, autoportraits de Marie-Eve de Grave Belgique, 2016, 74 minutes

Y COMME YOUTUBE

Un film à la gloire d’internet, qui n’existerait pas sans internet, ou plus exactement sans YouTube. Car YouTube permet des rencontres inimaginables, réduisant la distance géographique comme le distance sociale ou culturelle. Et quand il s’agit de musique, ce langage universel, YouTube peut rapprocher des personnes qui en dehors d’elle n’ont rien de commun.

La rencontre que le film de Ido Haar nous présente, c’est celle d’une jeune femme, Samantha, qui vit dans un quartier défavorisé de La Nouvelle-Orléans et de Kutiman, un musicien connu de la scène underground israélienne qui vit lui dans un kibboutz près de Tel Aviv.

Samantha n’a pas une vie facile. Elle travaille comme aide soignante dans une maison de repos et semble n’avoir de relation sociale qu’avec sa mère, qu’elle ne joint d’ailleurs que par téléphone. Elle a été violée dans sa jeunesse par son beau-père et cela reste pour elle une malédiction. Alors, c’est sur YouTube qu’elle trouve refuge, un peu de paix, un moyen de pouvoir s’exprimer. Elle a donc ouvert un compte sous le nom de Princess Shaw (tout un programme) et elle se filme en gros plan, parlant un peu d’elle-même, mais surtout elle chante. Elle chante a capella, des textes où elle dit surtout son mal de vivre. Des chants qu’elle offre au réseau mondial, bouteilles à la mer dont elle n’attend aucun miracle , et qui pourtant vont bouleverser sa vie, du moins pour un moment, une parenthèse de bonheur dans une vie de misère.

Car loin, très loin d’elle, un musicien qui passe sa vie sur le réseau, à la recherche de tout ce qui peut être nouveau, insolite, dérangeant, va découvrir la voix extraordinaire de Princess Shaw. La spécialité de Kituman, c’est le mix. Alors il part à la recherche de séquences musicales qui peuvent servir d’accompagnement aux chants de Samantha. Et il découvre des choses vraiment surprenante, une petite fille qui joue du piano, un guitariste électrique qui servira de solo, un joueur de violoncelle, des percussions… Il va assembler tous ces éléments en une véritable composition nouvelle, unique, une musique faite de bric et de broc et qui pourtant possède une unité dans laquelle la voix de Samantha s’intègre parfaitement. Dans le film, ces compositions nous sont présentées sur un écran partagé où chaque musicien apparaît dans les images de son YouTube personnel mais devenues une œuvre collective totalement originale. Et lorsque Samantha découvre cela sur YouTube elle explose de bonheur. C’est pour elle une consécration inespérée, miraculeuse. Le nombre de visions et de likes de son compte est en augmentation constante. Et le New York Time lui consacre même un article !

Mais ce qui fait aussi tout l’intérêt du film, c’est que la rencontre virtuelle entre Princess Shaw et Kutiman va devenir bien réelle. Samantha est invitée à Tel Aviv où elle va participer à un grand concert dont elle est la vedette. Des moments de grande émotions lorsque les deux musiciens tombent dans les bras l’un de l’autre. Et bien sûr le concert est un succès qui dépasse toutes les attentes. Samantha – Princess Shaw est une véritable star. Jamais elle n’aurait pu imaginer vivre cela un jour.

Mais tout rêve a une fin. Samantha retrouve son quartier de la Nouvelle-Orléans où elle ne pourra redevenir Princess Shaw que sur YouTube. A moins que…

Presenting Princess Shaw, un film de Ido Haar, Israël, 2015.

Prix du public à Visions du réel, Nyon, 2016.

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V COMME VISIONS DU REEL

Une charmante petite ville en Suisse sur le lac Léman ; un festival en pleine expansion, une programmation riche et variée, une sélection exigeante de très haut niveau. C’est Visions du réel à Nyon.

Le nombre de sections est impressionnant et dit d’abord qu’aucun festivalier ne pourra tout voir, tout suivre. Mais quels que soient ses choix, il fera des découvertes, il ira de surprises en étonnements et rencontrera des cinéastes venus du monde entier.

La compétition internationale est organisée en trois niveaux, selon le format des films, longs, moyens, courts. Pour les longs, 20 films !

La section Regards Neufs, consacrée à des premiers longs métrages, part à la découverte de nouveaux talents. Elle a son jury et son prix propres.

Les films suisses sont bien sûr très présents (dans la section Helvétiques) et les films issus d’écoles de cinéma du monde entier prennent place dans Premiers Pas. Quant à la section Grand Angle, elle « aspire, nous dit le catalogue, à faire voyager le public avec des films divertissants et touchant », ce qui est parfaitement le cas pour le film choisi pour la séance d’ouverture, Presenting Princess Shaw.

