C COMME CHASSE – en Afrique

La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch, France, 1965, 88 minutes

Ce film est un conte, raconté par le cinéaste à des enfants africains qui l’écoutent bouche bée. L’histoire de leurs parents, de leurs grands-parents, qui chassaient le lion à l’arc. À la fin du film, nous les retrouvons, toujours aussi attentifs. Ils ne se sont pas ennuyés au récit des exploits de ces chasseurs mythiques, les derniers à pratiquer la chasse au lion à l’arc.

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Les bergers peuls vivent traditionnellement en bonne entente avec les lions qui mangent les animaux malades. Si les prédateurs prélèvent des vaches dans leur troupeau pour se nourrir, ce sont souvent des vaches malades. Ils préservent ainsi la bonne santé des autres. Seulement voilà, un lion ne respecte plus ce contrat tacite. Un lion méchant, qui tue pour le plaisir. Alors, les bergers, qui n’ont pas le droit de tuer des lions, font appel aux chasseurs. Ce lion, tous le connaissent bien, c’est l’Américain, un mâle redoutable accompagné de deux lionnes. La chasse sera longue, difficile, incertaine. Le récit qui va en être fait s’annonce donc palpitant, plein de rebondissements. De quoi tenir en haleine les enfants qui écoutent le conteur. Et les spectateurs du film.

 

Rouch, en bon cinéaste documentariste, commence par situer la chasse. Elle aura lieu dans la brousse, que le conte appelle « le pays de nulle part », là où il n’y a plus rien, plus de village, plus de route. Les hommes qui peuplaient la brousse, les « hommes d’avant » ont disparu, laissant simplement derrière eux des gravures sur des rochers. Les animaux sauvages eux sont restés. Les girafes, les éléphants, les lions. Puis il présente les chasseurs et leur chef. Et il consacre une longue séquence aux préparatifs de la chasse, une entreprise qui demande de respecter à la lettre tous les rites traditionnels. Sinon la chasse sera mauvaise et ne pourra être menée à son terme. Rouch explique le choix du bois qui fera les arcs, le travail du forgeron pour faire les flèches et surtout, avec tous les détails nécessaires, la fabrication du poison qui tuera les lions, une opération complexe, qui n’a lieu que tous les quatre ans, dans la brousse, et à laquelle les femmes ne peuvent pas assister. Il explique aussi les trois types de chasse existant, ce qui donne lieu à de nombreuses discutions entre les chasseurs pour savoir laquelle adopter. Finalement le chef des chasseurs tranchent. On fabriquera des pièges, de grosses mâchoires de métal reliées à un gros morceau de bois qui empêchera l’animal de s’échapper et permettra de le suivre à la trace. L’animal pris au piège sera une cible facile pour les flèches des chasseurs. Celui qui tuera le lion sera tout auréolé de cet exploit.

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Comme Bataille sur le grand fleuve se déroulait sous la forme d’une traque du vieil hippopotame, La Chasse au lion à l’arc, est une longue poursuite de l’Américain et de ses deux lionnes. Lorsqu’il a été repéré par les bergers, on installe les pièges le soir, en espérant qu’ils ne soient pas intacts au matin. Les premières tentatives se révèlent infructueuse. Tout se passe comme si les lions étaient plus forts que les chasseurs. Ou bien les pièges prennent bien des animaux, une civette et même une hyène, mais pas de lion. Ces prises, dont la viande deviendra comestible dès que les rites seront accomplis et l’âme de l’animal libérée de son corps, sont des consolations, mais si aucun lion n’est pris, c’est que la chasse n’est pas bonne. Pour savoir la cause de ce mauvais résultat, les chasseurs consulte un devin qui désigne un des chasseurs comme responsable. Il ne dit pas de qui il s’agit, mais tous le comprennent. La chasse doit donc être abandonnée.

