C COMME CONTRE-CULTURE – Etats-Unis 1960-1970

We blew it, Jean-Baptiste Thoret, France, 2017, 137 minutes.

L’Amérique des années 60-70. L’Amérique des hippies, de la contre-culture, de la contestation de tous les systèmes, de l’establishment surtout. Une Amérique mythique donc. Une Amérique devenue mythique. Pour ceux qui l’ont vécue surtout. Ceux qui n’auraient jamais cru qu’un Donald Trump pouvait devenir Président des Etats-Unis. Une Amérique qui soulève pas mal de nostalgie. Et il n’est pas nécessaire d’être Américain pour la ressentir.

Jean-Baptiste Thoret n’est pas Américain. Il est Français. Et il a beau être un spécialiste de l’Amérique et du cinéma américain, il reste Français. Il a beau se plonger, et nous amener avec lui, au cœur d’une certaine Amérique d’aujourd’hui, celle qui justement est nostalgique de celle des années 60-70 et qui peut-être rêve encore d’une possible révolution, il le fait avec un regard venu de ce côté-ci de l’Atlantique. Un regard qui nous dit plus de chose sur ce qu’a pu signifier pour l’Europe cette Amérique-là que sur son histoire réelle. D’ailleurs, ce sont surtout des cinéastes qui vont nous en parler.

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Pour son film, Thoret part donc dans un long voyage à travers les Etats-Unis, vers l’ouest. Destination Hollywood. Mais pas le Hollywood qu’on peut qualifier de classique, celui des Ford ou Hawks, celui des studios tout puissants, non, le début des années 60 voit l’éclosion d’un nouvel Hollywood, et d’un cinéma qualifié d’indépendant, qui peut paraître alors en phase avec la génération hippie et la contre-culture qui va avec. Le film de Thoret peut alors s’ouvrir sur une citation d’Easy Rider, le film de Dennis Hopper, qui va donc être érigé en emblème de l’époque. Une séquence qui donne son titre au film de Thoret. We blew it : on a tout foutu en l’air. Qu’est-ce que Peter Fonda qui prononce cette phrase dans cette séquence a bien voulu dire exactement ? Thoret pose la question. Le film ne donne pas la réponse.

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Tout au long de ce road movie (un genre dont le cinéma documentaire sait tirer tout l’intérêt comme l’avait bien montré Route one/USA de Robert Kramer), entre les plans d’autoroutes ou de grandes avenues de villes filmées la nuit – où domine le rouge des feux arrière des voitures –  nous rencontrons une foultitude des cinéastes qui se sont fait connaître à cette époque, de Michael Mann à Jerry Schatzberg, de Charles Burnett à Paul Schader  – une liste exhaustive est-elle possible ? On ne peut qu’en oublier  tant ces prises de parole sont nombreuses. Toujours très courtes, elles s’enchainent à un rythme des plus soutenu. C’est que le cinéaste veut aussi nous faire entendre les idées de quelques universitaires ou de journalistes, et même de quelques anonymes, « simple » représentants de cette Amérique profonde qui a porté Trump au pouvoir.

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Plongé dans la pensée de cinéastes, le film de Thoret est aussi un survol de l’histoire américaine de cette décennie. Tout commence par l’assassinat de Kennedy – qui reste encore largement inexpliqué mais dont  la charge émotive n’a pas disparu. Puis la guerre du Vietnam. Les vétérans sont d’ailleurs plus présents sur l’écran que les manifestants qui s’y opposèrent. Le film parle aussi beaucoup de drogue, de sexe et de rock and roll, selon la formule célèbre. Et bien sûr, la bande son, extraordinaire, est une véritable anthologie  de cette musique qui a conquis le monde entier.

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Le film débute avec un montage extrêmement rapide et quelque peu étourdissant – quasiment image par image – des images provenant de cette Amérique dominée par la pub, la bd et bien sûr le cinéma. Il se termine par un long plan des plus calme – quel contraste ! Nous sommes dans le désert. Une de ces voiture typiquement américaines – genre Cadillac – occupe la totalité de la route. Puis la caméra embarquée dans un véhicule que nous ne verrons pas s’éloigne lentement d’elle – très, très lentement. Le plan est interminable. La Cadillac finit par disparaître dans la profondeur de champs, d’autant plus que la couleur de l’image disparaît elle aussi peu à peu. Le paysage désertique devient terne, sale, sans aucun éclat. Est-ce cela l’Amérique d’aujourd’hui ?

