E COMME ENTRETIEN – Maïlys Audouze

 A propos du film LE SAINT DES VOYOUS.

Comment vous est venue l’idée de faire un film sur votre père?

Je ne savais presque rien de son expérience en pénitencier pour enfant, il m’en a dit quelques mots il y a quelques années en pensant que ça ferait un bon film de fiction. J’ai gardé ses quelques mots dans un coin de ma tête. Lorsque je suis arrivée au bout de mon année de Master à l’école documentaire de Lussas et que j’ai dû choisir un sujet pour mon film de fin d’étude, cette envie s’est imposée. D’aller chercher la vérité sur cette histoire, le témoignage d’un traumatisme qui était arrivé d’une manière ou d’une autre jusqu’à moi et ma fratrie. Mehran Tamadon, qui était intervenant réalisation à Lussas à ce moment-là m’a encouragé à prendre ce risque. Mon père a eu une vie très compliquée, et je pense que j’avais besoin d’essayer d’en comprendre une partie pour comprendre l’homme qu’il est aujourd’hui. J’ai tout appris au tournage.

Quelles ont été les conditions de réalisation?

Les conditions de réalisation ont été celles d’un film de fin d’études. Nous avions deux mois en tout et pour tout pour faire un film chacun, en s’aidant les uns les autres. C’était très intense, j’ai terminé le montage une heure avant la première projection publique. J’ai été accompagnée par Mehran Tamadon à la réalisation et Florence Bon au montage. Ils étaient très impliqués et sensibles à mon projet, et avaient également un rôle de filtre, afin que les inquiétudes du reste de l’école, que peut-être c’était un sujet trop dur pour moi, ou que je ne terminerais pas à temps, ne m’atteignent pas pendant le travail. Mon colocataire, Youssef Asswad, en qui j’avais une totale confiance s’est chargé de la partie technique du tournage, m’a accompagné chez mon père, s’est occupé du cadre et du son et me soutenait émotionnellement pendant les parties difficiles. Il ne s’agit que de deux fois deux jours de tournage. Nous y sommes allés une première fois, avons recueilli le plus gros témoignage, celui sur la terrasse de nuit. Puis nous sommes rentrés à Lussas, j’étais assez frustrée car j’avais l’impression que mon père avait reconstruit ses barrières, son attitude de héro ou victime et que je n’avais pas réussi à avoir la sensation profonde de ce souvenir. J’avais l’impression qu’il fallait que j’ai une longueur d’avance sur lui afin d’avoir plus de spontanéité et moins d’attitude. En dix jours, j’ai retrouvé son dossier pénitentiaire/scolaire, son ancien éducateur et le lieu. Nous y sommes retournés avec ses nouveaux éléments et ça a eu l’effet escompté. J’étais consciente que ça pouvait être une démarche assez violente pour lui alors j’ai essayé de lui présenter avec douceur. Nous devions faire le montage en binôme également mais c’étaient des rushs trop intimes, je n’ai pas réussi à travailler avec un intermédiaire, je me suis donc chargée du montage moi-même, avec l’aide de la monteuse intervenante.

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 Quelles ont été les principales réactions du public dans les festivals auxquels le film a participé et dans les projections où vous l’avez accompagné ?

Je n’avais aucune idée que ce film allait à ce point sortir du contexte de l’école, je suis donc allée de surprises en surprises. J’en suis presque à 50 projections, dont une vingtaine que j’ai accompagné. Les débats avec le public sont toujours emprunts d’émotions. Plusieurs personnes pleurent. Je pense que c’est un film qui peut réveiller des sentiments très différents selon votre histoire personnelle. Certaines personnes ressentent le besoin de me la raconter, d’autres de me poser des questions très précises sur ma famille. Même si certaines questions reviennent très régulièrement, chaque débat est différent, justement parce que chacun reçoit ce film à un niveau très personnel, et c’est très intéressant pour moi d’interagir à la fin de la projection. J’ai eu la chance de projeter ce film dans des milieux très différents les uns des autres, ce qui m’a beaucoup enrichi. En festivals en France, à l’étranger, mais aussi au collège, en prison, à l’école nationale de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) … Les réactions de ces publics variés m’ont permis d’apprendre beaucoup, même sur mon propre film.

 Sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets à plus long terme ?

Je travaille actuellement à un second documentaire de création, qui n’a rien à voir. Je sors complétement de la thématique de la famille. Je travaille en fait sur ce film depuis plusieurs années. Je suis une équipe de chercheurs à l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique à Paris) qui essayent de comprendre, scientifiquement, pourquoi la musique nous provoque des émotions. A long terme, j’aimerais arriver à jongler entre des projets de documentaires et de fictions. Je baigne en ce moment dans le documentaire et c’est donc ça qui m’inspire mais j’ai aussi une formation de fiction et des envies de ce côté-là.

Lire Le Saint des voyous

 

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C COMME CHINE – Éducation.

La bonne éducation, Gu Yu, France / Chine, 2017, 30 minutes.

Le portrait d’une adolescente chinoise. Une écolière, comme il doit y en avoir une multitude en Chine. En Chine et ailleurs.