Le focus est cette année consacré au Chili, une belle occasion de revoir par exemple le célèbre film de Carmen Castillo, Calle Santa Fe, ou de découvrir cet hommage aux photographes qui prirent tant de risques sous la dictature de Pinochet pour montrer l’ampleur de la répression de la moindre manifestation (City of Photographers de Sebastian Moreno).

Le prix créé il y a trois ans pour couronné l’ensemble d’une œuvre, Maître du réel, était cette année décerné à Peter Greenaway. Le festival lui a donc consacré une Masterclass et a programmé Eisenstein in Guanajuato lors de la soirée de remise du prix. D’autres projections spéciales nous ont permis de voir entre autres Fuocoammmare, le film que Gianfranco Rosi a consacré au sort des réfugiés africains à Lampedusa et le dernier combat mené par Michael Moore contre l’obscurantisme américain ( Where to invade next ).

Pour compléter ce rapide inventaire signalons deux ateliers, l’un consacré à Dominic Gagnon et l’autre à Andrius Stonys, Enfin, chaque matin, le forum a permis aux réalisateurs, producteurs ou distributeurs d’échanger sur leurs pratiques, d’évoquer les problèmes actuels du cinéma documentaire, sans jamais tomber dans le pessimisme absolu. Encore une fois, la richesse de la sélection et l’enthousiasme des jeunes cinéastes présents ne pouvaient qu’être réjouissant.

Il est bien difficile de faire à chaud un bilan exhaustif des films vus pendant le festival. Je me limiterai pour l’instant à signaler quelques tendances à propos des films qui m’ont fait le plus d’impression.

En premier lieu je retiendrai des films portraits, nous faisant découvrir des personnalités originales et attachantes, en particulier dans le domaine artistique. C’est le cas de Grisélidis Réal, écrivaine et peintre mais aussi défenseuse de la cause des prostituées, se réclamant elle-même « péripatéticienne de profession » (Belle de nuit – Grisélidis Réal, Selfportraits de Marie-Eve de Grave). Marie Depussé est elle aussi écrivaine. Sa singularité étant d’avoir travaillé en tant que psychanalyste à la clinique de La Borde et d’y vivre encore dans la cabane au fond du parc ( On the platform de Stephan Mihalachi). De son côté, Aleksandr Vinogradov, nous présente une chanteuse des rues, s’accompagnant de son accordéon, à Bruxelles. Une vie dure donnant lieu à des chansons fortes, mises en valeur par la voix rauque de la chanteuse ( Call me Chaos)

Les grands problèmes de notre monde sont bien sûr des sujets que les documentaristes abordent souvent avec la volonté de bousculer le spectateur, l’incitant à ne plus tolérer l’intolérable. C’est le cas des guerres, même lorsqu’elles sont vues de façon rétrospective, dans les traces qu’elles ont laissées dans les paysages et dans la vie des populations ( Batusha’s house de Tino Glimman et Jan Gollob ; My own private war de Lidija Zelovic ; Gulistan, land of roses de Zayne Akyol). De même le public de Nyon n’est pas resté insensible devant les manifestations de la dictature en Iran où il est impossible pour les jeunes de satisfaire leur passion pour la musique (Raving Iran de Susanne Regina Meures) ; les conditions de vie particulièrement précaires de roms dans un bidonville de Turin destiné à être détruit (River Memories de Gianluca de Serio et Massimiliano de Serio) ; le sort fait à ceux qui sont étiquetés fous en Russie (Liberation, the user’s guide d’Alexander Kutnetsov) et aux prostituées à Abidgan (Little go girls d’Eliande de Latour).

Le comité de sélection, dirigé par luciano Barisone, avait mis en exergue les thèmes de la rencontre et de la jeunesse. Dans plusieurs films c’est à travers une vision de la famille et de ses problèmes qu’ils sont abordés : Looking like my mother de Dominique Margot présente la perception qu’une fille peut avoir de sa mère lorsque celle-ci souffre de dépression chronique ; A mere breath de Monica Lazurean-Gorgan nous plonge au coeur d’une famille dont le fanatisme religieux est contradictoire avec les aspirations de leurs enfants devenus adolescents et se heurte à la paralysie incurable de la plus jeune ; dans Brothers de Aslaug Holm c’est une mère cinéaste qui suit pas à pas les relations fraternelles de ses deux garçons, de l’enfance à l’adolescence ; Ana Tipa elle filme un ouvrier maçon écartelé entre deux femmes, deux familles, allant d’une maison à l’autre, d’un pays à l’autre ( Prisoner).