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V COMME VOYAGE – ETATS-UNIS

Route one/USA, Robert Kramer, États-Unis, 1989, 255 minutes

Robert Kramer est resté longtemps absent des États-Unis. Exilé ? En Europe pendant 10 ans. Son film est celui du retour. Ce voyage, il ne le fera pas seul, mais avec un ami ; surnommé Doc, exilé lui aussi longtemps de l’Amérique, dans une Afrique marquée par la guerre. Un voyage de retrouvailles donc, avec un ami et un pays. Un retour non pas à la maison, mais aux origines.

« J’ai grandi à l’ombre de l’Empire State Building », dit Kramer, mais il ne veut pas faire de New York le point de départ du voyage. Il propose alors à Doc de partir du nord, de la frontière canadienne, là où commence la route one, et de la suivre jusqu’au bout, jusqu’à son terme, au sud, à Key West. Un voyage nord-sud alors que toute l’histoire des États-Unis est marquée par l’appel de l’ouest. Mais il faut en finir avec les mythes, les grandes plaines, les Rocheuses, les déserts, la Californie. La route one, c’est la traversée d’une autre Amérique, placée sous le signe de Walt Whitman, dont Doc lit un court texte dans l’incipit du film : « Je pars sur la grand route. Sain, libre, le monde devant moi. »

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Le film a l’apparence d’un road movie. Le personnage de Doc est fictif, joué par un acteur, Paul McIsaac, déjà présent dans le précédent film de Kramer, Doc’s Kingdom. Mais l’Amérique filmée est, elle, bien réelle, une Amérique du présent marquée par l’histoire. Une Amérique que le film dévoile peu à peu, par de longues séquences prenant le temps de donner la parole à ceux que Doc questionne. Mais aussi dans de brèves rencontres, quelques échanges, quelques plans d’ensemble situant un métier, une activité industrielle ou artisanale, quelques gros plans sur les visages des ouvriers, des patrons, retraités, marginaux ou officiers de police. Une Amérique dont rien n’est laissé de côté, les zones rurales, les petites villes, les grandes métropoles avec leurs buildings vus depuis les banlieues. Il y a des ghettos aussi.

Mais un road movie, c’est aussi un voyage à l’intérieur de soi-même. Doc, le personnage fictif, apparaît vite comme un double du cinéaste. Nous percevons alors la complexité de la réalité américaine à travers le regard particulier du cinéaste. Un cinéaste qui s’interroge sur son passé, sur son œuvre. Kramer a longtemps été considéré comme celui qui a le mieux rendu compte par ses films des mouvements contestataires des étudiants radicaux de Californie. Dès le début du film, nous sommes très loin de cette remise en cause de l’Amérique bien-pensante. Nous traversons l’Amérique la plus traditionnelle, celle qui croit en Dieu et qui s’en rapporte à Dieu dans tous les actes de la vie. Une Amérique fondée sur les valeurs chrétiennes d’autorité et d’obéissance. Une Amérique qui s’accroche à ces valeurs, qui fait tout pour qu’elles ne disparaissent pas, allant même jusqu’à développer une haine féroce vis-à-vis de ceux qui les remettent en question. La séquence où Doc regarde de l’intérieur d’une clinique une manifestation contre l’avortement est à cet égard significative. La femme qui est avec lui parle de haine, une haine qu’elle ressent très présente chez les manifestants. Et cela lui fait peur.

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         Le début du film montre la forêt et le travail qui l’exploite. Quelques plans, un arbre abattu à la tronçonneuse, un bulldozer qui évacue les branchages, une machine qui charrie les troncs, les fumées d’une usine à papier, suffisent pour évoquer la destruction, la pollution, la mainmise de l’homme sur la nature. Dans le Maine, la première rencontre est celle d’une communauté indienne, les Pnobscot, lors d’un bingo (un loto) dont les bénéfices contribueront à leur survie. Là aussi, pas besoin de longs développements pour rendre compte de la situation actuelle de ces indiens rescapés de l’extermination. Plus loin, Doc entre dans l’intimité d’une communauté chrétienne. Au petit déjeuné, le père parle de Dieu à ses enfants de 5-6 ans préoccupés par leurs tartines de beurre de cacahouète. Au temple, le sermon du pasteur vilipende les parents qui cherchent à expliquer la vie aux enfants. L’éducation, la vraie éducation, n’a rien à justifier. Elle doit s’imposer, par la force physique s’il le faut. Dans une réunion publique, le même pasteur défend ouvertement le régime d’apartheid de l’Afrique du sud. Dans une autre micro-séquence, le patron d’une usine de pressing tient un discours des plus paternaliste vis-à-vis de ses ouvriers, dont il se targue d’assurer l’avenir. En contre-point, Kramer filme le travail à la chaîne dans une conserverie de poisson. « Depuis combien de temps êtes-vous là ? demande Doc à une femme. 17 ans répond-elle sans lever les yeux de son travail.