Une adolescente pas très attachante en fait. Le film ne cachant pas ses défauts. Ou plutôt il montre beaucoup ce que les autres pensent d’elle. Et elle n’est vraiment pas la coqueluche des filles de sa classe. Quand elles ont dit qu’elle sent mauvais, elles ont tout dit ! C’est sans appel. Et elle de trainer cette réputation sans pouvoir s’en dépêtrer. Pas très positif, à cet âge où il faut essayer de construire son identité. Mais du coup, on finit presque par la trouver sympathique, dans son rôle de victime. De bouc-émissaire. De souffre-douleur. D’enfant délaissée même par sa famille. Dans sa solitude désespérée, que l’aspiration pour l’art (Peipei est élève dans une classe artistique d’un lycée)  n’arrive pas vraiment à combler. En France on parlerait sans doute de harcèlement. Difficile de savoir ce qu’il en est en Chine.

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Donc un portrait pour le moins classique. L’adolescence avec ses difficultés relationnelles. Avec les camarades d’école et avec la famille. Et ce sentiment si fort d’être incomprise. De ne pas être aimée. Le portrait d’une adolescente chinoise, mais qu’on doit retrouver presque à l’identique aux quatre coins du monde. L’adolescence est bien un âge universel.

Mais il s’agit quand même d’un film tourné en Chine, par une cinéaste chinoise. Du coup la dimension portrait du film s’efface presque au profit de l’appréhension de la réalité chinoise. D’une certaine réalité chinoise. Le lycée surpeuplé. Les séances de lecture collective à haute voix dans une cacophonie totale. Et puis, surtout, dans les quelques plans où Peipei revient chez sa grand-mère, la Chine de la campagne. Bien loin des buildings de Shanghai. Bien loin du développement de la richesse qui profite à certains. Loin de tout en fait. Une plongée dans cette Chine ancestrale, que rien décidément n’a pu faire bouger -ne peut faire bouger – ni la révolution maoïste, ni le boum capitaliste. La Chine des laissés pour compte du développement, comme le cinéma documentaire chinois de plus en plus connu en Europe, Wang Bing en tête, nous la montre avec éclat.

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La Bonne éducation est un film court (30 minutes). Sans atteindre les 9 heures de A l’ouest des rails (Wang Bing), il aurait facilement pu être un vrai long métrage. Il aurait suffi de montrer plus longuement la vie scolaire de Peipei. Et sa vie familiale aussi. Et son lycée. Et le village de sa famille. Et ainsi de suite. Certes, n’est pas Wang Bing qui veut. Et La Bonne éducation est le premier film de cette jeune cinéaste. Aurait-elle pu obtenir les moyens financiers  – techniques- d’un long métrage ? Mais il n’y a là rien à regretter. Dans sa concision, le film dit tout de son sujet. Et son propos n’en est que plus percutant.

Ce film a obtenu le Grand Prix du Festival International du film d’éducation 2017.

 

E COMME ENTRETIEN – Olivier Babinet

A PROPOS DE SWAGGER

De la rencontre à la réalisation d’un film

Votre film est né d’une rencontre entre vous et des jeunes d’Aulnay-sous-bois. Le thème de la rencontre est précisément celui des soirées Cinéma et Psychanalyse à Saint-Malo, c’est pourquoi votre film a retenu notre attention.

Olivier Babinet : J’ai passé beaucoup de temps dans ce collège, dans le cadre d’une résidence d’artiste, j’y faisais des ateliers avec une professeure de français formidable Sarah Logerau.  On m’avait demandé de « rayonner » sur le collège pour qu’un maximum d’enfants m’identifie, qu’ils puissent entrer en contact avec moi. En arrivant, j’ai « détourné » les sonneries en mettant de la musique à la place. Ça a mis de l’ambiance et tous les élèves se sont demandé ce qui se passait. Ils ont compris qu’un type bizarre était là. Ils m’ont peu à peu identifié.

J’ai principalement travaillé avec une classe, mais tous ceux qui le désiraient pouvaient me rencontrer. 8 courts-métrages ont été écrits et réalisés par les élèves durant deux années. Puis j’ai réalisé un clip, auquel ont participés les surveillants, la documentaliste, la CPE, des professeurs… et une bonne centaine d’élèves.

Comment l’idée du film SWAGGER vous est-elle venue ?

O.B. : D’une part en travaillant avec eux sur certaines thématiques que l’on retrouve dans le film et d’autre part, à partir de ce que nous faisions en atelier. Je leur avais demandé d’imaginer Aulnay dans le futur. Ils avaient plein d’idées assez géniales qui racontaient des choses sur eux, sur l’endroit où ils vivaient. J’avais également travaillé sur les rêves et les cauchemars. Comment, au cinéma la réalité bascule-t-elle dans le fantastique ? Raconter des petites histoires intimes en groupe, ce n’est pas évident, ils ne l’auraient pas fait sans cette dimension onirique.

