M COMME MANHATTAN

Womanhattan de Seb Farges.

Ce film est un poème. Dès son titre. Non un poème en images, mis en images, mais un poème d’images. Des images qui disent la poésie du monde, d’un monde, d’une vie.

Des images qui se bousculent, sans logique apparente, qui s’entrechoquent, qui surgissent à l’improviste, sans pour autant nous dérouter si l’on se laisse porter par leur rythme.

Des images en noir et blanc, parfois, en couleurs beaucoup. Des images d’hier et des images d’aujourd’hui. Des images de villes et de mer. Une plage de sable et un phare rouge et blanc. Des images d’avion, vues d’avion. Des images de métro. Beaucoup. Le métro de New York. Des images de femmes. Des inconnues et de images des compagnes du cinéaste. Et de ses enfants. De sa fille ainée qui devient, en grandissant, comme la vedette du film. Des images du cinéaste, qui se filme devant un immense miroir, l’appareil photo-caméra vissé à l’œil dès l’incipit du film et qu’on retrouvera presque à tous les âges de sa vie. Sa vie de cinéaste.

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Le film est donc en première personne. Mais sans aucune chronologie. Il échappe à toute visée de classification temporelle. On peut même dire qu’il n’a pas de temporalité, qu’il abolit le temps, comme l’inconscient, tant il mélange les divers moments de la vie, et les personnes. Bien sûr on peut, pour un œil un tant soit peu attentif, distinguer le présent le plus récent du passé plus ou moins lointain. Ce ne sont pas les mêmes images. Les archives familiales, au format habituel, 8 ou 16 mm, sont immédiatement identifiables – la grossesse, la naissance, le premier bain de bébé et aussitôt la petite fille déjà grande qui joue avec l’objectif de l’appareil de son père. Mais peu importe, il faut jouer le jeu du télescopage temporel. Quitte à se tromper parfois. Ou ne plus savoir quand nous sommes. Ni même parfois où. Sauf à New York. Sauf dans son métro. Des parcours souterrains filmés comme jamais ils l’ont été. Avec ces regards de femmes, parfois assoupies, parfois souriantes. Il y en a même qui nous saluent d’un geste de la main. Des parcours en métro qui nous embarquent sous la ville. Du quai nous regardons passer une rame qui ne s’arrête pas. De la voiture de tête nous plongeons dans le tunnel et nous abordons la station où d’autres voyageurs nous attendent.

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Il y a du filmeur dans le travail de Seb Farges. La référence à Alain cavalier s’impose dès le début du film où nous pénétrons dans la vie quotidienne d’un couple, jusque dans la salle de bain. Et puis il y a tout au long du film ce travail proprement cinématographique – des ralentis, des accélérés, des surimpressions, l’écran divisé en deux images…- dont l’initiateur est, il faut le rappeler, Dziga Vertov dans L’Homme à la caméra. Ici le cinéaste se filme lui-même en train de filmer. Et son film, fait de fragments de sa propre vie, devient une mise en perspective, ou en abime, de ce que c’est que faire un film.

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H COMME HOMELESS (SDF)

I pay for your story, de Lech Kowalski.

Utica était une belle ville, il y a 30 ou même 20 ans. Une ville où rien ne manquait, surtout pour les enfants. Aujourd’hui, c’est bien autre chose. Comme toutes les villes de la « ceinture de rouille », au nord-est de New-York en particulier, c’est une ville sinistrée, une ville détériorée, abattue par la fin de tant d’industries. Des villes qui incarnaient pourtant le rêve américain. Utica, ancienne « capitale mondiale de la radio » est devenue une ville où domine la violence, une violence quotidienne dans les rues, où  le trafic de drogue est florissant. C’est bien d’ailleurs la seule chose qui peut l’être.

Lech Kowalski est originaire d’Utica. Du moins il y a passé une bonne partie de sa jeunesse. Ses parents, immigrés polonais, se sont installés là après quelques pérégrinations dans l’est américain. Il revient dans cette ville, dans le quartier où il jouait avec ses copains,  pour constater le désastre. Le film qu’il va réaliser sur ce retour est donc d’abord un film en première personne. Un film où le cinéaste fait le récit de ce retour en voix off sur des images de la ville, des images réalisées surtout la nuit, où la bande son est dominée par les sirènes des ambulances ou des pompiers, des images de rues vides la nuit, occupée par les voitures le jour. Dans son ancien quartier, les rencontres que va faire Lech, ce sont surtout des Homeless, les SDF américains.