         Le film multiplie les incursions dans le passé, les références historiques, les visites dans les lieux de mémoire. La maison de Thoreau, cet avocat qui osa défendre le capitaine John Brown, condamné à mort pour s’être élevé contre l’esclavagisme. A Boston, c’est aussi l’histoire des noirs, des soldats participants aux différentes guerres, qui est rappelée. A Washington, un guide présente la salle où fut rédigée la constitution américaine. Doc cherche aussi la maison de Walt Whitman, mais trouve porte close. Une longue séquence se déroule devant le monument funéraire où sont inscrits les noms de tous les soldats américains tués au Viêtnam, par ordre chronologique, du premier au dernier. Plus au sud, dans un « musée des tragédies », un plan rapide présentera la voiture où fut assassiné Kennedy à Dallas. Des traces du passé récent, mais aussi des fouilles découvrant des silex préhistoriques utilisés comme objets de tous les jours. Le rapport des américains à l’histoire de leur pays est pour le moins ambigu.

Les pauvres, les défavorisés, les membres de communautés exclues du rêve américain, Indiens, Noirs, travestis, immigrés d’Amérique latine, du nord au sud, en passant par New York, font l’objet d’une attention particulière, comme cette femme venue du Salvador qui raconte la torture et le viol dont elle a été victime. Maintenant elle s’occupe de renseigner les sans papier à la recherche d’un travail. L’Amérique de Kramer, c’est aussi celle de la solidarité. Pour Thanksgiving, Doc aide à préparer les plats qui seront servis ce jour-là en plus grand nombre que d’habitude. Doc n’hésite pas aussi à soigner un enfant noir. L’exercice de la médecine lui manque. Il fait part à Kramer de son intention d’arrêter le voyage pour prendre un emploi.

Le film se termine cependant comme prévu en Floride. Après les autoroutes, les ponts, les trains, ce sont les bateaux qui maintenant occupent principalement l’écran, sans oublier les fusées de cap Canaveral. Dernière communauté rencontrée, les créoles du delta du Mississipi, où la médecine doit y côtoyer le vaudou.

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Route one/USA est un film fleuve, débordant d’une profusion de visons, de rencontres parfois fugaces, de moments d’émerveillement devant la beauté d’un coucher de soleil sur la mer, mais aussi des moments de colère, de révolte sourde devant la misère et l’injustice. Un film qui n’a rien du voyage touristique, superficiel, naïf. Un film qui ne se veut pas un bilan définitif sur l’Amérique, mais qui en montre la diversité, le côté souvent imprévisible, les dimensions contradictoires.

Route one/USA est un des films qui incarne le mieux la modernité du documentaire actuel. Par son recourt à un élément fictionnel d’abord, avec le personnage de Doc (Doc pour docteur, mais aussi Doc pour documentaire), personnage fictionnel certes, mais dont l’intégration au documentaire est parfaitement cohérente. L’histoire de l’Amérique nous est racontée à travers le vécu de Doc. Le récit éclaté de la vie de Doc (les références fréquentes à ses parents, à sa vie en Afrique entre autre) nous raconte l’Amérique telle que le cinéaste la voit à travers sa caméra. En second lieu, le film introduit ainsi une dimension autobiographique, une des marques les plus courantes du documentaire contemporain. Cette autobiographie, ce n’est pas seulement celle de l’acteur ou du personnage ; c’est celle du cinéaste lui-même. Le film renvoie explicitement à son retour d’un « exil de 10 ans » loin des États-Unis. La vision du pays qu’il propose ne peut se comprendre qu’en référence à cette absence prolongée, cet éloignement. Enfin, le récit lui-même, construit selon le déroulement d’un itinéraire géographique, renvoie à la forme du road movie, mais il transcende ouvertement cette forme par les rencontres, les visites, les explorations et découvertes qui jalonnent le parcours. On pense au Van der Keuken de Vers le sud, ou au Depardon d’Afrique, comment ça va avec la douleur. Trois itinéraires, trois continents : L’Europe, l’Afrique, l’Amérique.

