V COMME VOYAGE -Iran.

Safar, Talheh Daryanavard, Belgique, 2010, 55 minutes.

Safar, le voyage. Un voyage en train, long, interminable même. Dans le huis clos d’un compartiment. Avec le couloir comme seule issue. La prière du soir comme seule halte. La traversée d’un pays, l’Iran, du nord au sud, depuis Téhéran jusqu’au fin fond du golfe Persique. Un pays vu par les fenêtres d’un train. Le plus souvent en reflets. La plaine, le désert, les montagnes. Très peu de villes. Très peu de personnes. Un pays vide.

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Ce voyage n’a rien de touristique. Ce n’est pas un road movie non plus, ni un voyage initiatique. Plutôt un retour au pays natal. Le voyage de trois femmes, qui toutes trois ont quitté leurs îles perdues en mer pour partir faire des études à Téhéran. Au terme d’un séjour où elles ont changé de vie, elles reviennent chez elles, sans illusion, sans savoir si ce retour est définitif, ou s’il sera l’occasion de repartir, c’est-à-dire de revenir à nouveau, mais cette fois pour regagner la ville, la vie des études, du travail, de la libération par la connaissance.

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Le film est une mise en relation constante de l’intérieur et de l’extérieur, le compartiment du train/le paysage aperçu par les fenêtres. Il est ainsi l’opposition de deux espaces opposés, la ville et la campagne, deux mondes, deux modes de vie. L’opposition spatiale prend alors une dimension temporelle fondamentale : l’avant et l’après, avec le train comme passage. Il y a eu avant un autre voyage, dans l’autre sens pour gagner Téhéran et commencer les études. Il y en aura peut-être un autre pour rejoindre (joindre à nouveau) cette vie si différente de leurs origines. Mis sur rail, l’itinéraire du film n’a pourtant qu’un seul sens. Mais il n’a de signification que parce qu’aller et retour se confondent. Tout voyage est la perte de ce que l’on quitte. Qu’y a-t-il à gagner à son terme ?

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            Trois femmes donc, de retour chez elles, dans leur village, dans leur famille. Trois femmes dont nous découvrons peu à peu, au fil du voyage, l’itinéraire de vie, l’importance des études, les choix difficiles qu’il fallut opérer, leurs espoirs d’avenir, leur aspiration au bonheur. Nous apprenons peu de chose sur les détails de leur vie réelle, leur vie à Téhéran comme leur vie antérieure dans leur île d’origine. Nous apprenons encore moins de choses sur leur pays, l’Iran, dont nous ne pouvons même pas admirer les paysages puisque, prisonniers du train qui nous emporte, il est toujours surcadré par les fenêtres qui nous y donne accès. Du coup, ce voyage devient intemporel, comme il n’est plus situé géographiquement. Il est le voyage que nous faisons tous. Rarement, au cinéma du moins, l’assimilation du voyage et de la vie n’aura été aussi fortement affirmée.

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I COMME IRAN – Religion

Iranien, Mehran Tamadon, France-Suisse, 2014, 105 minutes.

Un face à face entre la religion et la laïcité. Un face à face long, éprouvant, entre des hommes que tout oppose. Un débat sur des sujets importants, fondamentaux, concernant le sens de la vie en société, mettant en jeu le présent et l’avenir. Une confrontation franche, mais où chacun reste sur ses positions. Cette rencontre a beau avoir un côté assez exceptionnel, elle ne changera rien. A la fin du film, tout rentrera dans l’ordre. Tout sera comme avant. A moins que les spectateurs, eux, poursuivent la réflexion.

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Tamadon est un cinéaste iranien. Ne partageant pas les idées politiques des religieux qui dirigent son pays, il vit exilé en France. De retour en Iran le temps d’un voyage, il veut rencontrer les tenants du pouvoir et discuter avec eux en toute sincérité, du moins de son côté. Un projet difficile à mettre en œuvre. Les religieux qu’il sollicite refusent les uns après les autres. Pour eux, aborder le rôle de la religion dans la société n’est pas d’actualité. Ils ne veulent sans doute pas donner l’impression que la nature religieuse de leur Etat puisse être remise en cause. Puisqu’elle va de soi, il n’y a même pas à chercher à la justifier. Et la remettre en cause, un tant soit peu, est inimaginable. Le projet de Tamadon est bien hasardeux. Un projet qui surprend ceux à qui il est présenté. Mais le cinéaste est tenace et il finit par arriver à ses fins. Dans une grande maison, il accueillera quatre mollahs et leurs femmes le temps d’un weekend. Assis face à face, ils vont essayer de dialoguer.