Le premier plan du film nous montre ce vieil homme noir, assis sur son sac, en bordure d’une rue très passante. Une voiture s’arrête, lui tend un billet. Le cinéaste le suit dans ses quelques déplacements et l’écoute faire le récit de sa vie, de la détérioration de sa vie, de ses difficultés pour survivre alors que les loyers augmentent sans cesse, ainsi que le coût général de la vie. Les gros plans sur son visage sont impressionnants. Un contact direct avec la misère.

La suite du film est une succession de rencontres, de récits de vie. Le cinéaste a pour ce faire mis au point un dispositif particulier. Il annonce, sur une carte de visite, sur le néon lumineux situé au-dessus de l’appartement d’un ami transformé en studio de fortune, qu’il paiera (le double du taux horaire minimum) ceux qui voudront bien parler d’eux et de leur vie devant la caméra. Il filmera même certains dans un ancien club de musique désaffecté où jadis on faisait la fête. De quoi souligner encore les ravages du temps.

Tous les récits de vie ainsi recueillis  – des femmes et des hommes, soit seuls soit en couple ou en famille, avec des enfants, presque tous noirs – ont bien des traits communs. Tous ont des difficultés matérielles importantes, pour se loger et pour se nourrir, et bien sûr pour payer les factures et les fournitures scolaires des enfants. Tous s’interrogent sur l’avenir, leurs possibilités de survie. Beaucoup ont connu une enfance difficile, beaucoup ont sombrés dans la drogue ou l’alcool. Un grand nombre ont été en prison et certains sont en liberté surveillée. Ils affirment quand même leur volonté de chercher à s’en sortir. Seuls les plus âgés évoquent le temps d’avant, le temps où il faisait bon vivre. Mais est-il possible de s’assurer une vieillesse quelque peu paisible ? L’assurance avec laquelle l’un d’eux assure qu’il n’a pas d’autre issue que de choisir de revenir en prison est terrifiante. Au moins, dit-il,  j’aurai là un lit et droit à des soins médicaux…

Etre payé pour accepter d’être filmé et de raconter sa vie, n’est-ce pas dénaturer l’essence même du cinéma documentaire. La question n’est pas débattue dans le film. On comprend bien cependant les raisons du cinéaste. N’est-ce pas une façon de leur venir en aide. Et puis s’ils sont les personnages d’un film, pourquoi ne pas les rémunérer ? Certes ils ne sont pas des acteurs et ils ne sont pas filmés comme des vedettes. Le montage ne supprime d’ailleurs jamais les flous de mise au point en début d’entretien et les hésitations de cadrage. Ils restent des femmes et des hommes qui témoignent de la pauvreté, de leur pauvreté, extrême, avec sincérité. Des histoires « vraies » dit le réalisateur.

Dans la dernière séquence du film Lech Kowalski prononce quelques mots d’adieu à sa mère, dans une église, devant son cercueil. Ceux qui restent devront essayer de survivre.

Visions du réel 2017, compétition internationale.

Diffusion sur Arte, la Lucarne.

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N COMME NÈGRE

Je ne suis pas votre nègre, de Raoul Peck

L’histoire des afro-américains aux Etats Unis n’est pas particulièrement une belle histoire. Et il n’est pas inutile de rappeler, comme le fait avec éclat le film du cinéaste haïtien Raoul Peck, le racisme, la haine et la violence qui ont constamment marqué les relations entre les blancs, dominateurs et tout puissants, et les noirs dont les luttes pour la conquête des droits civiques et la simple reconnaissance de leur humanité est souvent exemplaire. Des images souvent connues, mais qui n’ont rien perdu de leur force de dénonciation, bien au contraire, depuis les lynchages et pendaisons orchestrés par le Ku Klux Klan jusqu’aux violences policières souvent gratuites, en passant par cette séquence insupportable où une haie de jeunes blancs crachent leur haine au visage de cette jeune noire qui prétend entrer dans un lycée tout simplement pour suivre les cours.

Peck organise le film de cette histoire à partir de l’écrivain James Baldwin, dont il a retrouvé un manuscrit inachevé datant de 1979, lu dans la version française en voix off par JoeyStarr. Un texte lui-même centré sur trois personnages, trois amis de Baldwin, Medgar Evers, Malcom X, Martin Luther King, qui ont tous trois été assassinés pour faire taire leur voix. Le récit des jours  où Baldwin apprend ces morts est particulièrement chargé d’émotions dans son texte, ce que le film sait parfaitement faire ressortir.