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M COMME MANHATTAN

Womanhattan de Seb Farges.

Ce film est un poème. Dès son titre. Non un poème en images, mis en images, mais un poème d’images. Des images qui disent la poésie du monde, d’un monde, d’une vie.

Des images qui se bousculent, sans logique apparente, qui s’entrechoquent, qui surgissent à l’improviste, sans pour autant nous dérouter si l’on se laisse porter par leur rythme.

Des images en noir et blanc, parfois, en couleurs beaucoup. Des images d’hier et des images d’aujourd’hui. Des images de villes et de mer. Une plage de sable et un phare rouge et blanc. Des images d’avion, vues d’avion. Des images de métro. Beaucoup. Le métro de New York. Des images de femmes. Des inconnues et de images des compagnes du cinéaste. Et de ses enfants. De sa fille ainée qui devient, en grandissant, comme la vedette du film. Des images du cinéaste, qui se filme devant un immense miroir, l’appareil photo-caméra vissé à l’œil dès l’incipit du film et qu’on retrouvera presque à tous les âges de sa vie. Sa vie de cinéaste.

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Le film est donc en première personne. Mais sans aucune chronologie. Il échappe à toute visée de classification temporelle. On peut même dire qu’il n’a pas de temporalité, qu’il abolit le temps, comme l’inconscient, tant il mélange les divers moments de la vie, et les personnes. Bien sûr on peut, pour un œil un tant soit peu attentif, distinguer le présent le plus récent du passé plus ou moins lointain. Ce ne sont pas les mêmes images. Les archives familiales, au format habituel, 8 ou 16 mm, sont immédiatement identifiables – la grossesse, la naissance, le premier bain de bébé et aussitôt la petite fille déjà grande qui joue avec l’objectif de l’appareil de son père. Mais peu importe, il faut jouer le jeu du télescopage temporel. Quitte à se tromper parfois. Ou ne plus savoir quand nous sommes. Ni même parfois où. Sauf à New York. Sauf dans son métro. Des parcours souterrains filmés comme jamais ils l’ont été. Avec ces regards de femmes, parfois assoupies, parfois souriantes. Il y en a même qui nous saluent d’un geste de la main. Des parcours en métro qui nous embarquent sous la ville. Du quai nous regardons passer une rame qui ne s’arrête pas. De la voiture de tête nous plongeons dans le tunnel et nous abordons la station où d’autres voyageurs nous attendent.

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Il y a du filmeur dans le travail de Seb Farges. La référence à Alain cavalier s’impose dès le début du film où nous pénétrons dans la vie quotidienne d’un couple, jusque dans la salle de bain. Et puis il y a tout au long du film ce travail proprement cinématographique – des ralentis, des accélérés, des surimpressions, l’écran divisé en deux images…- dont l’initiateur est, il faut le rappeler, Dziga Vertov dans L’Homme à la caméra. Ici le cinéaste se filme lui-même en train de filmer. Et son film, fait de fragments de sa propre vie, devient une mise en perspective, ou en abime, de ce que c’est que faire un film.

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C COMME CASA ROSHELL

Casa Roshelle, film de Camila José Donoso. Mexique, Chili, 2016, 71 minutes

La Casa tenue d’une main de maître par Roshell est une maison au sens d’une entreprise ou d’un commerce. C’est aussi une maison parce que ceux qui la fréquentent s’y sentent bien. Et s’ils n’y passent pas la totalité de leur vie, c’est un lieu qui est pour eux bien plus qu’un établissement où l’on vient se distraire, en s’encanaillant quelque peu pour l’occasion. Ceux qui fréquentent Casa Roshell, les habitués, y trouvent le sens caché de leur vie, le moyen de révéler à eux-mêmes leurs aspirations profondes, leur être véritable en somme. A Mexico, comme partout d’ailleurs, ce n’est jamais facile. Et pourtant, tout se passe ici sans le moindre accroc, sans désordre ni violence.

