V COMME VOYAGE – à pied.

Le Bonheur… Terre promise, Laurent Hasse, 2011, 94 minutes.

Un projet un peu fou : traverser la France à pied. Des Pyrénées à la mer du Nord. En hiver qui plus est. Un projet tout à fait personnel. Pour retrouver le goût de vivre. L’usage de ses membres dans la marche, longue, quotidienne, fatigante. Comme si elle permettait de ne plus penser au passé. Un passé qu’il faut oublier : un accident, suivi de trois mois de coma. Un accident causé par une voiture. Alors, la marche à pied s’impose dans cet exorcisme indispensable. Pour repartir dans la vie « du bon pied » en quelque sorte.

Un projet cinématographique aussi. Un cinéma en première personne, où le cinéaste est le seul « héros », personnage non pas de fiction, d’un récit imaginaire, mais d’un vécu strictement personnel et intime. Une autobiographie limitée aux quelques trois mois nécessaires à la réalisation du projet. Du reste de la vie du cinéaste, on ne saura pas grand-chose. Seulement qu’il vit habituellement à Paris, avec une compagne qu’il dit aimer et qu’il vient de sortir du coma où l’avait plongé l’accident. Mais on sait surtout que le cinéma, la réalisation d’un film sur son projet de marche, lui  sont nécessaires pour vivre, pour continuer à vivre. Le film dira donc beaucoup de son auteur, dont on ne verra pourtant que les pieds se déplaçant sur la neige ou sur le sable de la plage, et l’ombre lorsque le soleil la projette sur le bas-côté du chemin. Pour découvrir son visage, il faudra être patient, et attentif, lors du générique de fin, dans une petite vignette. Ce film de voyage, d’un seul voyage, est le film de toute une vie.

bonheur terre promise

Dans sa réalisation, le film retrace un itinéraire dans la France rurale, inscrivant sur l’écran les départements traversés et la durée de chaque étape. Un itinéraire qui s’alimente de deux éléments étroitement imbriqués entre eux, les paysages et les rencontres.

Les paysages sont le plus souvent grandioses. Les cimes des montagnes enneigées, les rangs de vignes parfaitement alignés, un pont enjambant la vallée, un sentier dans un sous-bois, l’étendue vide et plate d’un champ (une image hommage à Errance de Depardon). Le film est un hymne à la nature, la nature sauvage, non défigurée par le passage de la civilisation. Bien sûr, la trace de l’homme ne peut pas être totalement gommée. Mais ici elle se fait discrète, respectueuse. Sauf lors de la traversée de la Région Parisienne. Le contraste est alors saisissant. D’un côté, le calme et la sérénité. De l’autre, le bruit et l’agitation. Des visages vides filmés en gros plans le temps d’un flash dans la foule. Le montage, qui jusqu’alors avait laissé le temps au spectateur de savourer chaque plan, ici s’affole. Il faut fuir au plus vite cet enfer.

bonheur terre promise 6

Chaque étape a été l’occasion d’une rencontre. Même brève, elle permet de découvrir un peu de la personnalité de chacun. Des gens simples, authentiques, accueillants. En offrant un café, ou un repas au voyageur, ils révèlent un peu de leur intimité. Un peu de chaleur humaine pour rendre plus supportable la solitude du marcheur.

Et le bonheur dans tout ça ? Comme nous tous sans doute, le cinéaste-marcheur du film court après. Serait-ce qu’il s’éloigne toujours plus de nous, au moment même où nous pensons pouvoir le saisir ? Au fil des rencontres, la question est posée sans cesse. On obtient bien quelques éléments de définition, mais surtout pas de certitude. Le seul point qui semble pouvoir mettre tout le monde d’accord est que le bonheur est quelque chose de tout intérieur, que c’est en soi qu’il faut le chercher, même si c’est par le moyen d’un long voyage dans le monde extérieur qu’il devient possible d’y parvenir. Et si son interlocuteur n’a pas de réponse à donner, à quoi bon insister. Le bonheur, je ne sais pas ce que c’est, je suis incapable de le définir, de seulement donner un exemple pour l’illustrer. N’est-ce pas la réponse la plus précise ? La plus sincère ? Le commencement de la sagesse n’a-t-elle pas toujours résidé dans la reconnaissance de son ignorance.