La jeunesse, c’est bien sûr le temps des amours. La façon dont filles et garçons en parlent et dont ils le viventen France et en Chine n’est-elle pas au fond toujours la même ? Deux films, Loves me, loves me not de Fabienne Abramovich et Per Song de Suchang Xie, leur donnent la parole sur le sujet et opèrent ainsi une confrontation à distance. Décidément, le cinéma documentaire ne manque pas de ressources pour nous émouvoir.

W COMME WISEMAN

Wiseman est le cinéaste documentariste à la mode. Celui qui jouit d’une estime critique à nulle autre pareille : quel auteur de documentaires a eu l’honneur dans le passé de faire la couverture de Positif ? Chacun de ses nouveaux films bénéficie d’une diffusion en salle plus qu’honnête, surtout si l’on tient compte du handicap que constitue dans le contexte actuel la longue durée de ses films. Les documentaires de Wiseman ne sont peut-être pas ceux qui font le plus d’entrées en salle, mais des scores élevés comme ceux de Demain ou de Merci patron ! risquent d’être sans suite. Au fil des sorties, de film en film, Wiseman lui est toujours là. Une longévité créatrice qui fait penser à Manoel de Oliveira et dont on souhaite qu’elle se poursuivra de longues années encore.

Le succès de Wiseman s’explique d’abord par l’ampleur de son œuvre. Plus de quarante documentaires à ce jour et le décompte est d’année en année remis en cause par de nouvelles réalisations. Mais cette importance quantitative ne serait rien sans la rigueur extrême du travail du cinéaste, ce qu’on peut appeler en toute légitimité, la méthode Wiseman. Depuis son premier film, Titicut Follies, Wiseman est resté fidèle à quelques principes de base : pas de commentaire surajouté aux images, pas d’entretien ou d’interview, un montage précis qui donne un rythme particulier au film, une durée laissant à chaque situation filmée la plénitude de sa temporalité. Les films de Wiseman se veulent en outre exhaustifs (on sait qu’il filme énormément). Qu’il aborde une institution, ou un lieu déterminé (mais bien sûr les institutions sont toujours localisées) Wiseman nous en présente tous les aspects visibles, les plus évidents, mais aussi il va fouiller dans les recoins, parfois ceux qui sont véritablement cachés, ou du moins peu ou pas accessibles au public. Bref, chaque film de Wiseman est une totalité, fermée sur elle-même, à laquelle il semble impossible de rajouter des éléments, à moins de répéter, ou de reprendre avec quelques variantes, ce qu’il nous a montré.

L’œuvre de Wiseman a-t-elle de l’influence sur le cinéma documentaire actuel ? Bien sûr, il n’existe pas de disciple officiel. Ce qui d’ailleurs n’aurait aucun sens. Wiseman n’est pas à lui tout seul une école ! Pourtant il est possible de rapprocher certains films de sa méthode, même s’il reste le seul à la maîtriser et à la mettre en œuvre dans toute sa rigueur. Un des films qui me semble le plus proche de l’esprit Wiseman est La Maison de la radio de Nicolas Philibert. Son exploration de l’institution Radio France ne se centre pas uniquement sur les personnalités les plus en vue. Comme l’aurait fait Wiseman, il n’oublie pas de filmer l’employé qui porte le café aux invités du matin… Peu importe qu’on puisse ou non dresser une liste de ces films, dès qu’il s’agit de filmer une institution ou de plonger son regard dans un lieu, un espace strictement délimité et qui tient son unité de sa fonction, de ceux qui y vivent ou y travaillent, on pense à Wiseman.