         Elle reprendra lorsque ce chasseur sera mort. Cette fois, les pièges attraperont successivement un jeune mâle et les deux femelles de l’Américain. Mais celui-ci restera jusqu’au bout invisible, malgré une blessure à la patte occasionnée par un piège dont il a réussi à se défaire. Les mises à mort du jeune lion et des deux lionnes sont l’occasion pour Rouch de filmer cette relation particulière des chasseurs africains avec les animaux. Il multiplie les gros plans sur l’agonie de l’animal blessé jusqu’à saisir le moment précis de sa mort. En même temps, il montre tout le respect que les chasseurs, manifestent aux animaux qu’ils tuent. Ils s’en excusent toujours et demande au poison utilisé d’agir vite, pour abréger les souffrances. La chasse ici n’a rien d’une distraction, ou d’un sport à l’occidental. Son issue n’est jamais prédéterminée. Et les dangers, pour les hommes, sont bien réels.

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La preuve en est donnée dans une séquence en tout point remarquable. La deuxième lionne de l’Américain charge et blesse un des chasseurs. Rouch est bien sûr présent à cet instant précis, mais sous le coup de la surprise, il arrête de tourner. Le magnétophone continue cependant d’enregistrer le son, qui sera alors insérer au montage sur un écran noir. À cette « catastrophe » cinématographique succède un « miracle ». La lionne meurt subitement car le poison que contenait la flèche qui l’avait touchée a fait son œuvre. Il n’y aura pas d’autres blessés parmi les chasseurs. Et Rouch aura eu l’occasion, totalement imprévue, de nous montrer la dimension fondamentale de son cinéma : son implication personnelle dans l’action qu’il filme, quels qu’en soient les risques

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D COMME DIALOGUE – Pierre Oscar Lévy.

 En réponse au post « A comme Archéologie – filmique », voici les remarques que nous a envoyées Pierre Oscar Lévy.

« 1- je vous trouve un peu sévère et quelque fois un peu  faux

Votre formule «  un petit air scientifique » pour qualifier  l’idée d’Olivier Weller à propos  de la fouille, est  tout à fait face, parce que c’est un vrai enjeu, important pour l’archéologie contemporaine, et probablement à la suite de cette fouille et du film qui modestement l’accompagne, le regard sur cette véritable discipline va changer.

2- Petite précision, le film  (le mien) a été filmé dans le domaine du château de Neuville surtout dans la forêt et pas seulement dans la ferme.

3- Je n’ai jamais eu l’intention de faire « une parodie » mais bien au contraire montrer vraiment ce qu’est le travail scientifique qui est souvent proposé uniquement d’un point de vue de com…et donc vous me prêtez une intention que je n’ai jamais eue… Pour moi les recherches sont intéressantes par l’étude des méthodes et pas par les résultats qui ne sont jamais (sauf pour la communication) clos.

4- Et donc l’humour, pour moi, est une seconde nature pas une manière de prendre de la distance, j’aime ces personnes qui me font confiance et qui acceptent la caméra, ma fantaisie et  ma mise en scène met en valeur leur fantaisie qui est trop souvent niée au jour d’aujourd’hui.

5 – Les jeunes filles qui travaillent bénévolement comme Olivier Weller (lui à son poste) sont de vraies groupies.

6 – Vous avez le droit de penser ce que vous voulez du film et de le critiquer à loisir, mais je ne pose jamais la question « pressante » à propos de l’utilité de la fouille, c’est vous qui posez la question.  Le film, au bon moment, je le crois, y répond avec les interventions du formidable Jean-Paul Demoule… Je crois – sauf votre respect –  que vous avez une vision erronée, non du film (chaque spectateur voit le film comme il veut) mais des sciences, et qu’au nom de cette vision biaisée vous me prêter des idées que je n’ai absolument pas.

7 – Mon film ne cherche pas à donner des « connaissances » ni sur le film de Demy, ni sur aucun autres des sujets qu’il aborde, je fais un film, pas un travail d’érudition.