Le texte de Paul Fort récité par une de ces intellectuelles, sans doute parisienne, ayant quitté la ville pour restaurer dans la montagne une vieille maison, résume parfaitement la philosophie du film :

« Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite, cours-y vite

Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite, il va filer. »

 

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V COMME VILLAGE HEUREUX

Un village dans le vent, Jean Louis Gonterre, 2017, 1h 16

Le paradis sur terre existe-t-il ? Les habitants de Burdignes, petit village de la Loire, sont unanimes à répondre oui. Sans hésitation. Et ils s’en réjouissent. Car ce paradis sur terre c’est à Burdignes qu’il a vu le jour, et qu’il continue à éclairer la vie de ses habitants, qu’ils soient là depuis peu de temps ou depuis toujours, qu’ils soient paysans (ils tiennent à cette appellation), ou artisans, ou « simples citoyens ». Tous font l’éloge sur ce petit village qui auraient pu rester « un trou paumé », comme tant d’autres, sans la ferme volonté des élus locaux d’aller de l’avant, et l’engagement de tous à leurs côtés, dans la vie associative bien sûr, mais aussi dans sa vie professionnelle de tous les jours. A Burdignes, le bonheur n’est pas un vain mot. Et le large sourire qui illumine bien des visages a de quoi en rendre jaloux plus d’un.

Le film de Jean Louis Gonterre – admirateur sans réserve de la vie à Burdignes – va faire l’inventaire de cette réussite donnée comme exemplaire. Il  recueille la parole de tous, du maire – très présent – et de ses élus, des agriculteurs, des artisans, du boulanger au restaurateur de la ferme auberge, sans oublier la maîtresse de la classe unique et les parents d’élèves, car  l’école est vécue comme indispensable au village et tous y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux.

village dans le vent 3

Il va ensuite présenter les activités, associatives et professionnelles, qui font la vie sociale et économique du village. La troupe de théâtre amateur, les Burdivents, qui mobilise ou a mobilisé un jour ou l’autre une bonne moitié des habitants et dont les spectacles annuels sont de francs succès. Le groupe vocal Yeta, et l’atelier créé par une comédienne pour l’accompagner. La fête d’été aussi, moment convivial par excellence. Puis les projets de la municipalité, l’éco-hameau en particulier, qui vise à échapper au lotissement classique et qui est devenu un chantier participatif. Et même un projet éolien, qui recueille l’approbation collective dans la mesure où il est présenté comme bénéficiant à tous.

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La présentation du village ne serait pas complète sans un regard – empathique bien sûr – portée sur la vie paysanne. Nous suivons quelques travaux des champs, la récolte des patates – un de ces agriculteurs est particulièrement fier d’utiliser le cheval qu’il a lui-même dressé pour cela. Le bio se développe de plus en plus. Beaucoup transforment eux-mêmes leur production et la commercialisent dans des circuits courts qui évitent les intermédiaires.  Ici la campagne ne connaît pas la désertification. Nous sommes bien loin de la vision de Depardon d’un monde rural condamné à disparaître. Ici les enfants reprennent les exploitations des parents et les nouveaux arrivants qui veulent s’installer sont accueillis à bras ouverts – il n’y a pas d’immigrés parmi eux.

Pas une seule fausse note dans ce tableau idyllique. Dynamisme, bonne humeur, joie dans le travail, sont les mots que l’on entend le plus fréquemment. Et comme dit une des habitants du village, « Les oiseaux, l’herbe, les arbres, le bonheur de vivre à Burdignes ».

Étant donnée la morosité ambiante, il est rassurent de constater qu’il existe des gens heureux.

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M COMME MICRO-TROTTOIR.

La pratique du micro-trottoir n’est pas réservée à la télévision. Des cinéastes s’y sont employés, et non des moindres, de Jean Rouch à Louis Malle en passant par Chris Marker. Ils ont même pu en faire des films entiers.