Via le rêve, c’est une idée formidable

O.B. : On a mélangé les récits du quotidien à leurs rêves, leurs cauchemars. Il y a donc d’abord ce travail-là et il y avait aussi, pour moi, le fait de retourner dans un collège, de me replonger dans des souvenirs toujours très présents. J’y retrouvais ma propre adolescence. J’étais rarement retourné dans les cités. Ce qui est flagrant, c’est le peu de mixité sociale. Je m’inquiétais pour ces jeunes parce que c’est plus difficile qu’ailleurs de s’en sortir. Ils m’ont surpris et touché par leur énergie, leur enthousiasme, leur ambition.

Ces adolescents portent un regard sur nous, sur notre société. Ce sont eux, en quelque sorte, les « anthropologues » ?

O.B. : Oui, c’est pour ça qu’il y a ces plans où ils regardent au loin la Tour Eiffel. J’ai grandi à Strasbourg et ce rapport un peu distant avec la capitale m’a peut-être aidé. Quand j’étais adolescent, on ne trouvait rien à faire, on traînait sur les bancs. On rigolait beaucoup comme on rigole aussi beaucoup dans les cités. Ce point de vue que je partage avec eux m’a aidé à regarder à travers leurs yeux. J’arrivais finalement à superposer mon regard de provincial au leur sur Paris. Je voulais absolument que ce soit eux qui aient la parole, qu’ils soient au centre du film et qu’il n’y ait pas d’analyse sociologique. Quand c’est une petite fille de 11 ans qui parle d’architecture, c’est plus fort que tout.

Quel est le point de départ, comment l’idée de faire un film avec ces jeunes vous est-elle venue ?

O.B. : Je ne suis pas allé là-bas pour faire un film. J’avais la curiosité de les rencontrer. Il y a d’abord eu les huit films en ateliers qui étaient leurs films. J’étais là pour ça. Après j’ai eu l’idée du clip. Je voulais montrer quelque chose qui a à voir avec l’adolescence, le désir, le printemps, la rêverie. C’était déjà la même approche. Montrer ce que j’avais vu : non pas des jeunes des cités en train de se « gueuler dessus » ou de « brûler des voitures », mais autre chose, la fragilité de cet âge-là, le passage de l’enfance à l’adolescence. Le résultat a vraiment été très beau. Le tournage sur deux jours a été formidable. Ils venaient pendant leurs vacances, à 6 h du matin. On avait les clés du collège. Il y avait une espèce de liberté. L’école sans être l’école. C’était fabuleux et émouvant. Ils avaient tous quelque chose à défendre face à la caméra. L’idée de faire le film est venue de là. Il y avait aussi tout le contexte politique, ces années que l’on traversait. C’était important de leur donner la parole. Montrer qui ils sont vraiment est devenu quelque chose de plus grand que moi. Ça me dépassait en fait.

De la rencontre à l’énonciation

La psychanalyse s’intéresse au langage et à la singularité. Votre film illustre précisément ce qu’est l’énonciation propre à chacun.

O.B. : J’ai fait ce film pour cette raison. Montrer des singularités, des individus. Dans un collège des cités, il y a plein d’enfants de religions et de caractères différents et comme partout, des timides, des fanfarons… La première étape était de montrer que ces gamins qu’on appelle des « racailles », tous mis dans le même sac, sont tous différents les uns des autres.

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 Lors de la rencontre avec ces jeunes, vous les invitez à s’exprimer, vous accueillez et soutenez l’énonciation de chacun. On en mesure les effets…

 O.B. : Pour ceux que je connaissais depuis deux ans, il s’était passé quelque chose avant. Pour les autres, la rencontre s’est faite le jour même du tournage des entretiens. Ce qu’ils m’ont raconté m’a inspiré des mises en scène qu’on a tournées plusieurs mois après. On voit surtout évoluer Aïssatou parce qu’un an s’est passé entre les deux entretiens. Elle est plus à l’aise quand on se revoit. Elle nous fait confiance. Pendant ma résidence d’artiste, Aïssatou était venue s’asseoir à côté de moi, elle était restée, une heure ou deux, tout d’abord sans rien dire, puis elle m’avait posé plein de questions. Je lui avais proposé de participer au clip. Elle n’est jamais venue. Quand je l’ai revue, je lui ai expliqué qu’on faisait un film. Cette fois, elle était d’accord, on a donc fait l’entretien. A la première question : « Comment tu t’appelles ? », elle n’arrivait pas à dire son prénom. Nous étions tous émus derrière la caméra, moi particulièrement parce qu’il fallait que je continue à lui poser des questions. Finalement ce n’est qu’un an après qu’on a trouvé les moyens de faire le film. Elle a alors accepté de reprendre les entretiens. Elle était coiffée pareil, avec les mêmes habits, dans la même lumière. La première fois, elle nous avait raconté : « Je suis comme un fantôme, je ne sais pas ce que c’est ‟être amie”. » et un an après, je lui ai demandé : « Tu n’as toujours pas d’amis ? » Elle m’a souri et m’a dit « Ah si ! J’ai une amie. »

Vous leur posiez donc des questions ?

O.B. : Je leur avais dit : « Je vais vous poser des questions, j’attends de vous que vous y répondiez, car personne n’ira voir un film où des ados se contentent de dire ‟Ouais, ouais… j’sais pas”». Ils ont accepté. J’avais mis au point 200 questions et retenu le principe de les enlever au montage pour ne laisser que leur parole.

