E COMME ENTRETIEN – Maïlys Audouze

 A propos du film LE SAINT DES VOYOUS.

Comment vous est venue l’idée de faire un film sur votre père?

Je ne savais presque rien de son expérience en pénitencier pour enfant, il m’en a dit quelques mots il y a quelques années en pensant que ça ferait un bon film de fiction. J’ai gardé ses quelques mots dans un coin de ma tête. Lorsque je suis arrivée au bout de mon année de Master à l’école documentaire de Lussas et que j’ai dû choisir un sujet pour mon film de fin d’étude, cette envie s’est imposée. D’aller chercher la vérité sur cette histoire, le témoignage d’un traumatisme qui était arrivé d’une manière ou d’une autre jusqu’à moi et ma fratrie. Mehran Tamadon, qui était intervenant réalisation à Lussas à ce moment-là m’a encouragé à prendre ce risque. Mon père a eu une vie très compliquée, et je pense que j’avais besoin d’essayer d’en comprendre une partie pour comprendre l’homme qu’il est aujourd’hui. J’ai tout appris au tournage.

Quelles ont été les conditions de réalisation?

Les conditions de réalisation ont été celles d’un film de fin d’études. Nous avions deux mois en tout et pour tout pour faire un film chacun, en s’aidant les uns les autres. C’était très intense, j’ai terminé le montage une heure avant la première projection publique. J’ai été accompagnée par Mehran Tamadon à la réalisation et Florence Bon au montage. Ils étaient très impliqués et sensibles à mon projet, et avaient également un rôle de filtre, afin que les inquiétudes du reste de l’école, que peut-être c’était un sujet trop dur pour moi, ou que je ne terminerais pas à temps, ne m’atteignent pas pendant le travail. Mon colocataire, Youssef Asswad, en qui j’avais une totale confiance s’est chargé de la partie technique du tournage, m’a accompagné chez mon père, s’est occupé du cadre et du son et me soutenait émotionnellement pendant les parties difficiles. Il ne s’agit que de deux fois deux jours de tournage. Nous y sommes allés une première fois, avons recueilli le plus gros témoignage, celui sur la terrasse de nuit. Puis nous sommes rentrés à Lussas, j’étais assez frustrée car j’avais l’impression que mon père avait reconstruit ses barrières, son attitude de héro ou victime et que je n’avais pas réussi à avoir la sensation profonde de ce souvenir. J’avais l’impression qu’il fallait que j’ai une longueur d’avance sur lui afin d’avoir plus de spontanéité et moins d’attitude. En dix jours, j’ai retrouvé son dossier pénitentiaire/scolaire, son ancien éducateur et le lieu. Nous y sommes retournés avec ses nouveaux éléments et ça a eu l’effet escompté. J’étais consciente que ça pouvait être une démarche assez violente pour lui alors j’ai essayé de lui présenter avec douceur. Nous devions faire le montage en binôme également mais c’étaient des rushs trop intimes, je n’ai pas réussi à travailler avec un intermédiaire, je me suis donc chargée du montage moi-même, avec l’aide de la monteuse intervenante.

audouze maïlys

 Quelles ont été les principales réactions du public dans les festivals auxquels le film a participé et dans les projections où vous l’avez accompagné ?

Je n’avais aucune idée que ce film allait à ce point sortir du contexte de l’école, je suis donc allée de surprises en surprises. J’en suis presque à 50 projections, dont une vingtaine que j’ai accompagné. Les débats avec le public sont toujours emprunts d’émotions. Plusieurs personnes pleurent. Je pense que c’est un film qui peut réveiller des sentiments très différents selon votre histoire personnelle. Certaines personnes ressentent le besoin de me la raconter, d’autres de me poser des questions très précises sur ma famille. Même si certaines questions reviennent très régulièrement, chaque débat est différent, justement parce que chacun reçoit ce film à un niveau très personnel, et c’est très intéressant pour moi d’interagir à la fin de la projection. J’ai eu la chance de projeter ce film dans des milieux très différents les uns des autres, ce qui m’a beaucoup enrichi. En festivals en France, à l’étranger, mais aussi au collège, en prison, à l’école nationale de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) … Les réactions de ces publics variés m’ont permis d’apprendre beaucoup, même sur mon propre film.

 Sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets à plus long terme ?

Je travaille actuellement à un second documentaire de création, qui n’a rien à voir. Je sors complétement de la thématique de la famille. Je travaille en fait sur ce film depuis plusieurs années. Je suis une équipe de chercheurs à l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique à Paris) qui essayent de comprendre, scientifiquement, pourquoi la musique nous provoque des émotions. A long terme, j’aimerais arriver à jongler entre des projets de documentaires et de fictions. Je baigne en ce moment dans le documentaire et c’est donc ça qui m’inspire mais j’ai aussi une formation de fiction et des envies de ce côté-là.

Lire Le Saint des voyous

 

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V COMME VOYOU.

Le saint des voyous, Maïlys Audouze, 2017, 35 minutes.

Un père et sa fille. Ou une fille et son père. Peu importe puisqu’il s’agit de leur relation. D’une relation familiale donc, qui n’a rien d’unilatérale, mais qui met à l’écart – ou qui évite d’en parler – toutes les autres relations pouvant exister au sein de la famille. Une relation qui doit bien avoir un côté freudien, même si le film évite aussi d’en parler. Une relation en tout cas qui dépend de ce que sont ce père et cette fille.