Le travail de recherche d’archives originales de Peck est précis et efficace. Nous retrouvons Baldwin dans de nombreuses interventions, sur des plateaux de télévision, dans des universités. Chaque fois nous ne pouvons qu’admirer la clarté de sa pensée et la richesse de son argumentation. Visiblement ses interlocuteurs sont tous fascinés.

Mais le travail de Peck va bien au-delà du personnage de Baldwin. Son film fourmille d’extraits de films, surtout hollywoodiens, où  nous est donnée à voir la représentation dominante des noirs dans le cinéma américain. Baldwin souligne en particulier le rôle important qu’a joué Devine qui vient diner ce soir de Stanley Kramer avec Sidney Poitier. Un film qui se démarque nettement de la production de l’époque.

Le racisme existe-t-il toujours aux Etats Unis ? Les noirs ont-ils toute leur place dans la société américaine ? L’élection du premier président noir avait suscité beaucoup d’espoirs. Baldwin pas mal d’années auparavant ne se faisait pas d’illusion. Pour lui cela ne suffirait pas. La succession d’Obama lui donne en grande partie raison.

I COMME INTERNET

Now He’s out in Public and Everyone Can See de Natalie Bookchin

 En 2016, Long Story short de Natalie Bookchin avait obtenu le Grand prix du Cinéma du Réel, un film sur la pauvreté aux Etats Unis, où elle existe aussi, comme partout. Dans l’édition 2017 du festival parisien, nous avons pu voir son dernier film, un court métrage de 24 minutes, où elle reprend le même dispositif filmique, des personnes très variées qui nous parlent en gros plan et qui parfois sont présentes à plusieurs dans une mosaïque sur un écran partagé. Mais cette fois-ci il ne s’agit plus d’interviews, mais d’une sélection d’extraits de déclarations faites sur des blogs vidéo. Un montage très subtil qui réussit à construire un discours collectif sur un sujet unique que l’on découvre peu à peu, au fil de ces interventions multiples.

Un montage d’images trouvées sur Internet donc, des extrais toujours très brefs de blogs vidéo. Des hommes et des femmes, des jeunes, des moins jeunes, des blancs, des noirs, quelques asiatiques, bref une galerie d’américains types classe moyenne, en teeshirt ou buvant une bière, tous s’assoient devant une webcam et parlent. Ils font des déclarations qu’ils veulent solennelles, ou plus simplement ils donnent leur avis. Sur quoi ? De quoi parlent-ils ? De l’actualité du jour sans doute. Ou plus certainement de ce dont tout le monde parle sur le net au moment où ils prennent la parole, des sujets récurrents donc, les buzz les plus imprévisibles comme les rumeurs les plus tenaces. Sans se connaître, ils parlent tous de la même chose.

Le montage réalisée par la cinéaste réussit à organiser dans cette somme considérable un dialogue où chaque intervention, pourtant strictement individuelle en soi, prend place dans un grand débat qui devient public. Les images retenues sont le plus souvent des gros plans des visages de ceux qui s’expriment. Certains pourtant soignent la mise en scène, essentiellement par les éléments de décor en arrière-plan. Des images ponctuées dans le film par des écrans divisés où ces visages apparaissent et disparaissent rapidement. Et parfois même, dans ces images multiples tous les intervenants disent la même chose, un mot, une expression, un chœur unanime synthétisant la cacophonie des interventions précédentes. Des mots repères : argent, pouvoir. Tout est dit.

S’en tenir aux faits. C’est ce que chacun affirme. Comme si c’était si simple. Il s’agit d’un homme. Mais quelle est vraiment son identité ? Où est-il né. A-t-on des certitudes. L’évidence c’est qu’il n’y a pas de certitude. Comme à propos de la couleur de sa peau. Est-il vraiment noir ? D’autres ont affirmé qu’il était blanc. Mais peut-on contester qu’il soit riche. Certains parlent de Michael Jackson. On pense aussi à Obama (« un noir dans une maison blanche »). Ce n’est que la cinéaste brouille les pistes à loisir. Les pistes ne peuvent qu’être brouillées. Toutes se valent. Tous affirment ne pas être racistes. Mais la question raciale semble bien au centre de toutes les préoccupations. Nous sommes dans l’univers de la pure doxa. Celui qui se fera entendre c’est bien celui qui parle le plus fort, ou qui parle le plus. Mais dans le film tous n’ont qu’un temps de parole limité. Même si certains personnages reviennent plusieurs fois à l’écran. On ne peut retenir que des bribes de leurs discours. Nous sommes irrémédiablement enfermés dans ce monde du factice, de l’illusion, de la rumeur, du bruit (au sens des théories de la communication). Une illustration toute simple du monde d’Internet à l’époque des médias sociaux.