Casa Roshell est pourtant un club qui en apparence ne se distingue guère de ces établissements des grandes villes où les hommes viennent après leur journée de travail, et en marge de leur vécu familial, pour passer du bon temps, se changer les idées en faisant des rencontres, vivre des aventures à teneur sexuelles bien sûr, ou parfois simplement boire des verres en écoutant de la musique et des chansons. Mais dès que l’on a franchi le sas d’entrée et ses écrans de contrôle diffusant les images des caméras de surveillance dispersées dans l’établissement, on sent bien qu’on est dans un club pas tout à fait comme les autres. D’abord c’est un club « spécialisé », fréquenté par des travestis et des transsexuels,  des hommes donc qui deviennent femmes, le temps de leur soirée pour certains, ou qui aspirent à le devenir plus définitivement. Le club leur fournit tout ce dont ils ont besoin, vêtements, perruques, faux seins et talons hauts, maquillage et autres produits de beauté. Et surtout il y a là des personnes, comme Roshell (qui elle aussi est un homme) qui leur apprennent à s’en servir, qui expliquent  donc comment marcher et qui les aident à coiffer leur perruque. Et c’est ici que la Casa Roshell trouve son originalité en revendiquant une dimension, voire une portée, explicitement thérapeutique, on permettant à ces hommes de vivre ce transformisme de façon tranquille et sereine, même si pour certains de ces hommes il est encore difficile de sortir dans la rue dans leur tenue de femme.

Le film débute par de longs plans où les hommes se transforment donc en femme. Le rasage est minutieux, le maquillage précis et prend pas mal de temps. La coiffure aussi d’ailleurs. Le résultat doit être parfait et on voit bien qu’il faut être un habitué pour réussir. Puis on va suivre certains de ces habituées (ce sont des femmes maintenant) dans leur vie au club. D’abord elles doivent suivre des « cours » et être attentives à l’énoncé des dix commandements conditionnant leur réussite dans leur être nouveau. De toute façon « l’instructrice » leur fera répéter plusieurs fois les exercices (marcher de façon féminine par exemple) et n’hésitera pas à les rabrouer si nécessaire. Mais l’essentiel du film sera consacré aux rencontres et aux relations que tissent ces femmes avec les hommes qui fréquentent le club justement pour les rencontrer. Ce sont bien sûr des homosexuels pour la plupart, mais pas seulement, comme cet homme qui se présente comme médecin et qui affirme fortement sont hétérosexualité. Il faut bien dire alors que les motivations de sa présence restent plutôt obscures.

Le film se termine sur une dernière chanson interprétée par Roshell devant son public. Son titre est significatif : Je suis l’interdit. Pourtant, le film contribue grandement à dédramatiser et même à banaliser les pratiques LGBT. Au Mexique comme partout, cela reste une nécessité.

Festival Cinéma du réel 2017, compétition internationale premiers films.

A COMME ACADIE

L’Acadie existe-t-elle ? Pour les étudiants francophones de l’université de Moncton au Nouveau-Brunswick certainement, même si elle a été depuis longtemps rayée des cartes du nouveau monde. Du printemps 1968 à l’hiver 1969, ces étudiants vont entreprendre une série de manifestations pour exiger le bilinguisme et le biculturalisme dans cette province où les francophones sont minoritaires (40 % de la population), mais se sentent discriminés et non-reconnus dans leurs droits fondamentaux de citoyens canadiens. C’est cette lutte que Brault et Perrault vont filmer sur le vif, suivant les manifestations et donnant la parole à ces jeunes dont on sent très vite qu’ils appartiennent à cette génération contestatrice des valeurs traditionnelles de la société, la génération 68 qui, de l’Amérique à l’Europe ébranla le vieux monde.

Le film contient un grand nombre de séquences où les discutions entre étudiants vont bon train. Il propose aussi des prises de positions individuelles filmées en gros plans. Elles expriment toutes leur révolte contre la famille et la religion. Une dimension plus politique se fait cependant jour peu à peu. Partant de la dénonciation de l’impérialisme linguistique, c’est la mainmise du grand voisin du sud sur l’ensemble du Canada qui devient le point fort de la contestation, prenant pour cible ces canadiens anglophones qui s’engagent du côté de « l’ennemi ».

            Confrontés à l’ironie moqueuse du maire, les membres de la délégation se sentent profondément blessés. « Les anglais se moquent de nous. Ils ne nous respectent pas. » En réponse, certains proposent d’offrir au maire une tête de cochon. Les débats suscités par cette idée mettent en scènes les réalistes et les rêveurs.

            Que reste-il aujourd’hui de ce type de contestation ? L’Acadie n’est-elle pas « qu’un détail », comme le dit un des étudiants du film ?