Ils ont une très belle énonciation. Ont-ils travaillé le texte en amont ?

O.B. : Pas du tout. Rien n’a été préparé à l’avance, ni appris, ni répété ! Nous avons tourné pendant les vacances, dans un silence absolu. Toute la bande-son, les ambiances, ont été construites après, comme pour un film de fiction. La parole était réellement au cœur du film. À partir du moment où ils sont seuls face à la caméra et où la confiance s’établit, ils prennent la parole et se sentent libres de s’exprimer. C’est rassurant, car pour s’en sortir dans la vie, il faut maîtriser différents types de langage. Il y a celui qu’on utilise entre adolescents (le slang, le verlan, etc.), mais il y a aussi la manière de s’adresser à une administration, à un employeur, à la police, aux profs…

Côté technique, nous avons utilisé d’excellents micros, pour avoir un son « studio ». De volumineux micros, très proches des protagonistes, qui ont tous été effacé en post-production. Nous avons tourné pendant les vacances, dans un silence absolu. Toute la bande-son, les ambiances, ont été construites après, comme pour un film de fiction. La parole était réellement au cœur du film.

La prise en compte de la singularité fait voler en éclats les stéréotypes

O.B. : Souvent les jeunes des cités sont interviewés en groupe, on va chercher des clichés. Mon film va précisément à l’encontre de ces stéréotypes. Par exemple, Elvis qui a grandi au Bénin, est là depuis deux ans. Il est catholique, très croyant, et veut absolument réussir. Profondément gentil et bon, il veut devenir chirurgien. Dans un groupe de dix noirs avec des casquettes dans le RER, de loin une bande de « racailles », il se peut qu’il y ait des Elvis.

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Régis et Paul, par leur style vestimentaire, font valoir leur différence, résistant au mode « clonage ».

O.B. : C’est dur de s’affirmer à cet âge-là, ils subissent les moqueries. Paul le raconte bien. Quand il vient au lycée en costume, les gens se moquent mais certains l’encouragent et « les filles l’embrassent sur la joue ». C’est génial ! Paul est un personnage central du film, le seul à raconter qu’il a failli faire le « guetteur », donc devenir un trafiquant. Il est dans une situation familiale intenable et n’a pas le choix. Avec ses origines indiennes, il doit en faire deux fois plus que les autres pour se faire respecter. Curieusement, il y a entre Paul et moi un lien invisible. Quand j’étais en 4ème, je m’habillais en costume et faisais, moi aussi, de la batterie dans une chapelle. En le voyant sur le tournage, mon cousin, photographe, m’a dit : « Mais c’est toi ! » Je ne l’avais pas réalisé auparavant.

ça faisait retour pour chacun ?

O.B. : Tous les membres de l’équipe entretenaient un dialogue avec leur propre adolescence.

Le fait de mettre l’accent sur leurs rêves et leur avenir, de ne pas se cantonner à leur réalité sociale, ouvre un champ des possibles…

O.B. : Le rêve est très important pour moi. Quand j’étais petit, je faisais beaucoup de cauchemars. Je fais encore beaucoup de rêves, je suis assez fasciné. Avec Nazario, la première journée d’entretien a été difficile. Il ne répondait pas, il était méfiant. A la fin, j’avais une question sur les rêves et les cauchemars, et là, il a commencé à parler…

 On voit là le pouvoir de la fiction pour dire des choses

O.B. : Par le rêve, c’est plus facile de se raconter. Nazario était aux anges, on aurait dit un conteur au coin du feu, savourant ses mots pour raconter dans les moindres détails ses rêves et ses cauchemars. Finalement, ce qu’il a livré, en filigrane, faisait référence à son histoire, à sa famille. Cela n’est pas resté au montage mais a certainement permis de nous rapprocher. Nous toute l’équipe, et Nazario.

L’écriture cinématographique d’une parole

Comment êtes-vous passé des portraits au recueil de la parole des adolescents ?

O.B. : J’ai découvert que pour faire un documentaire, il faut écrire un scénario avec des portraits de personnages. Par exemple, pour Aaron et Abou, j’ai écrit à partir de ce que je connaissais d’eux, mais j’ai aussi inventé des personnages en m’inspirant d’histoires que j’avais entendues là-bas ou trouvées sur Internet. Les portraits servent juste à préparer le film et à l’expliquer à des commissions de financement. J’avais une trame narrative construite autour d’une unité de temps assez simple et somme toute assez classique : une nuit, un jour, une nuit, une sorte d’instantané dans la vie de ces adolescents. Les entretiens se passent à un moment T, ce sont des espèces de bulles mentales, comme si le temps s’arrêtait. C’est comme s’ils étaient en cours, on entend des bruits dans les classes mais tout se fige. On rentre dans leur tête.

Le travail de montage révèle un réel travail d’écriture particulier. Vous jouez sur l’image et le son, la direction des regards, le choix des couleurs, les cadrages, les voix off.