Tamadon expose pour commencer sa conception de la laïcité. Pour lui, il s’agit d’abord d’accepter la religion, toutes les religions, de façon égale, sans prédominance. Mais il s’agit aussi d’accepter ceux qui ne pratiquent pas la religion, les non-croyants, les athées. Il est convaincu que la société iranienne, comme toutes les démocraties, peut évoluer dans ce sens et trouver le moyen d’une juste cohabitation entre religieux et non-religieux. Bref, devenir une société laïque. Des idées si éloignées des fondements de la République islamique qu’on peut se demander s’il sera possible d’en débattre. Le film ne risque-t-il pas d’être un pur dialogue de sourds ? Il présentera cependant une sorte d’argumentaire des positions des mollahs sur les questions que l’Occident se pose à propos de l’Iran.

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Le face-à-face est toujours courtois. Et puisque les femmes reléguées à la cuisine préparent les repas, on peut les savourer en toute sérénité. Les mollahs sont souriants, sûrs d’eux-mêmes. En détenteurs de la vérité, ils ne sont pas effleurés par le doute. De l’autre côté, Tamadon est plus hésitant. Il a pourtant lui aussi une certitude, celle qu’il est possible de vivre en bonne entente avec ceux qui ont des idées opposées aux vôtres. Une conception plutôt naïve du « vire ensemble », comme si les différences, qui ne sont pourtant jamais minimisées, n’existaient plus, ou du moins n’étaient pas un obstacle à la discussion. Mais on ne peut nier le courage, et la patience, du cinéaste.

Tous les sujets qui fâchent sont en effet abordés, de la place de la femme dans la société à l’éducation des enfants. Pour les femmes, c’est clair. Les hommes ne savent pas résister à leurs pulsions. Il est donc indispensable de voiler les femmes pour les protéger. Les mollahs sont passés maître dans le maniement des sophismes. Quant à l’idée de démocratie, vouloir l’imposer au monde entier est digne d’une pensée fasciste. Et le cinéaste de se voir qualifié de dictateur. Devant tant de mauvaise foi, il en reste sans voix. Mais la conclusion du film ne laisse aucun doute. Les autorités iraniennes font savoir à Tamadon qu’à l’avenir il est indésirable en Iran.

Grand Prix Cinéma du Réel, Paris, 2014.

 

M COMME MADAME SAÏDI

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Madame Saïdi de Bijan Anquetil et Paul Costes

Faire un documentaire en Iran n’est jamais sans doute évident. Surtout s’il s’agit de filmer une femme. Mais Madame Saïdi, le personnage du film de Bijan Anquetil et Paul Coste, n’est pas une femme comme les autres, une femme qui ne pourrait se présenter que comme femme. Car c’est une mère de Martyr. Son fils Reza a été tué sur le front de la guerre Iran-Irak. Une situation dont elle tire un prestige certain. Et même une certaine fierté. Oh, bien sûr la perte de son enfant lui a causé une grande douleur. Mais en bonne musulmane, en bonne citoyenne de la république islamique, elle se doit d’accepter ce sacrifice.

Ce premier trait distinctif du personnage dont le film fait le portrait pourrait déjà à lui seul constituer le sujet du documentaire. Il s’en ajoute cependant un autre qui ne peut que surprendre. Car cette femme déjà âgée  est aussi actrice, vedette de la télévision où elle interprète un rôle de mère de martyr dans des séries populaires. Du coup le film va prendre une dimension inédite et développer une problématique concernant la rémunération d’un personnage dans un documentaire. Car pour les rôles qu’elle a joués jusque-là, Madame Saïdi était bien évidemment payée. Alors pour elle, et pour son mari, il va de soi que les réalisateurs français qui veulent la filmer, doivent aussi lui signer un contrat précisant sa rémunération. Chose bien sûr totalement hors de propos en France, comme d’ailleurs la justice l’avait confirmé dans le procès intenté à Nicolas Philibert  par l’instituteur « vedette » de Etre et Avoir. Mais nous sommes en Iran, et les réalisateurs n’ont pas d’autres solutions que de se plier aux exigences de la « star ».  Ce qu’ils font d’ailleurs avec un certain humour, puisqu’ils n’hésitent pas à filmer les négociations qui s’ouvrent alors et d’en faire même une partie importante de leur film.