Cependant, on peut aussi évoquer un certain nombre de documentaires qui, bien que partant du projet de filmer une institution plus ou moins officielle, s’écartent sensiblement de la méthode Wiseman, pour développer des œuvres originales constituant une tendance forte du documentaire actuel qui s’ éloignent de plus en plus du « classissisme » à la Wiseman. Le point fondamental de cette prise de distance réside à mon sens dans l’implication personnelle du cinéaste dans son film, c’est-à-dire dans la situation qu’il filme. Ce que n’a jamais fait Wiseman. Pas une seule fois il n’intervient à l’image, ni dans la bande son. Pas une seule fois il n’interagit avec ceux qui sont devant sa caméra. Si nous parlons de position classique, c’est bien sûr parce que nous retrouvons là un des fondements de la fiction dont on sait que, pour pouvoir se donner comme une réalité, elle se doit de faire oublier toute la machinerie de sa fabrication. Dans les documentaires de Wiseman, tout se passe comme si cette mise à l’écart du processus de réalisation avait pour fonction de renforcer ce même effet de réel à l’œuvre dans la fiction la plus traditionnelle. Wiseman filme de telle sorte que le spectateur soir entièrement immergé dans la situation, le lieu, l’institution qui est le sujet du film, et la vive comme s’il était réellement présent, non sur un lieu de tournage, mais dans la situation elle-même, comme si elle n’était pas filmé. Or c’est précisément cette position de filmeur invisible que n’adopte plus un nombre important de documentaristes. De plus en plus ils entrent en relation avec ceux qu’ils filment. De plus en plus ils font partie eux-mêmes, en tant que filmeur, du filmé. Et ce n’est pas un hasard si une orientation de plus en plus présente dans le documentaire d’auteur tend vers l’autobiographie,même s’il ne s’agit pas de raconter la totalité de sa vie comme l’a fait Varda dans Les Plages d’Agnès. Ces films portent nécessairement la trace de leur auteur. Wiseman lui signe en quelque sorte ses films par sa méthode. Ce qui est une pratique plutôt abstraite dans laquelle il n’est certainement pas possible de trouver la marque d’un ego.

Je ne prendrai ici qu’un exemple, Mafrouza d’Emmanuelle Demoris, Un film qui, avec ses 12 heures de durée, pourrait sembler renvoyer à Wiseman. De même il s’agit aussi de rendre compte de la vie d’un espace déterminé, un quartier d’Alexandrie en Égypte, près du port, un quartier particulier puisqu’il s’agit d’un bidonville voué à la destruction. Un quartier unique, comme sont uniques les habitants que la cinéaste rencontre et qui vont devenir ses amis. Car c’est là l’essentiel. Les relations de la cinéaste et de ses personnages font partie du film, ce sont même les éléments fondamentaux du film puisqu’ils en constituent la chair et lui donnent sa chaleur vivante. En comparaison les films de Wiseman restent froids. Ce n’est pas qu’ils n’aient pas d’âme, mais le spectateur est le plus souvent constitué en simple observateur extérieur. Car Wiseman ne cherche jamais à personnaliser son propos. Dans Mafrouza au contraire, les contacts sont de plus en plus directs entre la cinéaste et les habitants du quartier. Ils se moquent gentiment d’elle et lui donne même un petit nom affectueux. Inimaginable chez Wiseman.

B COMME BOVINS

Trois frères et un même domaine professionnel, le bétail, plus précisément les bovins. L’un les élève, l’autre les commercialise, le dernier contribue à les acheminer dans nos assiettes. Une filière dont on suit le point de départ, la naissance du veau, dont on parcours les péripéties, dans les étables et à l’abattoir où la mort frappe en une fraction de seconde, mais on ne voit pas la consommation proprement dite, comme si le fait d’avoir montré le dépeçage de la bête avait quelque peu réduit l’appétit du spectateur.

Mais le film de Maxence Voiseux, comme son titre l’indique (Les Héritiers), n’en reste pas aux animaux. Il s’intéresse principalement aux hommes, à leur travail, à leurs relations familiales et surtout à leur succession. Ont-ils des « héritiers » ? Ils ont des enfants, plusieurs chacun, mais vont-ils reprendre à leur compte les activités de leurs pères. Vont-ils s’orienter vers de nouvelles productions, les moutons par exemple ? Resteront-ils sur les terres familiales, dans les maisons familiales, avec les mêmes métiers que tous ceux qui les ont précédés ? Le film ne fait pas de prospective, mais des réponses sont quand même esquissées. les trois frères peuvent dormir en paix, les acquis de leur travail se seront sans doute pas délaissés par leurs héritiers.

Les films traitant des bovins ne sont pas vraiment rares dans le cinéma documentaire et à propos des Héritiers, il peut être intéressant de faire un rapide tour d’horizon de quelques films marquants.

En premier lieu on ne peut manquer d’évoquer Meat de Frederick Wiseman, un film qui s’inscrit parfaitement dans la méthode de son auteur. Il s’agit de suivre le parcours qui mène de la prairie où les bêtes broutent paisiblement à l’assiette du consommateur en passant par l’abattoir et la boucherie. Comme toujours, Wiseman ne laisse rien de côté. Une rigueur inégalable et d’ailleurs inégalée, pour un bon moment encore sans doute.