O.B. : Tout ce dispositif était écrit en effet. La voix off est un procédé assez classique mais ce qui ne l’est pas dans le film c’est l’impression qu’ils sont ensemble et s’écoutent. On a cherché à faire ressortir ce qui les lie ou leurs désaccords. Ce sont effectivement les regards, les positions de caméra, le choix des fonds, la lumière qui créent cette sensation. Je souhaitais qu’ils soient filmés dans des lieux différents mais que, par moments, on ait l’impression qu’ils sont au même endroit. Ainsi se forme peu à peu une espèce de communauté. Aujourd’hui elle existe. Ils sont tous en contact les uns avec les autres.

 En psychanalyse, nous sommes sensibles aux équivoques de la langue, source d’interprétations, aux décalages…

O.B. : C’est le côté passionnant du montage. Quand on associe deux plans ou quand on enlève quelque chose, c’est assez magique et surprenant. Parfois on pense que ça ne va pas marcher et puis ça fonctionne ! Par exemple, avec la séance chorégraphiée des robots dans l’atelier de soudure, je tenais à évoquer les filières techniques vers lesquelles les jeunes sont souvent orientés, non par choix, mais par défaut. Je voulais aussi raconter les usines PSA fermées, les robots remplaçant les humains, le travail à la chaîne, Les temps modernes, etc. La monteuse a rajouté un autre sens en superposant à cette séquence celle d’Abou qui parle de l’esclavage. Ça laisse place, pour le spectateur, à plusieurs interprétations.

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Vous faites plusieurs fois allusion dans le film au contexte socio-politique ambiant

O.B. : On a commencé les entretiens avant les attentats de Charlie Hebdo. Dans le film, la monteuse a construit une minute de silence, à un moment où les enfants se taisent. Finalement ce qui transparaît, vient d’eux, spontanément. Par exemple, le rêve d’Astan. Elle raconte qu’un homme habillé en noir a tiré avec une mitraillette sur toute sa famille. C’est un cauchemar, mais le travelling avant et l’intensité de la musique ont fait penser à certains spectateurs que c’était vraiment arrivé. C’est une peur et l’évocation de ce rêve est une manière de la partager. Il y a aussi les plaisanteries entre Paul et ses amis à propos d’Al Quaïda, des bombes dans les écoles… Je ne les ai pas convoqués sur ce sujet, mais c’est évoqué de cette manière dans le film.

Le pouvoir de l’évocation est souvent plus fort. C’est là, présent dans leurs propos, mais il y a aussi de la légèreté, de l’humour…

O.B. : La monteuse est une monteuse de comédie, elle y a mis beaucoup d’humour. J’avais aussi en tête la série Feaks and Geeks de Judd Apatow.

Toute cette construction fait votre signature. Ce n’est pas un documentaire au sens sociologique. C’est une véritable création, c’est-à-dire une fiction…

O.B. : En écrivant, je me suis aperçu qu’on pouvait tout faire. Le principal était de recueillir la parole des enfants. Je n’avais jamais fait ça et redoutais que ça ne tienne pas. Je me suis appuyé sur ce que je maîtrisais, la mise en scène, en créant du spectacle pour captiver l’attention. Donc créer du rythme, des choses étonnantes pour qu’un maximum de gens entendent cette parole. Comme je n’étais pas un documentariste, je n’avais pas de dogme, ça m’a permis d’éclater les frontières. J’ai ressenti une très grande liberté.

Sur quoi travaillez-vous actuellement? Quels sont vos projets?

O.B. : Je prépare un film POISSONSEXE. Une fiction. L’histoire d’amour d’un biologiste dans un futur proche. Qui met en parallèle ses problèmes affectifs avec ceux des poissons, qui ont totalement arrêté de se reproduire pour une mystérieuse raison. Le film est produit par Masa Sawada qui a notamment produit Tokyo ! de Michel Gondry, Leos Carax et Joon-ho Bong, De l’Eau Tiède Sous Un Pont Rouge de Shôheî Imamura et Still the Water de Naomie Kawase. Nous tournons le 7 octobre. Le casting réunira Gustave Kervern et India Hair.

Je travaille également sur l’adaptation d’une pièce de théâtre Monster in The Hall de David Greig. Avec les scénaristes Juliette Salles et Fabien Suarez. La pièce est inspirée par des ateliers d’écriture avec des adolescents Écossais . Le film, une fiction, sera produit par Haut et Court.

Sur le film, lire : S COMME SWAGGER

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A COMME AMOUR A L’ADOLESCENCE

800 kilomètres de différence – Romance, Claire Simon, 2001, 59 minutes

Un film sur les amours d’adolescents n’est-il pas condamné à tomber dans un sentimentalisme facile ? Et le regard que peuvent porter les adultes sur un premier amour peut-il être autre chose qu’une effusion de nostalgie ? Avec 800 kilomètres de différence, Claire Simon relève le défi et tout en n’évitant pas les clichés – le premier amour, inoubliable, qui engage l’avenir dès 15 ans – réussit à traiter de l’adolescence sans mièvrerie. Mieux, s’il a y un côté banal dans cette amourette de jeunesse, c’est justement que la cinéaste ne cherche pas du tout à éviter les idées reçues. L’objet du film est plutôt de les travailler de l’intérieur, de montrer comment cet idéalisme de la pureté et de l’enthousiasme amoureux hante l’imaginaire des adultes, à travers celui d’une cinéaste et d’une mère.