Cinéma du réel 2017, compétition internationale courts métrages.

Sur le précédent film  de Natalie Bookchin Long Story short, lire P comme Pauvreté.

dicodoc.wordpress.com/2016/03/31/p-comme-pauvrete/

E COMME ETATS-UNIS (5)

Et la musique…

Deux films qui échappent résolument à la tentation du biopic

The ballad of Genesis and lady Jaye, Marie Losier, 2011

Si la musique est bien présente dans le film,  si la star filmée a bien quelque chose d’exceptionnel, si sa carrière musicale est bien hors du commun, ce n’est pas au fond cela le sujet du film. The ballad of Genesis and Lady Jaye n’est pas un film musical. Ce n’est pas un film sur le musicien Genesis P-Orridge. C’est un film sur un couple, sur leur amour, un amour qui ne connaît pas de limite et qui aura un destin unique.

Lui c’est donc Genesis Breyer P-Orridge, figure mythique de la scène musicale londonienne puis new-yorkaise, fondateur des groupes Throbbing Gristle en 1975 et Psychic TV en 1981. Elle, c’est Lady Jaye, qui sera sa partenaire dans leurs « performances » artistiques. Que leur rencontre dans les années 2000 soit un coup de foudre, c’est peu dire. Ils se marient aussitôt et là où d’autres concrétisent leur union dans des enfants, eux vont imaginer un projet inouï, totalement stupéfiant : se transformer dans leur corps pour devenir chacun identique à l’autre. « Au lieu d’avoir des enfants qui sont la combinaison de deux personnes en une, on s’est dit qu’on pouvait se transformer en une nouvelle personne ». Et c’est ce qu’ils vont entreprendre. Le film retrace cette aventure à deux où, à coup de multiples opérations de chirurgie esthétique, ils vivent cette « pandrogynie », concept qu’ils ont inventé, mais qui ne reste pas une pure abstraction.

 

Twenty feet from stardomMorgan Neuville, 2013

Les chœurs des grands classiques du rock, de la soul, du R’B, des années 1960 ou 1980, nous les avons tous dans les oreilles, mais connaissons-nous les choristes qui les interprètent ? Souvent des femmes, trois ou quatre à côté de la star sur le bord de la scène, ou devant un micro en studio. Ce sont elles qui donnent leur couleur, leur âme même, à des chansons devenues culte. Nous sommes en Amérique, ces choristes sont presque toutes afro-américaines et filles de pasteur. Leur puissance vocale est phénoménale. Leur sens du rythme aussi. Mais leur fonction d’accompagnement les destine à rester dans l’ombre. Comme le dit Bruce Springsteen, « le chœur reste une position sans gloire ».

Quelle fut la vie ces choristes les plus remarquables mais dont la carrière n’a pas toujours été rose ? Ainsi Darlene Love qui connait bien des démêlés avec Phil Spector et qui se retrouve femme de ménage après une carrière pourtant bien remplie avec les Blossoms. Entendant un jour une de ses chansons à la radio pendant son travail, elle part pour New York tenter à nouveau sa chance. Ou bien Claudia Lennear qui accompagnait Ike et Tina Turner sur scène et que le réalisateur retrouve enseignante de langue dans une école. Ou encore Merry Clayton à qui le Gimme Shelter des Rolling Stones doit beaucoup. Toutes ont été un jour ou l’autre tentées de faire une carrière solo. Le film montre les difficultés qu’elles ont rencontrées. Reste la magie de leurs voix.

E COMME ÉTATS-UNIS (4)

L’immigration. L’actualité brulante…

Deux films présentant des  portraits d’immigrés, à New York et en Californie du sud. Des portraits pour le moins contrastés !

Taxiway, Alicia Harrison, 2013.

Un film qui se passe dans des taxis dont les chauffeurs sont tous des immigrés aux Etats Unis. Des taxis de New-York. Une façon de découvrir la vielle aussi. De parcourir des rues et des avenues où il y a souvent beaucoup de circulation, beaucoup de taxis d’ailleurs. Dans les avenues commerçantes il y a beaucoup de piétons sur les trottoirs. Dans d’autres rues, il y a presque personne. Les buildings sont moins hauts. Il y a même des arbres en bordure des voies de circulation. Une vision de la ville qui n’en reste pas aux clichés traditionnels.