Premier exemple : Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin (1960)

Une seule séquence, la première de ce film qui se veut expérimenter des formes cinématographiques nouvelles, en refusant les acteurs en particulier et en allant au-devant des personnes réelles. Poser dans la rue la question « êtes-vous heureux ? » ne vise pas vraiment à construire une réflexion en profondeur sur le bonheur ou sur la conception que peuvent s’en faire des parisiens anonymes rencontrés au hasard. D’ailleurs, Les réactions des personnes sollicitées par la question sont des plus diverses : il y a celles qui évitent la caméra, celles qui ne veulent pas répondre, celles qui profèrent des banalités. Il y a même un agent de police qui voudrait bien,  mais qui ne peut pas puisqu’il est en service. Bref le micro-trottoir prend une dimension quelque peu futile, qui n’est au fond qu’une entrée en matière, ou une sorte de mise en jambe, pour les séquences autrement plus sérieuses de la suite du film.

chronique été

Deuxième exemple : Le joli mai de Chris Marker et Pierre Lhomme (1962).

Il s’agit de rencontrer des Parisiens et de les écouter. Pourtant si la forme est bien celle du micro-trottoir (on est dans une rue, une place, sur la voie publique le plus souvent, mais pas toujours), les auteurs auraient sans doute refusé cette dénomination. On parlera donc plutôt d’interview. Il s’agit surtout de filmer le plus simplement possible les personnes rencontrées, de les intimider le moins possible par la présence d’une caméra et d’un micro. L’essentiel est de mettre l’interlocuteur en confiance et de ne pas réduire à quelques bribes ses déclarations au montage. Ses propos sont ainsi toujours restitués dans leur continuité, ce qui est certes coûteux en temps (le film aurait pu être bien plus long, bien qu’il fasse déjà 146 minutes !) mais autrement plus authentique. L’interviewer, Marker lui-même ou le plus souvent ses collaborateurs, ne s’efface jamais complètement. Il insiste, demande des précisions. L’interview prend la forme d’un dialogue improvisé, même si des questions préparées à l’avance reviennent fréquemment, pour recentrer les propos sur des enjeux, notamment politiques, qui sont au centre des préoccupations du cinéaste

Les Parisiens présents dans le film ne constituent pas un échantillon représentatif des Français. Pourtant ils sont assez différenciés pour présenter un tableau original. Apparaissent ainsi successivement à l’écran : un tailleur et un bougnat du quartier Mouffetard, deux architectes, une mère de famille nombreuse à Aubervilliers, deux jeunes commis de bourse, les invités d’un cocktail, un chauffeur de taxi peintre amateur , un inventeur à la foire de Paris, un couple d’amoureux, trois sœurs sans profession, des cheminots en grève, deux ingénieurs-conseils, un étudiant africain, une costumière de théâtre aux Champs Elysées, un prêtre-ouvrier devenu militant syndicaliste, un jeune ouvrier algérien ayant occupé un poste de responsabilité dans le FNL. Tous sont anonymes, identifiés seulement par des initiales.

Comme dans Chronique d’un été, une des questions récurrentes concerne le bonheur : « Etes-vous heureux ? » Les réponses sont souvent hésitantes, même pour le couple d’amoureux. Le plus précis est sans doute le commerçant qui intervient au début du film. Pour lui, « ce qui compte, c’est le pognon ». La question sur l’actualité (y at-il eu des événements importants dans ce mois de mai), plus politique par excellence, n’obtient pas toujours des réponses précises, en dehors de la météo désastreuse. La fin de la guerre d’Algérie n’est évoquée que par allusion et les grèves des trains ne semblent concerner que les cheminots. Le film mélange ainsi des propos quelque peu futiles avec ce qu’on appelle aujourd’hui « les grands enjeux de société ». Le logement et l’urbanisme en premier lieu. Les deux architectes rêvent d’immeubles construits au milieu des arbres et ne dépassant pas leur cime. Une femme évoque le « plus beau jour » de sa vie, celui où elle a reçu la lettre lui annonçant, après sept ans d’attente, qu’elle est relogée dans un appartement tout neuf, avec trois chambres. Jusqu’à présent elle vivait dans une seule pièce avec ses huit enfants, plus la petite nièce qu’elle vient d’adopter. La joie des enfants sur le balcon de leur nouvelle demeure fait plaisir à voir.