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Manon, lycéenne parisienne de 15 ans, passe ses vacances dans un petit village du Var avec sa mère, la cinéaste. Le film est donc d’emblée situé dans le cadre d’une histoire familiale. S’il raconte l’aventure amoureuse de Manon avec Greg, apprenti boulanger chez son père dans le village, c’est précisément à travers le regard de cette mère cinéaste qui prend un plaisir évident à filmer le visage de ce jeune garçon et surtout celui de sa propre fille, nymphette pleinement épanouie par le soleil des vacances et la rencontre amoureuse. La cinéaste dialogue avec eux, leur pose tour à tour des questions, en restant rigoureusement hors-champ. Leurs réponses s’adressent beaucoup plus à la caméra (donc au spectateur) qu’à la femme qui les questionne et les regarde vivre de façon évidemment intéressée. En tant que mère, comment perçoit-elle l’engagement amoureux de sa fille ? Ne s’agit-il pas au fond qu’une simple parenthèse destinée à devenir dès la fin des vacances un simple souvenir ? En tant que cinéaste, n’est-elle pas tentée de systématiser les différences qui existent entre les deux adolescents, renvoyant alors le film du côté des amours impossibles, vouées dès le premier baiser à la séparation ?

800 km

Outre la distance géographique indiquée dans le titre, bien des choses distinguent en effet les deux jeunes amoureux. Elle vit à Paris, une fille des villes ; il vit dans un petit village du Midi. Elle est lycéenne, attirée par la culture et la littérature ; il est apprenti boulanger et se passionne pour le foot et la chasse au sanglier. Elle a 15 ans, lui plus de 18 puisqu’il conduit une voiture. Elle vit avec sa mère qui est cinéaste (il n’est pratiquement pas question du père) ; il vit avec son père qui lui est boulanger, sa mère n’étant même pas évoquée. Cette dissymétrie familiale peut être due au hasard, elle implique néanmoins une différence fondamentale entre les parents et leur enfant respectif, le père de Greg n’ayant à l’évidence pas le même type de complicité qui existe entre la cinéaste et sa fille, complicité indispensable à la réalisation du film.

800 kilomètres de différence n’échappe pas à la représentation romantique de l’adolescence comme moment du rêve et peut-être de l’illusion, chez les jeunes filles du moins. Mais en incluant dans la trame narrative le rapport intime de la cinéaste avec sa propre fille, Claire Simon s’interroge sur la fonction représentative du cinéma.

Où est le réel dans son film ? Pour éviter la question on peut répondre en évoquant le filmage de la fabrication du pain dans le fournil du père de Greg. On pourrait aussi répondre qu’il est dans la sincérité toute naïve du sentiment amoureux de Manon. Le dernier plan du film, ce long travelling sur le quai de la gare, les maisons de la ville que quitte le train, avec en son off de discrets pleurs qu’on devine être ceux de la jeune fille qu’on n’entrevoit qu’une fraction de seconde dans un reflet de la vitre du compartiment, semble nous dire que cet amour de vacances n’est en fait qu’une mise en scène de cinéma.

 

S COMME SABLE SUR SARTHE

Sablé sur Sarthe, Sarthe de Paul Otchakovsky-Laurens, 2007, 95 minutes.

Le film s’ouvre sur des vues de la ville, avec ses rues vides filmées en plans fixes. Quelques habitants donnent les impressions qu’elle suscite. Les jeunes visiblement s’y ennuient et rêvent d’en partir. Des habitants de plus longue date sont fiers d’y avoir toujours vécu. L’un d’eux la qualifie de « ville lumière » ; un autre évoque Las Vegas. Mais le mot de la fin de ce mini micro-trottoir est moins glorieux : « Sablé n’a pas une grande personnalité ».

Mais ce n’est pas pour faire un guide touristique, n’y mener une étude sociologique sur les habitants des petites villes du centre de la France que Paul Otchakovsky-Laurens revient dans cette ville qu’il a quitté à 17 ans pour aller faire sa vie à Paris. Il y revient après quelques 48 ans d’absence pour faire un film, son film, le film de sa vie. Un film qui racontera sa vie, du moins cette partie de sa vie – son enfance et son adolescence – où il vécut à Sablé.

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Le film a donc un petit côté pèlerinage nostalgique, retour sur les lieux de son enfance. Paul Otchakovsky-Laurens chemine avec sa caméra le long de l’interminable boulevard reliant le centre-ville à la gare, il recherche la maison où il a vécu, rencontre certains de ses anciens amis, dont son meilleurs amis, Jacques, dont les propos passablement xénophobe n’ont pas l’air de lui plaire. Et puis à coups d’interviews d’habitants, de confrontation entre les photos d’hier et les vues d’aujourd’hui, il rend compte de l’évolution de la ville. De 5000 habitants (un village en fait) elle est passé à 15000, et bien plus si l’on compte l’agglomération. L’industrie s’est développée ainsi que les centres commerciaux en périphérie. De quoi soulever des inquiétudes, des critiques, des regrets.