Et ils ont vraiment eu raison de se plier aux exigences (en faisant baisser le « salaire » payé quand même) de leur personnage, tant elle crève l’écran en quelque sorte. Parlant sans arrêt, elle est une véritable experte de la communication, et l’on imagine que les réalisateurs n’ont pas eu beaucoup de peine à solliciter ses interventions. Que ce soit dans un discours officiel dans une cérémonie consacrée aux martyrs de la guerre, ou dans un taxi où le chauffeur lui fait faire « le tour de la ville » dans une situation qui rappelle le film de Jafar Panahi, Taxi Téhéran. Et puis chez elle, avec son mari ou son fils (à qui elle reproche de ne pas chercher à sa marier), ou avec ses voisines, elle occupe toujours le premier plan, considérant tous ceux qu’elle côtoie avec hauteur et parfois même un certain mépris.

Un film donc qui nous dit beaucoup de chose sur l’Iran, mais aussi sur le cinéma documentaire dans ses conditions de réalisation.

Compétition européenne au festival Rencontres du moyen-métrage de Brive.

 

S COMME SONITA

Sonita un film de Rokhsareh Ghaem Maghami

 Jeune Afghane de 13 ans immigrée en Iran depuis déjà sept ans, Sonita vit avec sa sœur et la petite fille de cette dernière. Elle travaille dans un centre d’accueil d’immigrés à Téhéran. Elle y fait des ménages et gagne ainsi un peu d’argent pour aider sa sœur à payer le loyer. En même temps elle suit aussi dans le centre d’accueil des cours, en particulier avec une enseignante  avec qui elle tisse des liens étroits et dont elle devient la protégée. Tout le début du film est ainsi consacré à décrire les conditions de vie de cette jeune immigrée dont le portrait se construit peu à peu. Mais cela n’est pas vraiment le sujet du film. Car Sonita n’est pas vraiment une adolescente comme les autres. Elle veut « s’en sortir », réussir, faire quelque chose dans sa vie. Ce quelque chose, c’est la musique, le rap plus précisément. Choix particulièrement osé et problématique. Car déjà qu’il est interdit en Iran pour une femme de chanter en solo, alors cette musique « dégénérée » qui vient de l’occident…Mais Sonita est particulièrement volontaire, motivée, combattante. Ce que disent très fortement les textes qu’elle écrit. Mais pourra-t-elle surmonter tous les obstacles qui se présentent sur son chemin ?

Le film est un documentaire qui se regarde comme une fiction. Essentiellement parce qu’il est réalisé comme une fiction. Les difficultés rencontrées par Sonita sont autant d’événements dont l’issue est toujours incertaine. Côté musique, tous ceux qu’elle sollicite – producteurs ou éditeurs qui pourraient enregistrer son titre – refuse de se mettre hors la loi et d’affronter ouvertement le pouvoir. Dans ces conditions, comment peut-elle réussir ne serait-ce qu’à se faire entendre ? Et puis il y a la tradition familiale. Sa mère est restée en Afghanistan, mais elle se rappelle un jour au souvenir de Sonita. Un véritable coup de tonnerre. Sonita a un frère ainé qui doit se marier – que sa mère veut marier. Pour cela il faut « acheter » sa fiancée (9000 dollars). Une somme impossible à rassembler. Seule solution, marier Sonita, à un inconnu évidemment, c’est-à-dire la vendre pour 9000 dollars ! Le film va alors prendre la forme d’une revendication de liberté,  d’une lutte contre le sort que réserve la tradition aux jeunes filles. Les textes qu’écrit et chante Sonita deviennent alors de véritables manifestes. Et le film contient du coup un véritable suspens : pourra-t-elle échapper au sort qui a toujours été celui de ses semblables ? Sans aide sûrement pas. Mais d’où celle-ci peut-elle venir ?