La fille est jeune. Elle n’est plus vraiment adolescente, mais est-elle déjà pleinement adulte ? Et d’ailleurs, pourquoi fait-elle un film sur son père ? Son premier film…

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Des réponses tout ce qu’il y a de banal, peuvent venir à l’esprit. Elle fait un  portrait-souvenir, un hommage, elle veut lui manifester son amour, ou régler des comptes avec sa famille. Ou bien rien de tout cela. Ou tout cela à la fois – si c’est possible. Ou tout simplement, elle entreprend une quête autobiographique dans laquelle le père occupe nécessairement une place, une place de choix sans doute, la place du père !

Le père n’est plus très jeune. Mais le film se penche en priorité sur sa jeunesse. Et l’on comprend très vite alors que ce père n’est pas un père comme les autres. Simplement parce qu’il n’est pas un homme comme les autres. Et que c’est cela, ce pas comme les autres, qui justifie le film que fait sa fille. Il ne s’agit donc pas d’entrer dans l’intimité familiale. Le film n’est certes pas une histoire de famille. C’est le film d’un homme dont l’histoire personnelle nous interroge bien au-delà de sa personnalité.

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Le père est un voyou – ou a été un voyou. Qu’est-ce que cela veut dire ? On peut chercher à construire un champ sémantique à partir de synonymes ou de termes proches, de délinquant à bandit, en passant par voleur, gangster, criminel, hors-la loi, etc. On évoquera alors la pègre, la mafia, les bas-fonds ou plus simplement la marginalité.

 On peut aussi y voir un clin d’œil à Jean Genet, qui a beaucoup utilisé le terme.

L’histoire du père que construit le film est caractéristique de la stigmatisation que la société peut faire peser sur un enfant, accusé d’un acte de délinquance – à tort semble-t-il –accusation qui pèsera sur toute sa vie. Délinquant il sera puisque la société veut qu’il soit délinquant. Et il en assumera les conséquences, quitte à en payer le prix le plus fort, la perte de la liberté, bien plus difficile à vivre que la perte de l’honneur.

Un voyou ou un saint (toujours Genet, mais vu par Sartre…)

Un voyou qui, pour sa fille, a toujours été un Saint !

 

 

P COMME PATERNITÉ

La plume du peintre de Marie Ka.

L’histoire d’une relation père-fils, filmée comme en continu au fil des saisons, à partir d’un l’hiver enneigé. Un vécu rural, dans une maison de village qui a dû être une ferme, loin de la ville en tout cas. Un vécu de vacances, ou de week-end, puisqu’on ne va jamais à l’école. Mais il faut bien faire quelques devoirs quand même.

Le père est chasseur et bricoleur. On n’en saura pas plus. Visiblement il aime son enfant. Il s’occupe vraiment de lui, avec patience. Il lui propose des activités manuelles. Il l’amène à la chasse, les battus organisées par le village, au sanglier ou au Chevreuil. Il montre à son fils comment ouvrir le ventre de la bête qui vient d’être abattue. Comme il lui montre la petite plume dans l’aile de l’oiseau, une plume toute fine dont se servaient les peintres lorsqu’il n’y avait pas de pinceau.  A la maison, il lui apprend à utiliser une scie pour découper un morceau de bois.

Le fils, Antoine, doit avoir entre 6 et 7 ans. Lui aussi aime bien son père, qu’il craint et respecte, même s’il lui arrive de lui désobéir. Il a de bonnes relations avec ses copains du village avec qui  il vadrouille dans la campagne. Mais c’est aussi un enfant coléreux, assez têtu et rouspéteur. Une des séquences importantes du début du film en dit long sur sa personnalité et sur le sens du film. Antoine vient de recevoir un cadeau (est-ce son anniversaire ?). Il déchire précipitamment le papier qui l’enveloppe. Déception : c’est un livre. Déception immense, insupportable. Il explose de colère, quitte la table en pleurant, sans jeter un œil au contenu du livre. La femme qui l’a offert (on peut supposer que c’est sa mère ; c’est la seule séquence où il y a une présence féminine) s’efforce de le calmer en lui montrant l’intérêt du livre, un livre animé où on  peut entendre des bruits d’animaux en appuyant sur une image. Un livre qui aurait pu l’intéresser.

A partir de cette séquence, on peut comprendre le film comme une mise en opposition entre deux types d’éducation.

D’un côté, une éducation masculine (incarnée par le père), rurale, proche des traditions (la chasse), valorisant le manuel et ses savoir-faire. Une éducation qui se veut simple et proche de la nature. Une éducation qui ne peut cependant être qualifiée de naturelle, tant la place des jeux vidéo et des jouets de guerre y est grande. D’ailleurs à la séquence de la colère à propos de livre fait suite la découverte par Antoine de son cadeau de Noël, une sorte de mitrailleuse plus grande que lui !

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De l’autre côté, l’éducation de type scolaire, féminine puisque qu’Antoine a une maîtresse en classe, celle qui s’appuie sur les livres et la lecture. Un monde culturel que le père ne prend guère la peine de valoriser. Pire, il en fait une punition. Antoine a fait une bêtise : deux livres à lire, et la prochaine fois ce sera quatre… Sans commentaire.

Dans sa volonté de laisser au spectateur le soin de donner un sens au film, la cinéaste ne prend aucune distance par rapport à la manière dont le père éduque son fils. Du coup c’est cette éducation « rurale » qui est valorisée, mettant quasiment à l’écart l’éducation culturelle. L’école, les livres, la lecture, sont donnés comme une obligation, dont on se passerait bien. A la chasse, par contre, Antoine aura appris comment on ouvre le ventre à un sanglier pour le vider  de ses entrailles. Du moins, il l’aura vu faire. Et si l’épisode de la plume du peintre a bien une dimension culturelle (historique), elle ne peut renvoyer qu’à une acquisition faite par hasard, comme à la télévision. Est-ce que cela lui servira plus tard dans la vie ?

Cinéma du réel 2017, Compétition française.

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