Peu à peu, au milieu de ce parcours somme toute assez classique, où la voix off intérieure – un style très littéraire – est omniprésente, se fait jour le véritable projet du cinéaste, la raison de cette plongée en lui-même et dans la tourmente de sa jeunesse. Un projet où le cinéma est mis au service de l’autobiographie, où la réalisation du film va permettre d’aller, au-delà des souvenirs (dont beaucoup sont des souvenirs écran) au cœur de son propre vécu, et y révéler tout ce qui a pu être caché à l’enfant et à l’adolescent, tout ce qu’il était sensé connaître mais dont on ne parlait jamais, toutes les décisions familiales qui ont façonné son destin.

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Le film devient alors une enquête sur ce passé constitué de couches successives, dans lesquelles il s’agit d’aller de plus en plus profond, pour essayer d’atteindre le cœur enfoui, recouvert de sa chape de silence. Le film aborde alors successivement trois niveaux de ce vécu, en apparence tout à fait conforme à ce que vivent tous les jeunes de la même génération dans ce contexte provincial, mais qui va vite apparaître comme unique, exceptionnel, hors norme.

C’est d’abord la relation avec la mère. Atteinte de tuberculose, elle doit partir en sanatorium. Elle place alors le frère ainé, Henry, dans un orphelinat. Mais Paul, lui, reste à Sablé et est adopté par une parente. Il va donc vivre avec deux familles, sa famille adoptive dont une partie du film constituera en quelque sorte l’éloge, et la famille biologique, sa mère guérie qui reprend avec elle le fils ainé, et chez qui Paul se rendra de temps en temps, pendant les vacances scolaires. Dans son enquête, le cinéaste réussira-t-il à comprendre pourquoi il a été lui, choisi pour cette adoption.

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Et puis il y a le père, que Paul n’a pas connu, dont la mort, la tuberculose déjà, a été la cause du départ de la mère pour Sablé alors que Paul avait tout juste un an. De ce père russe, que reste-t-il, en dehors de quelques photos et des rares souvenirs d’un de ses frères encore vivant : « il était beau et intelligent ».

Enfin, dernier événement qui pourrait constituer la pièce manquante du puzzle, la découverte par Paul de sa judéité, alors qu’il avait environ 13 ans, une découverte où d’ailleurs le cinéma tient une place déterminante. Se rendant avec sa mère adoptive au cinéma pour voir un film de guerre, L’enfant Paul est confronté aux images de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, projeté en première partie. « Ma mère me mettait la main devant les yeux pour que je ne voie pas les images, que je voyais quand même » dit-il. Et il nous les montre en surimpression de vues du bar de nuit qui a remplacé le cinéma Rex.

On pourrait en rester là. Nous pourrions considérer que nous savons tout de ce jeune homme de 17 ans qui quitte Sablé pour faire sa vie à Paris. Et pourtant non. Il y a encore une couche plus profonde, un événement qui aurait pu rester éternellement enfoui dans le silence du secret familial. C’est le grand mérite du film – et de son auteur- de ne pas se contenter de la surface des choses et d’aborder, malgré la souffrance que cela ne peut manquer de provoquer, l’inabordable.

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Le film prend alors une tournure nouvelle, un ton bien différent de tout ce qui a précédé et des séquences qui suivront. Il ouvre une parenthèse où la voix intérieure en première personne est remplacée par une voix féminine, la voix de la mère, chargée de raconter les faits, l’abus sexuel dont Paul fut victime dans son adolescence. Des faits in-montrables mais qui vont quand même être représentés par une mise en scène (pas une reconstitution) mettent en présence, dans un face à face silencieux, un homme et une femme (l’auteur des faits et celle qui les a cachés) dans la cour de la maison, l’enfant étant figuré lui par une marionnette grandeur nature, une statue plutôt, entièrement réaliste, mais immobile, inerte, réduit au rôle de jouet des adultes. Une séquence particulièrement chargée d’émotion et réalisée avec un grand nombre de coupures au noir, comme si le cinéaste hésitait dans son récit.

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Rares sont les cinéastes qui ont réussi avec autant de pertinence et de sincérité à rendre compte par un film de leur propre passé. Un film qui ici nous permet d’appréhender un peu mieux ce que peut être l’autobiographie filmée : non une simple introspection, ni non plus une analyse (il n’y a aucune interprétation dans le film de Paul Otchakovsky-Laurens), mais un travail de fouille, d’exhumation d’un passé que les adultes ont tenté d’anéantir, d’en faire « une histoire qui n’a pas eu lieu ». Se lançant dans la réalisation du film de sa jeunesse, le cinéaste a réussi à redonner vie à l’ensemble de ce qu’il a vécu. Peut-on dire que pour lui c’était certainement vital ?

S COMME SUICIDE

Vivian, Vivian.  Ingrid Kamerling, Pays-Bas, 2017, 52 minutes.

« Vivian, ma sœur »

Un film autobiographique. Une très forte implication personnelle de la cinéaste.

« Vivian, pourquoi nous as-tu quittés ? »

Une question angoissante. L’incompréhension. Pourquoi ? Répétée indéfiniment. Sans réponse.

« Vivian, c’est toi qui a décidé de nous quitter »

Le suicide, un acte de liberté ? Si difficile à vivre pourtant, pour les proches, la famille, les parents. Un acte qui reste toujours incompréhensible.