8- Je  propose, comme vous le notez justement, de bousculer un peu le spectateur pour l’étonner, l’amuser et l’émerveiller. Bref je me bats depuis des dizaines d’années pour dire une chose simple la culture c’est de la jouissance pure.

9- Pas de jeu futile ni des scientifiques ni de mon point de vue.

10 – Je n’ai pas voulu que le film « prenne une tournure traditionnelle » ni donner la parole à des « spécialistes » mais au contraire travailler le genre, et mimer en les transformant les entretiens traditionnels -c’est là où votre billet semble indiquer mon échec  éventuel.

La spécialiste de la tradition orale joue effectivement un autre rôle que le sien, elle devient critique de cinéma en expliquant combien Demy  a compris parfaitement la structure des contes.

Myriam Tanant qu’Olivier rencontre à propos des origines du conte de Perrault, et de la question de la traduction, permet de proposer l’expérience de la tradition orale parce qu’elle raconte génialement le conte qu’elle a traduit du napolitain…

Chaque intervention des « spécialistes » est ainsi déplacée pour faire plaisir et pour alimenter mon conte qui n’est pas un récit classique.

11 – Si je cite le film d’Agnès Varda avec un « court »  extrait, ce n’est pas pour laisser la « propriété «  à son auteur,  c’est parce que je ne cite que la séquence qui correspond au lieu visité par nos archéologues. S’ils avaient fouillé Chambord, j’aurais pu utiliser le film super 8 plus longuement. De plus ce « petit » extrait est pour moi utile à plus d’un titre pour présenter Rosalie Varda comme personnage dans Peau d’âme.

Je suis parfaitement d’accord sur votre conclusion qui prouve bien que (malgré mes précisions que je vous livre pour participer à votre travail)  vous avez globalement tout à fait bien ressenti mes intentions, notre débat porte sur votre vision des sciences et mon point de vue là-dessus.

Je crois que le film à d’autres dimension, on pourrait parlé de « mon » féminisme, de l’hommage que je rends à ses femmes qu’on écoute plus, de la dimension écolo, de l’universalité des histoires qui font parties du patrimoine de l’humanité et pas du tout d’une culture dite nationale etc… etc…

Je note que vous ne dites rien, peut-être pour ne pas dévoiler la fin, de la grotte Chauvet.

Je vous remercie pour vous être penché sur mon (notre) travail et ne prenez pas mal mes précisions qui ne sont là que pour vous éclairer et débattre avec vous

Je pense personnellement qu’un spectateur peut réinventer totalement un film et le voir comme il l’entend, ce film, en particulier ne m’appartient plus, il est – comme vous l’avez démontré, tout à vous, et à chacun. »

 

A COMME ARCHEOLOGIE – filmique

Peau d’âme, Pierre Oscar Lévy, 2016, 1H 40.

« La fouille archéologique d’un lieu de tournage d’une œuvre cinématographique »…Quelle drôle d’idée. Une idée d’archéologue, assurément. Une idée avec un petit air scientifique. Ou du moins qui doit plaire aux archéologues qui se réclament d’une vision scientifique de leur discipline. Une discipline qui peut, qui doit, s’appliquer à tout. Alors pourquoi pas au cinéma ?  Pour lui apporter quoi ?

Cette idée, si surprenante soit-elle au premier abord pour le premier venu des amateurs des salles obscures, ne doit pas cependant déplaire aux cinéphiles, loin de là. N’y a-t-il pas là un moyen original d’aborder une œuvre, un film, de révéler certains de ses aspects secrets, inaccessibles au simple spectateur, de rentrer dans l’intimité de la création artistique, de côtoyer la magie du cinéma dans ce qu’elle a de plus mystérieux – inconnu – pour ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un studio, la réalité du tournage. Avec ses acteurs, ses stars, et ses machinistes, ses professionnels de toutes sortes placés sous l’autorité rayonnante du réalisateur…Bref, l’envers du décor. Ou plus exactement la « cuisine » spécifique de l’art de tourner des images, des plans, des séquences. Même si l’on sait bien que ce travail de tournage ne peut à lui seul assurer ce que le film sera une fois terminé, grâce au montage bien sûr et aujourd’hui, de plus en plus, grâce au travail de post-production.