Le film nous propose une série de portraits de ces chauffeurs, tous immigrés, venant d’Inde (la seule femme), du Ghana, de Colombie, du Maroc, du Brésil ou d’Ouzbékistan. Tous sont contents de leur travail, « a good job », tous parlent anglais, tous connaissent parfaitement la ville, tous ont le sens de l’entraide. Leur taxi, c’est un peu leur maison. Ils évoquent les difficultés rencontrées à leur arrivée. Ils ne s’appesantissent pas sur ce côté négatif. Maintenant on les sent intégrés, sans doute grâce à leur travail. Pourtant ils restent souvent l’objet de remarques xénophobes voire racistes. L’un d’eux raconte comment, alors qu’il écoutait à la radio une émission très critique vis-à-vis de Bush, le passager à côté de lui finit par lui dire « tu n’es même pas américain ». A quoi il répondit « je suis plus américain que toi. Moi j’ai choisi de le devenir. Toi tu es né ici ». Il y a toujours un certain humour dans les anecdotes qu’ils évoquent pour la cinéaste. Un  marocain par exemple a un ami d’enfance qui lui a immigré en Italie. Au téléphone il l’appelle Taxi Driver, et il raconte cela en imitant la voix de De Niro. D’ailleurs le cinéma est très présent dans le film. A un feu rouge, un groupe de photographes et de cinéastes investissent la chaussée devant le taxi arrêté. Une femme habillée de cuir noir pose devant eux, dos à la caméra de la réalisatrice qui filme la scène depuis le taxi. Quand le feu redevient vert, le groupe disparaît aussi rapidement qu’il était entré dans notre champ de vision.

Ici, l’immigration n’a pas que des côtés noirs.

De l’autre côté, Chantal Akerman, 2002.

Une frontière, dans le sud des Etats-Unis. D’un côté il y a ceux qui ont tout et de l’autre ceux qui n’ont rien. On comprend aisément alors que ceux qui sont du mauvais côté veuillent passer « de l’autre côté », pour trouver des conditions de vie meilleures, échapper à la misère et à la faim. Ils sont prêts à tout, à risquer leur vie s’il le faut, car bien sûr, les riches font tout pour les repousser, pour ne pas être envahis, comme ils disent.

Chantal Akerman aborde le problème de l’immigration clandestine des deux côtés de la frontière, au Mexique et en Californie. Du côté sud, au nord du Mexique ses rencontres sont éloquentes. Un jeune Mexicain qui raconte comment son frère a péri avec la majorité de ses compagnons dans le désert où ils s’étaient perdus. Elle rencontre ensuite une vieille dame et son mari. Eux, ce sont leur fils et leur petit fils qui sont morts en voulant aller au nord. Elle interroge aussi un garçon de 14 ans, pris sans papier et qui a été mis en prison avant d’être envoyé dans un orphelinat. Il n’a qu’une idée, tenter sa chance à nouveau. Comme ce groupe de clandestins qui ont été recueillis et nourris mais dont la situation est bien précaire. Une suite de véritables tragédies.

De l’autre côté le ton change. La transition est brutale avec ce panneau, « Halte à la montée du crime. Nos propriétés et notre environnement sont détruits par l’invasion. » Le patron d’un petit restaurant est le plus nuancé. Il affirme éprouver de la compassion pour les immigrés. Un homme plus âgé lui n’a pas de sentiment. Puisqu’on vient l’agresser en rentrant sur son terrain malgré l’interdiction, il n’hésitera pas à utiliser son fusil pour se protéger. Le shérif fait appel à la loi et à la valeur pour lui fondamental de la constitution américaine, la propriété. En Californie du sud le mur et la surveillance policière ont rendu la frontière de moins en moins facile à franchir. Ils sont pourtant toujours aussi nombreux à tenter leur chance. On le sait depuis le début du film, beaucoup n’en reviennent pas.

E COMME ETATS-UNIS (3)

Episode 3. Retour sur le problème noir, de la lutte pour les droits civiques à la dénonciation du racisme. Des films qui prennent positions.