C’est ici que se situe la véritable originalité du film. Car l’aide dont Sonita a besoin va venir principalement de la réalisatrice du film. Déjà, dans de nombreuses séquences, celle-ci intervient en dialoguant avec Sonita, en lui posant des questions, en évoquant avec elle ses problèmes et les possibilités de solutions. Mais cela est relativement courant dans les documentaires actuels, dont unr des caractéristiques est justement l’engagement personnel du cinéaste dans son film, par sa présence à l’écran, ou par ses interventions orales venant, hors champ, de côté de la caméra. Mais ici, on va bien plus loin. C’est explicitement que le problème fondamental est posé : le cinéaste peut-il modifier, orienter, construire donc, la réalité qu’il film ? La réalisatrice peut-elle aider financièrement Sonita ? Peut-elle se transformer en deus ex machina qui peut par son argent – celui de la production ?-  donner au film une issue particulière, une fin heureuse s’entend ? Certes, en voyant le film, nombreux doivent être ceux qui ont tout de suite envie d’aider Sonita. Mais bien sûr aucun spectateur n’en a le pouvoir. Alors, comment une cinéaste seule peut-elle s’arroger celui de changer le cours des choses ? Certes, Sonita fait tout ce qui est en son pouvoir, par ses textes, par le clip qu’elle réalise – avec l’aide de la cinéaste là aussi – pour triompher de l’adversité. Mais le pourrait-elle sans le film qui est en train de se réaliser en suivant son combat ? Un combat dont on peut penser que bien d’autres l’ont définitivement perdu.

Un documentaire réalisé comme une fiction disions-nous. Un documentaire qui choisit sa fin et qui pour cela n’hésite pas à devenir interventionniste – ce qui est bien autre chose que le cinéma participatif que le cinéma direct avait inauguré dans les années 1960. A travers la réalisatrice de Sonita, la machine documentaire révèle ce qui peut être sa limite la plus extrême : ne pas hésiter à intervenir dans la réalité filmée pour aller dans le sens de l’attente supposée être celle des spectateurs – en l’occurrence ici le happy end.

Est-ce la fin du cinéma désintéressé ?

I COMME IRAN

I COMME IRAN

Est-il possible de faire de la musique en Iran ? Chanter en solo pour une femme est quasiment impossible. Et la musique électronique, cette musique bien trop occidentale, donc dégénérée, est condamnée comme dangereuse et donc interdite. Pour ses adeptes, il ne s’agit pas seulement de contourner les tracasseries administratives, il faut aussi échapper aux poursuites de la police et beaucoup n’ont pas toujours pu éviter de se retrouver en prison. C’est ce que vivent quotidiennement Anoosh et Arash, les deux héros du film de Susanne Regina Meures, Raving Iran, deux DJ de la scène house de Téhéran.

Toute la première partie du film est réalisée de façon clandestine, en caméra cachée dans les voitures arrêtées par les barrages de la police. Puis c’est la galère, de bureu en bureau pour obtenir les autorisations indispensables. Même pour faire imprimer la jaquette d’un CD il faut respecter les normes imposées. Pas d’anglais surtout. Sauf peut-être pour l’expression Made in Iran, puisqu’elle est « à la gloire du pays », comme le décrète sans rire une fonctionnaire voilée derrière son bureau. Les musiciens eux non plus n’ont pas vraiment envie de rire. Surtout lorsque les imprimeurs refusent de les aider par crainte de la prison ou de se faire confisquer leur matériel de travail.

Malgré cela, nos deux DJ ne se découragent pas. Et ils finissent par organiser, de façon clandestine bien sûr, une rave party de nuit dans le désert. Ce qui d’ailleurs nous vaut des images du réveil des participants, le matin, qui ne manquent pas d’humour.

Et puis, c’est presque le miracle, un coup de tonnerre en tout cas pour Anoosh surtout qui vient de passer quelque temps en prison à cause de ses activités musicales. Avec son ami et partenaire ils sont invités au plus grand festival techno du monde, une grande fête qui se tient à Zurich en Suisse. Préparatifs fiévreux et les voila dans l’avion en partance vers la liberté.

Le film de Susanne Regina Meures est clairement une dénonciation de la dictature iranienne et un soutien aux revendications de cette jeunesse qui rêve de s’en affranchir. Mais le choix qui s’offre aux deux jeunes DJ n’est pas simple. Faut-il rester en Suisse pour profiter pleinement de la liberté et faire la musique qui est toute leur vie. Cela implique de ne plus revoir leur famille et leurs amis et de renoncer à la vie qui était la leur jusqu’alors. Le film nous montre leurs hésitations et joue quelque peu sur le suspens. Quelle décision vont-ils prendre. Ce n’est que dans le taxi qui les conduit à l’aéroport qu’ils décident de ne pas retourner à Téhéran. Le film ne dit pas ce que sera leur vie nouvelle. Réussite ou déception ?

Raving Iran, un film de Susanne Regina Meures, Suisse, 2016, 84 minutes

Visions du Réel 2016