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Pierre Oscar Lévy va creuser cette idée d’archéologie filmique, son film, Peau d’âme, lui donnant une existence concrète à propos du film de Jacques Demy, Peau d’âne, qui date de 1970, et dont une partie des scènes ont été tournées dans la ferme du château de Neuville dans les Yvelines. C’est là que l’archéologue Olivier Weller va se rendre avec un de ses collègues, rencontré par hasard devant une machine à café et qui lui apprend en passant qu’il a assisté effectivement, en chair et en os, au tournage de ces scènes. Qu’en reste-t-il plus de 40 ans après ?

Le ton de cette première séquence lançant ce projet « scientifique » en dit long sur la teneur du film de Lévy. Celui-ci fait en effet intervenir dès cet incipit quelque peu parodique, une narratrice, qui parle en vers, et qui cultive ouvertement l’humour et la dérision. Tout au long du film elle prodiguera ses conseils aux archéologues (qui bien sûr ne les entendent pas, au double sens du terme entendre) faisant des commentaires parfois moqueurs sur leur travail, leur sérieux, leur naïveté, et surtout, le peu de résultats de leurs recherches. Une manière particulièrement astucieuse de prendre quelque distance par rapport à la scientificité du projet !

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Pourtant les deux archéologues, et le petit groupe de jeunes filles qui travaillent pour eux (presque des groupies), accomplissent leur tâche avec le plus grand sérieux et une rigueur méthodologique à toute épreuve. Lévy filme d’ailleurs ce travail au plus près, mettant l’accent sur la précision des gestes dans le maniement des truelles et la patience nécessaire pour récupérer dans la terre un petit fragment de miroir. Mais la question fondamentale, non formulée mais qui sous-tend toutes ces séquences, n’en devient que plus pressante : à quoi cela va-t-il servir dans l’abord du film de Demy, sa connaissance et son appréciation ?

Disons-le tout net, personne dans Peau d’âme ne prétend dégager la vérité dernière du film de Demy. Il ne s’agit même pas d’en donner une connaissance. Et surtout pas d’en réduire la magie et de restreindre d’une façon ou d’une autre le plaisir du spectacle qu’il peut procurer. Rien ne peut remplacer le visionnage du film, dans une salle noire, projeté sur un écran blanc. Alors, l’archéologie, un simple jeu, un peu futile, qui serait une sorte de passe-temps de grands enfants ? Il y a sans doute un peu de cela dans le film de Lévy. Mais cette dimension n’en épuise pas vraiment tout le sens.

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Car si Peau d’âme, concerne d’abord le film de Demy, il aborde aussi l’œuvre de Perrault et les contes populaires en général. Le film  prend alors une tournure documentaire plus traditionnelle, mobilisant la parole de spécialistes, couvrant un large champ de référence, de la psychanalyste à l’enseignante du collège de France travaillant sur les contes oraux traditionnels. Et côté cinéma, il n’est pas sans intérêt par rapport à l’œuvre de Demy, d’écouter sa propre fille, Rosalie, qui fut aussi sa collaboratrice en tant que costumière, parler de leurs rapports père-fille. Il existe d’ailleurs un film réalisé par Agnès Varda, la mère de Rosalie, sur le tournage de Peau d’âne, mais Lévy ne nous en présente qu’un très court extrait, comme si Varda s’en réservait la propriété…

Peau d’âme, un film réellement novateur, qui sait emprunter de multiples pistes – film sur un film sans être une véritable mise en abime ; documentaire sur Perrault et le conte traditionnel mais sans didactisme ; approche de la « science » archéologique mais avec une certaine distanciation ; hommage à Demy sans vénération excessive.

Cette profusion ne peut que désorienter quelque peu le spectateur. Pour son plus grand plaisir !

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