Crisis, de Robert Drew, 1963

Le gouverneur de l’Alabama, George Wallace, Robert Kennedy, ministre de la justice, Vivian Malone et James Hood, deux étudiants noirs. Le gouverneur de l’Alabama, George Wallace, s’oppose à l’entrée des deux étudiants noirs dans l’université « blanche » d’Alabama malgré un ordre de la Cour fédérale que le ministre de la Justice, Robert Kennedy, est chargé de faire appliquer. L’enjeu politique est considérable pour l’avenir des États-Unis et pour l’égalité des Blancs et des Noirs dans le pays. C’est en même temps le sens général de la présidence de John Kennedy qui est en jeu. Va-t-il ou non s’engager en faveur de l’égalité raciale ? Une crise grave, déterminante pour l’avenir d’un pays bien au-delà de l’avenir personnel de celui qui le dirige. Le film est le récit de cette crise, minute par minute, jusqu’à son dénouement. « Behind a présidential commitment », dit le titre. Il montre que gouverner, c’est décider, s’engager. À quel prix ? À quelles conditions ? Comment un homme, fut-il président du plus grand pays du monde, peut-il prendre des décisions déterminantes pour le mode de vie de millions de personnes ?

Free Angela Davis and all political prisoners, Shola Lynch, 2011.

Les années 70, en Amérique, sont les années de la contestation, contre la guerre au Vietnam et pour les droits civiques des Noirs. A travers le parti des Black Panters, à travers le parti communiste américain et le groupe Che-Lumumba Club auquel Angéla Davis adhère dès 1968, c’est la révolution qui est engagée, ou du moins espérée. « Le pouvoir au peuple », tel est le mot d’ordre sans cesse répété dans les meetings et les manifestations. Et la lutte armée apparaît comme le seul moyen d’y parvenir. Comme le dit le film, les Etats Unis, et principalement la Californie, sont en état de guerre.

Le film est centré sur le procès intenté à Angela Davis à la suite de l’évasion manquée en 1970 de trois militants noirs, les Frères de Soledad, qui se terminera par la mort d’un juge pris en otage. Les armes utilisées ont été achetées par Angela et elle militait effectivement pour la libération des prisonniers politiques noirs. L’occasion est trop belle pour le pouvoir de se débarrasser de cette brillante intellectuelle qui est déjà un symbole des luttes révolutionnaires. Elle est accusée de meurtre, séquestration et complot et encourt trois fois la mort.

Originaire d’Alabama, elle fait des études de philosophie à New York et surtout en Allemagne, ce qui lui permet d’obtenir un poste d’enseignante à l’université de Californie. Son adhésion au parti communiste est connue et dérange. Une femme, noire, communiste, peut-elle être acceptée dans cette fonction d’enseignant, d’autant plus que son chartisme attire une foule de plus en plus nombreuse d’étudiants. Son exclusion de l’université la rendra encore plus célèbre et sera l’occasion de manifestations de soutien qui préfigureront celles qui marqueront son procès.

En 2011, Angela Davis, si elle n’apparaît plus physiquement comme l’icône des afro-américains qu’elle fut, reste engagée dans une vigilance vis-à-vis des valeurs qu’elle a toujours soutenues.

Black Panthers, Agnès Varda, 1968.

A Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti des Black Panthers, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Sur le procès de Newton, Varda ne prend pas position. Mais, dans le courant du film, elle ne cache pas qu’elle est plutôt du côté de la panthère, cet animal magnifique qui n’attaque pas l’homme mais se défendant toujours férocement, que du côté des « cochons » comme elle traduit la désignation de la police « brutale » d’Oakland. Lorsqu’elle ne filme plus les manifestations, c’est pour longer le ghetto où sont parqués les Noirs de la ville. Dans ce film de 30 minutes, très dense, Varda a réussi à capter l’ambiance de violence qui oppose les communautés. Il constitue aujourd’hui un document significatif de cette époque.

             Sud, Chantal Akerman, 1999

Voyageant dans le sud des États-Unis, Chantal Akerman va consacrer le film qu’elle tourne au Texas au crime raciste particulièrement odieux qui vient d’être commis à Jasper. James Byrd Jr, un Noir connu de tous, a été battu par trois Blancs qui l’ont ensuite attaché derrière leure camionnette et traîné sur la route pendant plusieurs kilomètres. La cinéaste se situe clairement du côté de ceux qui condamnent sans appel de tels actes. Mais son film, s’il dénonce le racisme, n’est pas un réquisitoire en bonne et due forme. Il ne cherche pas non plus à expliquer. Il rend simplement compte des faits. Ils sont suffisamment parlants en eux-mêmes.