« Vivian, tu resteras toujours avec nous »

         Un film de deuil. Qui aide à faire son deuil. Qui ne sombre pas pourtant dans la tristesse absolue, dans la désespérance. Un film d’interrogation sereine. Un film de courage. Un film de renaissance.

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« Vivian, pour toi des images »

         Des images de l’enfance, du passé heureux. Des moments de doute aussi. Des images d’une histoire personnelle. Une histoire partielle bien sûr. Mais avec des moments si forts…Un film qui donne toute sa place aux émotions.

« Vivian, tu étais si belle »

     Un film portrait, d’une jeune fille qui aimait la vie, que nous voyons rayonnante parmi ses amis, en voyage, avec sa famille, sa sœur ainée surtout.

« Vivian, tu me ressemblais tant »

Un film hommage. A la jeunesse. A la vie. Malgré ses difficultés.

« Vivian, tu avais peur »

     La grande question à la fin de l’adolescence, concernant l’avenir. Les décisions à prendre, où il ne faut pas se tromper. Des décisions qui engagent pour toujours. Le film pour Vivian concerne toute la jeunesse. Qui connaît les mêmes questions, les mêmes peurs.

« Vivian, je… »

     Un film en première personne. Qui donne du sens à toute démarche cinématographique documentaire. Par ce monologue intérieur, en voix off, qui a une portée universelle.

Festival International du Film d’Education

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J COMME JUNGLE

Les enfants de la jungle, Thomas Dandois et Stéphane Marchetti, 2016, 60 minutes.

Calais, avant et après le démantèlement de la jungle, cet immense « bidonville », le plus grand d’Europe, où s’entassent dans des conditions pour le moins précaires, tous ces migrants qui essaient coûte que coûte de gagner l’Angleterre, qu’ils perçoivent comme une terre promise après des mois et des mois de voyage, traversant toute l’Europe, pour être bloqués là, pendant des mois pour certains. Parmi eux des enfants, des « mineurs isolés » comme on les appelle officiellement. Parfois,  ils n’ont que 10 ou 12 ans, et ils doivent survivre dans cette jungle parmi tous les dangers qu’elle renferme, en espérant eux-aussi de gagner l’Angleterre, où les attend parfois un père, ou un grand frère, ou un membre d’une supposée famille. Le film s’attarde plus particulièrement sur le cas de 3 ou 4 d’entre eux, fuyant l’Afghanistan ou le Pakistan, où la vie pour eux, dans la guerre et les combats, n’étaient plus possible.

Arrivés à Calais les conditions de survie sont particulièrement difficiles, dans le froid et la boue, sous des tentes ou dans des containers après la première démolition d’une partie de la jungle. Ils ont échappés à tous les dangers du voyage. Ils trouvent ici toujours les mêmes menaces, la loi des passeurs qui n’hésitent pas à supprimer ceux qui ne peuvent pas payer, les agresseurs sexuels qui s’en prennent aux plus jeunes, la répression policière  et ses gaz lacrimos. Pour gagner l’Angleterre, ils sont prêts à tout, à braver tous les risques, pour monter dans un camion ou se cacher sur les essieux des remorques. Certains y laissent leur vie. Les autres continuent leurs tentatives, même si la peur augmente à chaque échec.

Pourtant, la législation française concernant l’accueil des mineurs est claire. Sur le sol français, tout mineur a droit à être protégé, hébergé et éduqué. Une loi qui n’est que lettre morte. De plus si ces enfants sont enregistrés avant 14 ans, ils pourront obtenir la nationalité française et donc un passeport français à leur majorité. Cette loi bien peu la connaissent. C’est pourquoi, des avocats, des avocates en l’occurrence, membre bénévole d’une association, sont là pour les informer et pour entreprendre avec eux les démarches nécessaires. Une partie du film est justement consacrée à ce type d’action, qui peut malgré les difficultés obtenir des succès, comme ce petit afghan pour qui elles obtiennent le droit de gagner légalement l’Angleterre. Mais ces réussites restent l’exception. Le film ne contient aucun triomphalisme. La situation des mineurs isolés de la jungle de Calais reste des plus préoccupantes, surtout après la liquidation totale, par le feu, de la dite jungle.

Le film de Thomas Dandois et Stéphane Marchetti, soutenu par Amnesty International, se veut donc un cri d’alerte. Pour cela il utilise les ressources du cinéma grand spectacle, des images particulièrement recherchées au niveau esthétique, surtout dans les images de nuit, sur le ballet des camions en partance pour l’Angleterre, ou dans les images aériennes qui survolent (grâce à un drone) la jungle. Il ajoute à ces images un commentaire dit par Mathieu Kassovitz, qui nous explique, somme toute clairement, mais sans éviter les redondances avec les interviews des avocates et des principaux intéressés eux-mêmes, les conditions de survie de ces enfants et adolescents et le contenu des lois pouvant les concerner. Un film donc qui ne laisse pas indifférent, surtout par sa centration sur les enfants que ne prennent guère en compte les films réalisés jusqu’à présent sur la jungle de Calais.

Festival International du Film d’Education, Evreux 2017

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