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Troisième exemple : Place de la république de Louis Malle (1972).

L’équipe de Louis Malle investit la place de la République, une place particulièrement animée, plutôt populaire, lieu de passage des Parisiens et même des touristes étrangers. On y rencontre toutes sortes de gens, des jeunes et des vieux, des travailleurs et des retraités, des personnes heureuses et d’autres pour qui les temps sont durs et qui n’hésitent pas à le dire.

 Le film de Malle nous propose donc un portrait des habitants de la Capitale. Mais en même temps il met en évidence les moyens de réalisation de ce type de film fait d’interviews, des interviews souvent très courts, comme réalisés à la sauvette. Car il n’est pas toujours facile de retenir devant le micro un passant pressé ou intimidé par la caméra. Certains fuient littéralement. Ou essaient de se dérober, comme cette vendeuse de billets de loterie qui se cache derrière sa main ou une feuille de papier pour ne pas être filmée. Elle finit pourtant par dialoguer avec le cinéaste, comme si celui-ci avait fini par devenir un familier. A force d’être là, dans le paysage de la place, on ne fait plus attention à lui. Tout l’art du documentariste est alors de faire accepter la présence de la caméra, de faire accepter à des personnes rencontrées par hasard d’être filmées et de parler d’eux en toute simplicité.

Malle n’hésite pas à être présent dans l’image, en tant qu’interlocuteur, ou en tant que caméraman. De toute façon, la caméra, le micro, l’équipe de tournage, tout cela est constamment visible dans le film. Malle en fait même un de ses sujets. « Quel effet ça vous fait qu’on vous filme ? » demande-t-il à une de ses premières rencontres. Ou bien, « ça vous surprend qu’on vous filme ? » Il y a aussi cette dame qui n’avait pas compris qu’elle était filmée et qui est toute surprise quand le réalisateur l’affirme avec insistance. Il y a même à la fin du film une séquence où Malle initie une jeune femme rencontrée plusieurs fois auparavant au maniement de la caméra et de la prise de son, écouteurs sur les oreilles. Elle devient en quelque sorte un partenaire du réalisateur, puisqu’elle se livre à quelques interviews, demandant par exemple à des hommes d’un certain âge de s’exprimer sur leur sexualité. La provocation est évidente. La note d’humour aussi.

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Ces trois films ont en commun d’être des films d’enquête, dans une visée plus ou moins explicitement sociologique. Mais l’outil utilisé, le micro-trottoir, ou même l’interview chez Marker, semble en réduire la portée générale, malgré tout l’intérêt que peuvent avoir certaines rencontres individuelles. De toute façon ils ne revendiquent pas vraiment une dimension scientifique, nonobstant la définition du « cinéma vérité » qui inaugure le film de Rouch et Morin. Ainsi ce qui ressort de ce petit retour en arrière sur des films qui ont, quoi qu’il en soit, marqué leur époque, c’est que faire du micro-trottoir ce n’est pas réaliser des entretiens. Même la pratique d’interview mise en œuvre par Marker ne peut prétendre atteindre la profondeur qu’on trouve chez les maîtres du cinéma d’entretien, de Claude Lanzmann  au Depardon de Profil Paysans. C’est sans doute pour cela que le micro-trottoir a disparu aujourd’hui du cinéma documentaire. Les films d’entretien y sont pourtant nombreux, et particulièrement variés, jusqu’à aller à donner la parole à des personnes dont, explicitement, le cinéaste se sent éloigné, voire en totale opposition (Comme Barbet Schroeder avec Idi Amin Dada ou Jean-Stéphane Bron avec Blocher). Mais en dehors de ces cas particulier ce que vise ces entretiens c’est une véritable rencontre, permettant de découvrir une personnalité de la façon la plus authentique possible, ce qui ne veut d’ailleurs pas dire de façon complète. Éviter les artifices, la langue de bois et les postures convenues sont des objectifs cinématographiques que le micro-trottoir n’a guère la possibilité d’atteindre.