Lorsqu’il s’agit de filmer les éleveurs, ces paysans qui consacrent leur vie à l’élevage des bêtes à lait oui à viande, on pense à un deuxième documentariste de renom, Raymond Depardon et sa série Profil Paysan. Depardon lui aussi pose la question de « l’héritage ». Mais dans la région où il réalise ses films, le sud du massif central en voie de désertification, la réponse ne peut être que pessimiste. Les paysans que nous suivons n’ont pas d’enfants, ou bien s’ils en ont, ils ne souhaitent vraiment pas mener la même vie que leurs parents. Trouver un repreneur extérieur à la famille est particulièrement difficile, à cause des conditions économiques mais aussi des formalités administratives qui sont loin de faciliter les choses. Bref la tonalité des films de Depardon n’a rien à voir avec celle plus détendue et presque joviale que l’on peut trouver dans le film de Voiseux.

Troisième direction du film de bovins, l’abattoir. Là aussi on peut évoquer quelques films qui nous plongent au cœur de ce lieu de travail bien particulier (sans revenir au célèbre Sang des Bêtes de Franju). Le travail en abattoir est véritablement disséqué par Manuela Frésil dans Entrée du personnel. Elle nous en montrer toute la difficulté, le côté répétitif, les dommages physiques qu’il occasionne et le retentissement tout aussi douloureux au niveau psychique de la présence constante de la mort.

Reste que l’abattoir a aussi été le lieu d’un film qui se démarque nettement des films qui nous parlent de l’élevage des animaux destinés à la consommation humaine. Dans ma tête un rond point tient en partie son originalité du fait qu’il soit algérien, tourné en Algérie, dans le plus grand abattoir d’Alger . On y voit en fait très peu d’animaux dans la mesure où il se concentre sur quelques unes des travailleurs, jeunes surtout, que le cinéaste a rencontré là. Un film qui nous dit surtout la vacuité d’une vie qu’un travail même physiquement prenant ne saurait combler, et qu’une ville et même tout un pays ne peut que contribuer à creuser davantage. Si le monde paysan filmé par Depardon était déjà particulièrement désenchanté, la jeunesse algérienne que nous montre Hassen Ferhani, elle, a perdu tout espoir.

Les Héritiers de Maxence Voiseux, a été présenté au festival Cinéma du réel 2016 en compétition internationale premiers films

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M COMME MARIAGE POUR TOUS

Le mariage pour tous, ou du moins la loi permettant à des personnes du même sexe d’officialiser leur union devant un officier d’état civil, a divisé les français au moment de sa préparation et de son vote. Des mois de contestations, de manifestations et de contre-manifestations, de déclarations véhémentes et de prise de positions plus ou moins argumentées. De la rue à l’assemblée nationale, l’ambiance n’a pas toujours été détendue, c’est le moins que l’on puisse dire. Comment le cinéma pouvait-il rendre compte sereinement d’un tel débat plus proche du conflit que de la conversation de salon.

Le titre du film de Etienne Chaillou et Mathias Théry n’évoque pas le mariage pour tous, et ce n’est pas une coquetterie de producteur destinée à titiller la curiosité des spectateurs. Le titre, plutôt énigmatique à priori, indique clairement que nous n’avons pas affaire à un reportage style télévision, ni non plus à un film historique. Après avoir vu le film nous pourrons mesurer ce qu’il contient de personnel et de familial puisque la sociologue dont il est question, Irène Théry, spécialiste de la famille souvent présentée comme étant la première à avoir utilisé l’expression « famille recomposée », n’est autre que la mère d’un des réalisateurs du film. Une vraie affaire de famille donc.

Le film ne peut cependant pas rentrer dans la catégorie « drame familial ». La mère et le fils ne sont pas vraiment en opposition, ni même en désaccord, au sujet du mariage. Irène Théry soutient ouvertement le projet de loi pour lequel elle a d’ailleurs été consultée en tant qu’expert et le film ne cherche pas à contester ses positions. Et il se situe plutôt du côté des partisans de la loi.

La sociologue et l’ourson reste cependant un film documentaire, même si sa facture est loin d’être classique. Bien sûr l’emploi des peluches y est certainement pour quelque chose, mais si c’est le plus visible, ce n’est pas le plus important. Car ce qui donne sa véritable portée au film, c’est le dispositif de communication qu’il introduit entre la mère et le fils. Il ne s’agit pas de faire le récit des événements, ni de les commenter ou de les analyser d’un point de vue sociologique. Encore moins d’en proposer une interprétation. Il s’agit tout simplement d’exprimer un ressenti. Celui de citoyens engagés dans ce qui est en train de se jouer au niveau législatif mais aussi au niveau culturel. Qu’il soit possible de vivre de façon sereine un changement aussi important de la société, il n’y a que le cinéma qui pouvait nous le montrer aussi bien.

La sociologue et l’ourson, un film d’ Etienne Chaillou et Mathias Théry.

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